Catégorie : Souveraineté numérique

  • Cybersécurité et souveraineté numérique à Madagascar : construire la résilience

    Cybersécurité et souveraineté numérique à Madagascar : construire la résilience

    En quelques années, Madagascar a engagé une profonde transformation numérique. La modernisation des services publics, l’essor du mobile money, la dématérialisation des transactions et le développement des usages numériques constituent désormais des leviers importants de modernisation de l’État, d’inclusion financière et de développement économique.

    Cette mutation s’est accompagnée de plusieurs initiatives structurantes : la création du Centre de réponse aux incidents informatiques de Madagascar, la ratification de la Convention de Malabo en 2024, la préparation de la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 et l’organisation du premier Symposium national de la cybersécurité en 2026. Ces évolutions traduisent une prise de conscience progressive de la dimension stratégique de la sécurité numérique.

    L’accélération des usages numériques élargit toutefois la surface d’exposition du pays. Les récentes affaires de fraude bancaire, les réseaux cybercriminels démantelés sur le territoire et les débats relatifs aux compétences nationales montrent que les vulnérabilités ne concernent plus seulement les systèmes informatiques. Elles affectent également la continuité économique, la protection des données, la confiance dans les services numériques et la capacité des institutions à coordonner leurs actions.

    Ces événements ne doivent donc pas être interprétés comme une simple succession d’incidents techniques. Ils montrent les tensions propres à toute transformation numérique rapide : développement des usages, dépendance croissante aux infrastructures, montée des menaces et la nécessité de construire simultanément les compétences, la gouvernance et la confiance.

    La cybersécurité devient ainsi une composante de la souveraineté numérique. Celle-ci ne se réduit pas à la maîtrise technologique. Elle désigne également la capacité d’un État à protéger ses infrastructures essentielles, à organiser la coopération entre les acteurs publics et privés, à développer ses ressources humaines et à maintenir la confiance indispensable au fonctionnement de l’économie numérique.

    Cette analyse propose de partir des événements récents pour examiner les réponses déjà engagées, identifier les fragilités persistantes et formuler des recommandations.

    La question centrale est la suivante :

    Dans quelle mesure les événements récents liés à la cybersécurité mettent-ils en évidence les conditions nécessaires à la construction d’une souveraineté numérique durable à Madagascar ?

    Les faits : deux événements, un même signal

    En quelques semaines, deux événements ont replacé la cybersécurité au cœur du débat public à Madagascar.

    Le premier est l’affaire de  skimming bancaire, révélée au début de l’année 2026, qui a conduit au démantèlement de plusieurs réseaux criminels impliquant des ressortissants étrangers. Cette affaire a mis en évidence la capacité des organisations transnationales à exploiter les infrastructures numériques du pays pour commettre des fraudes à grande échelle.

    Le second est intervenu lors du premier Symposium national de la cybersécurité, organisé à Antananarivo les 22 et 23 juin 2026. À cette occasion, les responsables du Centre de réponse aux incidents informatiques (CIRT) ont rappelé que Madagascar restait confronté à un déficit important de compétences nationales, ce qui conduit encore au recours à des expertises étrangères.

    À première vue, ces deux événements semblent distincts. Pourtant, ils renvoient à une même interrogation essentielle :

    Madagascar dispose-t-il des capacités nécessaires pour sécuriser durablement sa transformation numérique ?

    L’affaire de skimming rappelle que la cybercriminalité connaît une mutation profonde. Les groupes criminels ciblent désormais les infrastructures de paiement, utilisent des équipements spécialisés et opèrent à l’échelle internationale. Les attaques deviennent plus organisées, plus sophistiquées et plus difficiles à détecter, notamment grâce à l’usage de technologies numériques avancées.

    Les opérations menées par les autorités malgaches illustrent cette évolution. Elles montrent que les cybermenaces ne concernent plus uniquement la protection des systèmes d’information. Elles touchent également les activités économiques, les institutions et la confiance accordée aux services numériques.

