Catégorie : Élections

  • Deepfakes et élections en Afrique : la prochaine grande menace démocratique ?

    Deepfakes et élections en Afrique : la prochaine grande menace démocratique ?

    Les élections africaines, déjà marquées par des tensions récurrentes autour de la transparence et de la désinformation, pourraient bientôt entrer dans une nouvelle ère, celle des deepfakes. Ces vidéos et audios générés par intelligence artificielle, capables d’imiter la voix, le visage et les gestes d’une personne avec un réalisme troublant, déplacent la frontière de la manipulation politique.

    S’ils prêtent parfois à sourire lorsqu’ils mettent en scène des célébrités dans des détournements humoristiques, leur usage en période électorale représente une menace sérieuse pour la stabilité démocratique. Aux États-Unis, en Inde ou encore en Slovaquie, les deepfakes ont déjà été mobilisés pour influencer l’opinion publique. La question centrale est donc très simple : l’Afrique est-elle prête à affronter ce nouvel outil de manipulation électorale ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie la circulation de l’information, la désinformation et les vulnérabilités communicationnelles en contexte de crise. L’émergence des deepfakes illustre ces tensions. En Afrique, où la jeunesse hyperconnectée domine l’électorat mais où la culture numérique reste inégale, le risque est particulièrement élevé. J’en propose ici une lecture info-communicationnelle appliquée aux élections africaines

    Des précédents inquiétants à l’échelle mondiale

    Les deepfakes ne sont plus une hypothèse futuriste. Ils ont déjà marqué des épisodes électoraux clés, offrant des leçons pour les pays africains.
    En 2023, en Slovaquie, quelques jours avant les législatives, un deepfake audio circulant sur Facebook et Telegram attribuait à Michal Simecka, chef du parti pro-occidental progressiste slovaque, une conversation où il planifiait de ruser le scrutin. Ce contenu a semé le doute au profit du camp populiste de Robert Fico. Il s’agit du premier cas documenté en Europe où un deepfake aurait pesé sur un scrutin national.

    En 2024 aux États unis lors de la primaire démocrate du New Hampshire, des électeurs reçurent un appel téléphonique deepfake imitant la voix de Joe Biden et incident à l’abstention. Ce qui illustre l’usage des deepfakes pour dissuader la participation électorale, ce qui constitue une attaque frontale contre la démocratie.

    En 2024 en Inde, les élections générales de 2024 ont été marquées par une explosion de deepfakes. Ces vidéos et sons générés par intelligence artificielle (IA) ont été diffusés massivement par les réseaux sociaux. Des acteurs de Bollywood ou même des personnalités politiques décédées ont été mis en scène pour soutenir ou attaquer les candidats.

    Ces cas montrent que les deepfakes ne visent pas seulement à convaincre, mais surtout à introduire le doute, brouiller les repères et miner la confiance.

    Un terrain fertile en Afrique

    Le continent africain compte aujourd’hui plus de 670 millions d’internautes, majoritairement jeunes. Whatsapp, Facebook et TikTok sont devenus les principales sources d’information politique. Dans ce contexte, plusieurs facteurs accentuent la vulnérabilité face aux deepfakes :

    • Une faible culture de vérification : beaucoup d’utilisateurs partagent sans contrôler l’origine des contenus;

    • Une viralité extrême : les messages et vidéos circulent rapidement dans les groupes fermés et sont difficiles à surveiller;

    • Les institutions électorales sont contestées : la confiance citoyenne est fragile, ce qui confère une crédibilité accrue aux fausses informations.

    Des signaux faibles apparaissent déjà :

    Au Nigéria, en 2023, des inquiétudes ont émergé concernant la circulation de vidéos manipulées lors de la présidentielle.

    Au Kenya, en 2022, TikTok et Facebook ont hébergé de nombreux contenus politiques manipulés, certains proches de techniques de falsification, dans le cadre de campagnes de désinformation.

    L’Afrique se trouve donc dans une phase de vulnérabilité latente, réunissant tous les ingrédients pour que les deepfakes deviennent rapidement une arme politique.
    À la différence des « fake news » classiques, les deepfakes tirent leur force de la synergie image/son créant une illusion sensorielle difficile à contester. Leur efficacité ne repose pas seulement sur la capacité à tromper, mais sur leur pouvoir de déstabilisation symbolique.

    Ils peuvent ainsi créer un scandale contre un candidat, amplifier des clivages ethniques ou religieux et semer la confusion.

    Cette érosion du contrat de vérité constitue une crise communicationnelle majeure qui fragilise les démocraties africaines déjà confrontées à des équilibres institutionnels précaires.