    Dans le même temps, les échanges lors du Symposium national ont mis en lumière une autre réalité : le renforcement des infrastructures numériques doit s’accompagner du développement des compétences nationales. Comme dans de nombreux pays, Madagascar fait face à une pénurie mondiale d’experts en cybersécurité, ce qui soulève la question de la capacité à construire un écosystème national durable.

    Les questions posées

    Ces deux événements surviennent alors que Madagascar accélère sa transformation numérique. L’extension des services financiers digitaux, la modernisation de l’administration et le développement des plateformes numériques ouvrent de nouvelles perspectives économiques, mais élargissent également la surface d’exposition aux cybermenaces.

    Ils conduisent à quatre interrogations majeures :

    • Madagascar dispose-t-il des capacités nécessaires pour protéger durablement son espace numérique ?
    • Les compétences disponibles sont-elles adaptées à l’évolution des menaces ?
    • Les acteurs publics, privés et académiques coopèrent-ils suffisamment ?
    • Comment renforcer la confiance dans les services numériques sans freiner leur développement ?

    Ces questions constituent le point de départ de l’analyse proposée dans cet article.

    Madagascar construit progressivement sa souveraineté numérique

    Après avoir mis en évidence les vulnérabilités révélées par les événements récents, il convient de souligner que Madagascar ne part pas d’une page blanche. Depuis plusieurs années, le pays mène une série d’initiatives visant à structurer sa gouvernance du numérique et à renforcer sa résilience face aux cybermenaces.

    Cette dynamique s’est traduite par plusieurs avancées majeures : la création du Centre de Réponse aux Incidents Informatiques (CIRT) en juin 2026, la ratification de la Convention de Malabo, l’élaboration de la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 et l’organisation du premier Symposium national de la cybersécurité.

    Ces initiatives témoignent d’une reconnaissance croissante du caractère stratégique de la cybersécurité pour le développement du pays.

    Au-delà de ces dispositifs institutionnels, l’année 2026 marque également une étape importante avec la création de la Communauté des praticiens malgaches de la sécurité de l’information (MISPC). Cette initiative traduit une évolution significative : la cybersécurité n’est plus seulement l’affaire des institutions publiques, mais devient un espace de coopération réunissant administrations, entreprises, universités et experts autour d’une culture commune du partage des connaissances et de la gestion des incidents.

    Parallèlement, les travaux engagés pour renforcer le cadre juridique de la cybersécurité traduisent une volonté d’inscrire cette politique dans un dispositif plus exigeant. Les autorités ont annoncé l’élaboration de textes prévoyant des obligations renforcées pour les acteurs concernés, notamment en matière de prévention, de gestion et de notification des incidents, dans le prolongement des engagements pris au titre de la Convention de Malabo.

    Ces évolutions témoignent d’une dynamique encourageante. Elles montrent que Madagascar s’engage progressivement à bâtir un écosystème national de cybersécurité. Pour autant, au regard du Global Cybersecurity Index 2025  ces initiatives soulèvent une question essentielle :

    Suffisent-elles à construire une véritable souveraineté numérique ?

    Pour répondre à cette interrogation, il est nécessaire de dépasser une lecture institutionnelle des événements et de proposer une grille d’analyse permettant d’appréhender la cybersécurité comme un enjeu de gouvernance, de coopération mais aussi de confiance.

    Comprendre la cybersécurité au-delà de la technique

    Les événements récents montrent que les cyberincidents ne peuvent plus être analysés uniquement sous l’angle technique. Derrière une fraude bancaire, une attaque informatique ou une pénurie de compétences se dessinent des enjeux bien plus vastes qui concernent la gouvernance publique, le développement économique, la coordination des acteurs et la confiance dans les institutions.

    Pour dépasser une lecture centrée sur les seuls aspects technologiques, l’ODS propose un modèle d’analyse stratégique de la souveraineté numérique afin d’apprécier la capacité d’un État à organiser durablement son écosystème numérique.

    Ce modèle repose sur quatre dimensions complémentaires :

    1. Les infrastructures stratégiques : que faut-il protéger ?
    2. Les compétences : qui possède les capacités d’agir?
    3. La gouvernance : comment organiser la coopération ?
    4. La confiance : comment assurer l’adhésion durable des acteurs ?

    Ces quatre dimensions sont issues d’une lecture croisée des travaux de Manuel Castells, Karl Weick, James R. Taylor et Edgar Morin, adaptés au contexte de la souveraineté numérique.

    Les infrastructures numériques : protéger un espace stratégique

    Le développement du numérique transforme profondément le fonctionnement d’un État. Les administrations, les banques, les entreprises et les citoyens dépendent désormais d’infrastructures numériques pour accéder aux services, effectuer des paiements, communiquer ou créer de la valeur.

    Dans cette perspective, les infrastructures numériques deviennent des actifs stratégiques. Une attaque contre un système de paiement, un réseau de télécommunications ou une plateforme publique ne constitue plus seulement un incident informatique. Elle peut affecter la continuité économique, la confiance des citoyens et la capacité de l’État à exercer ses missions.

    Cette première dimension, inspirée des travaux de Manuel Castells sur la société en réseaux, conduit à considérer la cybersécurité comme une condition du bon fonctionnement des infrastructures essentielles.

    Les compétences : construire les capacités nationales

    La souveraineté numérique ne dépend pas uniquement des technologies disponibles. Elle repose également sur les femmes et les hommes capables de les concevoir, de les protéger et de les faire évoluer.

    La pénurie mondiale de spécialistes, mise en évidence lors du Symposium national, rappelle que la question centrale n’est pas seulement de disposer d’experts, mais de développer un vivier national de compétences, de favoriser leur montée en qualification et, surtout, de créer les conditions de leur fidélisation. Selon une analyse de la Société financière internationale ( IFC), le secteur malgache de l’informatique et de l’externalisation devrait recruter environ 7 500 professionnels hautement qualifiés par an, alors que le pays n’en formerait qu’environ 2 000. L’écart potentiel atteint ainsi 5 500 profils par an, soit près de 73 % des besoins estimés. Ce qui montre encore une fois le contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée et  renvoie directement à la capacité d’un État à maîtriser durablement son développement numérique.

    La gouvernance : organiser l’action collective

    La cybersécurité mobilise une pluralité d’acteurs: administrations, autorités de régulation, opérateurs, banques, entreprises, universités, forces de sécurité et chercheurs. L’enjeu n’est donc pas seulement de renforcer chaque organisation, mais de créer des mécanismes permanents de coordination, de partage d’information et d’apprentissage collectif.

    Inspirée des travaux de Karl Weick sur le sensemaking et enrichie par les analyses de James R. Taylor sur la communication organisationnelle, cette troisième dimension montre que la résilience dépend avant tout de la qualité des interactions entre les acteurs.

    La confiance : le véritable capital 

    La dernière dimension du modèle porte sur la confiance.

    Les citoyens utilisent les services numériques parce qu’ils estiment que leurs données sont protégées. Les entreprises investissent lorsqu’elles jugent les infrastructures fiables. Les investisseurs évaluent également la qualité de la gouvernance numérique avant de s’engager.Dans cette perspective, la confiance ne constitue pas une conséquence de la cybersécurité ; elle en devient l’une des finalités essentielles.En s’inspirant de la pensée complexe d’Edgar Morin, ce modèle d’analyse considère la souveraineté numérique comme un système où les dimensions techniques, humaines, organisationnelles, juridiques et économiques sont étroitement interdépendantes.

    Les quatre piliers de la souveraineté numérique:

    L’analyse conduit finalement à identifier quatre piliers interdépendants :

    1. protéger les infrastructures stratégiques ;
    2. développer les compétences nationales ;
    3. organiser la gouvernance collective ;
    4. Construire durablement la confiance.

    Ces quatre piliers constituent le cadre d’analyse retenu par l’ODS pour évaluer la maturité de la souveraineté numérique d’un État.