    Une lecture info-communicationnelle

    Les SIC permettent d’analyser ce phénomène sous un angle élargi. Trois axes sont particulièrement pertinents :

    • Tout d’abord, en termes de médiologie et de circulation des rumeurs, les deepfakes s’inscrivent dans une longue histoire des technologies de communication comme instruments de pouvoir. L’incertitude, le manque de transparence et l’opacité de certaines sphères d’information favorisent la prolifération de rumeurs, en particulier dans les contextes électoraux ou politiques.Les deepfakes ajoutent une couche technologique qui donne un vernis de crédibilité à la rumeur.
    • Ensuite, dans le cadre des logiques sociotechniques des plateformes, les algorithmes comme celui de TikTok privilégient les contenus sensationnels et polarisants. Dans ce système le deepfake devient une arme algorithmique amplifiée par l’économie de l’attention.
    • Enfin, on constate que dans un contexte africain marqué par des fractures linguistiques, éducatives et technologiques, la réception des deepfakes varie fortement. La culture numérique inégale favorise des appropriations différenciées, accentuant les asymétries de compréhension.

    De nombreuses pistent émergent, mais leur mise en œuvre reste complexe :
    Google, Meta ou Microsoft développent des outils capables d’identifier les contenus synthétiques. Mais ces technologies de détection restent coûteuses et rarement accessibles aux médias africains.

    Des initiatives comme Africa Check jouent un rôle crucial en terme de médias et fact-checking, mais elles sont sous-dimensionnées face à la masse d’informations manipulées.

    D’un point de vue juridique, certains pays africains légifèrent contre les fake news comme le Ghana ou l’Ouganda, mais il est à craindre que ces lois, dont l’encadrement est discutable, risquent de servir la censure politique plutôt que la protection citoyenne. Une approche panafricaine via l’Union Africaine ou les communautés régionales offrirait plus de crédibilité.

    Former les jeunes et les moins jeunes à repérer, vérifier et questionner les contenus constitue un investissement démocratique stratégique. Les programmes scolaires universitaires, l’éducation aux médias, qui sont les leviers à long terme doivent intégrer la littérature numérique et médiatique comme compétences civiques.

    Vers une souveraineté numérique africaine ?

    La menace des deepfakes invite aussi à réfléchir à une souveraineté numérique africaine. L’Afrique ne peut pas dépendre uniquement des géants technologiques occidentaux pour sécuriser son espace informationnel. Le développement de laboratoires panafricains de recherche et de détection associés à des initiatives de société civile pourrait constituer une réponse endogène.

    En outre, la coopération Sud-Sud ( par exemple entre l’Inde et certains pays africains) pourrait favoriser l’échange de solutions techniques et pédagogiques. Car il ne s’agit pas seulement de contrer la manipulation, mais aussi de bâtir une culture numérique partagée, capable de redonner confiance aux citoyens.

    Les cas en Slovaquie, en Inde, aux États-Unis montrent que les deepfakes sont déjà une arme électorale redoutable. En Afrique, leur introduction dans le jeu politique n’est plus qu’une question de temps.

    Mais la menace ne se réduit pas à une technologie. Elle révèle une vulnérabilité communicationnelle plus profonde qui se caractérise par une crise de confiance minant la légitimité démocratique. L’enjeu n’est donc pas uniquement de détecter les deepfakes, mais bien de reconstruire un rapport de vérité entre gouvernés et gouvernants.

    Former les citoyens, renforcer les médias, développer une recherche locale et promouvoir une régulation panafricaine sont autant de pistes pour affronter ce défi. Car au-delà de la technique, c’est la capacité de l’Afrique à protéger l’intégrité de ses choix démocratiques qui est en jeu.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Tanzanie : la fermeture de l’espace numérique, élément clé de la répression

    Tanzanie : la fermeture de l’espace numérique, élément clé de la répression

    Le 29 octobre 2025, la Tanzanie a tenu des élections générales censées prolonger la trajectoire démocratique d’un pays souvent vu comme un îlot de stabilité politique en Afrique de l’Est.

    Mais dans un climat déjà tendu – manifestations sporadiques à Zanzibar et Arusha, arrestations d’opposants, présence accrue de force de sécurité et fermeture partielle des médias critiques –, le scrutin s’est transformé en crise politique majeure. La présidente sortante Samia Suluhu Hassan, devenue présidente de Tanzanie en mars 2021 à la suite du décès du président John Magufuli, dont elle était la vice-présidente, a été élue avec près de 98 % des voix dans un contexte où le principal parti d’opposition, Chadema, avait été marginalisé et plusieurs de ses dirigeants arrêtés.

    Dès l’annonce des résultats, des manifestations de protestation ont éclaté à Dar es Salaam (la plus grande ville du pays, où vivent environ 10 % des quelque 70 millions d’habitants du pays), à Mwanza et à Arusha. Les affrontements auraient fait, selon les sources, entre 40 et 700 morts, et plus d’un millier de blessés.

    Face à la propagation des manifestations, le pouvoir a réagi par un couvre-feu national, un déploiement militaire dans les grandes villes et une coupure d’accès à Internet pendant environ 5 jours, invoquant la prévention de la désinformation comme mesure de sécurité. L’accès à Internet a été partiellement rétabli, mais les restrictions sur les réseaux sociaux et les plates-formes de messagerie persistent.