    Cinq priorités pour renforcer la souveraineté numérique de Madagascar

    Les événements récents mettent en évidence cinq priorités qui devraient structurer l’action des pouvoirs publics et des acteurs privés dans les années à venir.

    1. Anticiper plutôt que subir les cybermenaces

    La sophistication croissante des attaques montre que la cybersécurité ne peut plus reposer uniquement sur une logique de réaction. Les organisations doivent renforcer leurs capacités de veille, de détection précoce, de partage d’information et de gestion des crises afin d’anticiper les menaces avant qu’elles ne produisent leurs effets.

    Cette évolution implique également une coopération renforcée avec les partenaires régionaux et internationaux face à des réseaux criminels dont les activités dépassent largement les frontières nationales.

    La résilience d’un État dépend de sa capacité à détecter les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des crises.

    1. Faire des compétences un investissement stratégique

    Le principal défi n’est pas seulement de répondre à la pénurie actuelle de spécialistes, mais aussi de construire une véritable filière nationale de cybersécurité.Cela suppose de renforcer les formations universitaires, de soutenir la recherche, de favoriser les certifications professionnelles et d’offrir des perspectives de carrière afin de retenir les talents.

    À terme, les compétences doivent être considérées comme une infrastructure stratégique au même titre que les réseaux ou les centres de données.

    La souveraineté numérique commence par la maîtrise des savoirs.

    1. Construire une gouvernance intégrée

    La cybersécurité mobilise une grande diversité d’acteurs: administrations, autorités de régulation, opérateurs de télécommunications, banques, entreprises, universités, chercheurs et forces de sécurité.

    L’enjeu n’est plus d’additionner les initiatives, mais d’assurer leur cohérence au sein d’une gouvernance clairement organisée, fondée sur des mécanismes permanents de coordination, de partage d’information et de prise de décision.

    La coordination constitue désormais une capacité stratégique.

    1. Faire de la confiance un avantage compétitif

    La confiance constitue aujourd’hui une ressource économique.Les citoyens utilisent les services numériques lorsqu’ils perçoivent leur sécurité.Les entreprises investissent lorsqu’elles disposent d’un environnement numérique fiable.Les investisseurs internationaux évaluent également le niveau de maturité en matière de cybersécurité avant d’engager leurs capitaux.Renforcer la confiance revient donc à accroître simultanément l’attractivité économique du pays.

    La confiance est un facteur de compétitivité autant que de sécurité.

    1. Inscrire la cybersécurité dans une vision nationale de long terme

    Les initiatives engagées depuis plusieurs années montrent que Madagascar progresse dans la structuration de son écosystème numérique. L’enjeu est désormais d’assurer la continuité de cette politique au-delà des réponses ponctuelles aux crises. La souveraineté numérique suppose une vision durable, capable d’articuler les investissements technologiques, le développement des compétences, la gouvernance, la coopération internationale et l’innovation.

    Cette approche permettrait de faire de la cybersécurité non seulement un outil de protection, mais aussi un levier de développement économique, de résilience institutionnelle et de souveraineté.

    La souveraineté numérique est un projet de développement autant qu’une politique de sécurité.

    De l’analyse à l’action : quatre leviers pour consolider la souveraineté numérique

    L’analyse des événements récents et des initiatives engagées montre que Madagascar dispose désormais des principaux fondements d’une politique nationale de cybersécurité.

    Quatre leviers prioritaires sont identifiés :

    1. Instituer une gouvernance nationale des incidents

    La gestion des cyberincidents repose sur la rapidité de la circulation de l’information. Il apparaît nécessaire de formaliser des procédures communes entre le CIRT, les autorités de régulation, les opérateurs d’importance vitale, les établissements financiers et les administrations.

    Cette gouvernance devrait préciser les modalités de notification des incidents, les responsabilités de chaque acteur et les mécanismes de coordination en situation de crise.

    Recommandation :

    Mettre en place un protocole national de gestion des incidents cyber, fondé sur des responsabilités clairement définies et des exercices de coordination réguliers.

    1. Structurer durablement la filière nationale des compétences

    Les besoins en matière de cybersécurité dépassent désormais la simple formation d’experts techniques. Ils concernent également les décideurs publics, les dirigeants d’entreprise, les magistrats, les enquêteurs, les régulateurs et les enseignants.

    Le développement d’une filière nationale suppose donc de rapprocher les universités, les centres de recherche, les entreprises et les administrations autour d’objectifs communs.

    Recommandation :

    Construire une stratégie nationale des compétences cyber associant la formation initiale, la formation continue, la recherche, les certifications professionnelles et l’attractivité des carrières.

    1. Renforcer le cadre de confiance numérique

    La protection des données, la transparence des procédures, la qualité des réponses aux incidents et la sécurité des infrastructures constituent des éléments essentiels de la confiance. Le futur cadre juridique devra être assorti de mécanismes d’évaluation, de contrôle et d’amélioration continue afin de renforcer la crédibilité des institutions et la confiance des utilisateurs.

    Recommandation :

    Associer les évolutions réglementaires à des dispositifs de contrôle, d’évaluation et de retour d’expérience permettant d’améliorer en permanence la gouvernance numérique.

    1. Développer une culture nationale de la cybersécurité

    La souveraineté numérique ne peut reposer uniquement sur les institutions spécialisées. Elle implique la mobilisation de l’ensemble des acteurs : administrations, entreprises, collectivités, universités, médias et citoyens.Le développement d’une culture commune de la cybersécurité constitue un facteur déterminant de résilience.

    Recommandation:

    Faire de la sensibilisation, du partage d’information et de l’exercice collectif des composantes permanentes de la politique nationale de cybersécurité.

    L’ODS- AOI

    Mention de publication et de republication

    Cet article a été rédigé par le Dr Fabrice Lollia et Patricia Andriniaina Ramavonirina, avec le concours de l’Afrique des Idées Madagascar ( ADI), notamment du Dr Haingonirina Ignace Rajaosolomanantena.

    Sa republication intégrale à des fins non commerciales est autorisée, sous réserve de citer les auteurs et les organisations partenaires, de conserver le texte sans modification et d’insérer un lien vers la publication originale.

    Licence: CC BY‑NC‑ND 4.0.

  • Biométrie électorale à Madagascar : pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

    Biométrie électorale à Madagascar : pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

    À Madagascar, la préparation des élections de 2027 passe par la refonte biométrique du registre électoral national avec l’objectif clair de fiabiliser les listes, mieux identifier les électeurs et renforcer la crédibilité du scrutin. Dans un pays où les dernières élections ont suscité des contestations et des accusations d’irrégularités, la biométrie est ainsi présentée comme un outil de confiance.

    Cette réforme s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pays africains ont adopté des technologies biométriques pour enregistrer ou identifier les électeurs, avec la promesse récurrente de réduire certaines fraudes et d’améliorer la qualité des scrutins.

    Mais que nous apprennent réellement les recherches consacrées à la biométrie électorale en Afrique ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de la gouvernance numérique et des nouvelles vulnérabilités informationnelles en Afrique et dans l’océan Indien, j’analyse dans cet article la biométrie non pas en tant que solution miracle ou simple outil technique, mais en tant que technologie électorale, en tenant compte de sa complexité contextuelle.

    Une promesse technique face à un problème politique

    L’essor de la biométrie électorale répond à des difficultés concrètes. Dans plusieurs pays africains, les systèmes d’état civil restent incomplets ou inégalement tenus. Identifier les électeurs constitue alors un défi majeur pour les administrations électorales.

    Les dispositifs biométriques permettent, en théorie, d’améliorer la qualité des registres électoraux en limitant les inscriptions multiples, les doublons et certaines formes de fraude documentaire. 

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    Les travaux d’Alan Gelb et Anna Diofasi montrent que ces technologies peuvent contribuer à renforcer la fiabilité administrative des listes électorales — notamment en réduisant le risque d’élections sérieusement contestées pouvant dégénérer en violence. À condition, toutefois, qu’elles soient déployées de manière rigoureuse et dans des contextes institutionnels appropriés. Cette dimension explique en partie leur diffusion progressive sur le continent, malgré des coûts élevés et une efficacité variable selon les pays. 

    Par exemple, au Ghana, l’introduction de l’enregistrement et de la vérification biométriques à partir de 2012 a permis de dédupliquer les listes et de réduire les inscriptions multiples. Cette situation a contribué à faire reculer les contestations centrées sur la fiabilité du registre électoral, même si les élections restent malgré tout politiquement disputées. 

    À l’inverse, l’étude du cas camerounais suggère que la biométrie peut contribuer à formaliser et à sécuriser les registres électoraux. Son effet sur la réduction des crises électorales demeure limité lorsque les institutions sont contestées. En outre, son efficacité reste faible si les acteurs politiques ne perçoivent pas le processus électoral comme impartial.

    Mais cette promesse technique ne doit pas être confondue avec une promesse démocratique plus large.

    Les débats publics autour de la biométrie reposent souvent sur une idée implicite : puisque l’une des controverses électorales porte sur l’identification des électeurs, une technologie capable de mieux identifier les individus permettrait de résoudre les problèmes de fraude.

    Cette perspective reflète une approche technosolutionniste, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une innovation technique pourrait, à elle seule, résoudre des problèmes sociaux ou politiques complexes. Or, les contestations électorales ne se réduisent pas aux questions d’identification. Elles peuvent aussi concerner l’achat de voix, les pressions administratives, l’intimidation des électeurs, les déséquilibres médiatiques, la désinformation, la compilation des résultats, l’indépendance des institutions électorales ou encore la confiance accordée aux autorités chargées du scrutin.

    Dans cette perspective, la biométrie peut améliorer certains aspects techniques de l’élection, notamment l’identification des électeurs, sans pour autant répondre à l’ensemble des enjeux de confiance qui entourent un scrutin.

    Quand la technologie électorale devient un objet de confiance

    Les travaux sur le Tchad montrent que la biométrie n’est pas seulement introduite pour ses performances techniques. Elle est aussi investie d’une forte charge symbolique — modernité, objectivité, neutralité — et présentée comme capable de corriger les défaillances imputées aux acteurs humains. Pourtant, cette recherche montre que la biométrie ne sort jamais du champ politique : le choix des prestataires, les coûts, la gestion des données et le rôle des experts deviennent eux-mêmes des objets de controverse. La biométrie ne supprime donc pas ici les conflits électoraux ; elle les reconfigure.

    D’autres recherches récentes sur le Kenya et le Sénégal vont dans le même sens en montrant comment cette reconfiguration opère à l’ère numérique. La numérisation déplace les controverses vers les bases de données, les serveurs et les enjeux de souveraineté numérique avec des citoyens qui réclament désormais l’ouverture des infrastructures censées produire la vérité électorale. Ce déplacement met en évidence un paradoxe : alors que la biométrie est promue comme gage de transparence, son opacité technique peut elle-même devenir une source de défiance. 

    Ces vulnérabilités informationnelles électorales se présentent sous des formes variées. Il s’agit de rumeurs sur les données, d’opacité des systèmes, ou d’incapacité des institutions à rendre les mécanismes du scrutin vérifiables par les citoyens. 

    À ces enjeux communicationnels s’ajoute la dimension de la souveraineté des données. Dans plusieurs pays africains, la collecte et le traitement des données biométriques sont confiés à des prestataires étrangers, ce qui soulève des questions quant au contrôle effectif des données personnelles des électeurs, à leur stockage et à leur éventuelle réutilisation. 

    Au Kenya, la société française Safran Identity & Security, devenue IDEMIA, a été retenue par la commission électorale pour fournir la technologie du système KIEMS lors des élections générales de 2017, notamment pour l’identification biométrique des électeurs. Ce dispositif s’est ensuite retrouvé au cœur des controverses post-électorales, non parce qu’une fraude de l’entreprise aurait été démontrée, mais parce que la contestation a porté sur l’accès aux serveurs, la transmission électronique des résultats, la vérifiabilité du système et la transparence des infrastructures électorales. 

    Cette question rejoint le débat sur le « colonialisme des données ». Les sociétés numériques reposent sur l’appropriation des traces produites par les individus, désormais traitées comme une ressource. 

    Dans le contexte africain, Danielle Coleman parle d’un « 21st Century Scramble for Africa » pour désigner une nouvelle ruée vers le continent, centrée sur l’extraction, le stockage et le contrôle des données par les grandes entreprises.

    Appliqué aux élections biométriques, l’enjeu est particulièrement sensible. Les données électorales touchent à l’identité civile, à la citoyenneté, au droit de vote et à la souveraineté démocratique. Lorsque les systèmes, leur maintenance ou leur traitement dépendent de prestataires étrangers, les États africains peuvent devenir dépendants d’infrastructures qu’ils n’ont ni conçues ni pleinement gouvernées.

    Une technologie électorale ne s’impose donc pas uniquement parce qu’elle fonctionne. Son acceptation dépend aussi de la confiance accordée aux institutions qui la déploient, de la clarté des explications, de la crédibilité du dispositif et de la perception des risques par les publics. L’enjeu ne se limite donc pas à l’aspect technologique, il est aussi communicationnel.

    Pour Madagascar, l’enjeu n’est donc pas seulement d’introduire une biométrie fiable, mais de garantir autant que possible le contrôle national des données électorales, leur crédibililités, l’encadrement strict des prestataires et la compréhension publique du dispositif.

    La biométrie n’est pas un substitut à la confiance démocratique

    L’exploration des recherches consacrées aux expériences africaines invite à une conclusion prudente : la biométrie n’est ni une solution miracle, ni une technologie inutile. Son efficacité dépend de son articulation avec d’autres mécanismes démocratiques à savoir les audits indépendants, la transparence des procédures, le contrôle citoyen, les institutions crédibles. 

    Le risque principal serait de la présenter comme un substitut à la confiance institutionnelle, comme si une technologie pouvait, à elle seule, garantir la crédibilité d’un scrutin. Au-delà de s’interroger sur le fonctionnement de la technologie, la question est aussi de comprendre comment les sociétés construisent la confiance autour d’elle. Car si une machine peut vérifier une identité, elle ne peut pas produire la légitimité d’une élection.

    En définitive, pour les pays africains engagés dans des réformes biométriques, et notamment pour Madagascar où l’apport de la biométrie est aujourd’hui d’actualité, la question décisive ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi de savoir si cette technologie est comprise, crédible, contrôlée et perçue comme légitime par les citoyens.

    La biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification des électeurs. La comparaison avec d’autres expériences africaines montre qu’elle peut produire des effets positifs lorsqu’elle s’inscrit dans une gouvernance électorale crédible. Outre le cas du Ghana déjà évoqué, le Sénégal constitue un exemple intéressant avec la consolidation du fichier électoral biométrique, appuyée sur la photographie, les empreintes digitales et le Numéro d’identification national, qui ont renforcé l’unicité de l’électeur et la fiabilité technique du registre.

    Ces deux exemples montrent qu’il existe bien des situations où la biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification électorale, à condition d’être accompagnée par de la transparence, des audits indépendants et une pédagogie publique suffisante.

    Mais elle ne traite pas, à elle seule, les dimensions politiques, institutionnelles et informationnelles qui conditionnent la confiance démocratique. C’est dans l’articulation entre outil technique, transparence institutionnelle et contrôle citoyen que se joue, en définitive, la crédibilité du scrutin africain.

    Source : The Conversation.com

    Pour citer cet article :

    Fabrice Lollia (2026) Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance, The conversation. DOI : https://doi.org/10.64628/AAJ.7nygcdhg6