    Ce triptyque autoritaire – fermeture politique, verrouillage territorial et blackout numérique – a transformé une contestation électorale en véritable crise systémique de confiance entre État et citoyens, entre institutions et information, et entre stabilité et légitimité.

    Gouverner par le silence : quand le contrôle de l’information devient une stratégie de stabilité

    Le contrôle de l’information comme pratique de gouvernement

    Dans la perspective des sciences de l’information et de la communication (SIC), la séquence tanzanienne illustre une tendance plus large qui est celle de la transformation de la gestion de l’information en technologie de pouvoir (voir notamment, Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, 1975 ; Gilles Deleuze, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, 1990).

    Le blackout numérique ne vise pas seulement à contenir la désinformation ; il reconfigure les conditions mêmes de la visibilité. Comme le souligne Pierre Musso dès 2003 dans Télécommunications et philosophie des réseaux, l’espace numérique n’est plus un simple médium mais un espace politique. En contrôler l’accès, c’est aussi gouverner la perception.

    Privés de réseaux sociaux, les citoyens perdent sur-le-champ leurs canaux d’expression. Les médias indépendants se retrouvent aveugles et les ONG ne peuvent plus documenter les violences.

    C’est ainsi que l’État redevient le seul producteur de discours légitime : une régie symbolique de l’ordre public, pour reprendre la notion de Patrick Charaudeau (2005) sur la mise en scène du pouvoir.

    Cette stratégie s’inscrit dans un continuum déjà observé lors d’autres scrutins africains (Ouganda 2021, Tchad 2021, Sénégal 2024). Elle marque une mutation du contrôle politique où il ne s’agit plus de réprimer la parole mais de désactiver les infrastructures mêmes de la parole.

    La fabrique de la stabilité par la censure

    Le discours officiel invoque la lutte contre les fausses informations pour justifier les coupures. Mais l’analyse sémiotique révèle un glissement de sens. L’ordre public devient synonyme de silence collectif et la stabilité politique se construit sur la neutralisation des espaces numériques de débat.

    Les travaux en communication politique (Dominique Wolton, 1997) montrent que la démocratie suppose du bruit, du conflit, du débat et que le silence n’est pas l’ordre mais plutôt la suspension de la communication sociale.

    Cette logique de stabilité performative donne l’illusion qu’il suffit que l’État contrôle la perception du désordre pour produire l’image d’un ordre.

    Dans l’analyse du cas tanzanien, cette mise en scène du calme repose sur une invisibilisation dans la mesure où le calme apparent des réseaux remplace la réalité conflictuelle du terrain. Ce phénomène de stabilité performative, c’est-à-dire ici le calme apparent des réseaux traduisant une stabilité imposée, a déjà été observé au Cameroun et en Ouganda. Dans ces cas, la coupure d’Internet fut utilisée pour maintenir une image d’ordre pendant les scrutins contestés.

    Or, la Tanzanie est un pays jeune. Près de 65 % de sa population a moins de 30 ans. Cette génération connectée via TikTok, WhatsApp ou X a intégré les réseaux sociaux non seulement comme espace de loisir mais aussi comme lieu d’existence politique. La priver soudainement d’accès dans ce moment précis porte à l’interprétation inévitable d’un effacement d’une part de la citoyenneté numérique.

    Cette fracture illustre une asymétrie de compétences médiatiques qui se caractérise par le fait que le pouvoir maîtrise les outils pour surveiller tandis que les citoyens les mobilisent pour exister. Le conflit devient ainsi info-communicationnel dans la mesure où il se joue sur les dispositifs de médiation plutôt que dans la confrontation physique.

    Aussi les répercussions sont-elles économiquement et symboliquement élevées.

    Les interdictions de déplacement paralysent le commerce intérieur et les ports, les coupures d’Internet entraînent une perte économique estimée à 238 millions de dollars (un peu plus de 204 millions d’euros) et les ONG et entreprises internationales suspendent leurs activités face au manque de visibilité opérationnelle.

    Mais au-delà du coût économique, la coupure d’Internet produit un effet délétère où la relation de confiance entre État et citoyens est rompue. L’information, en tant que bien commun, devient ici un instrument de domination.

    Crise de la médiation et dérive sécuritaire en Afrique numérique

    En Tanzanie, la circulation de l’information repose désormais sur des dispositifs de contrôle, non de transparence. L’État agit comme gatekeeper unique en filtrant les récits selon une logique de sécurité nationale. On assiste ainsi à une crise de la médiation où le lien symbolique entre institutions, médias et citoyens se défait.

    Cette rupture crée une désintermédiation forcée où des circuits parallèles (VPN, radios communautaires, messageries clandestines) émergent, mais au prix d’une fragmentation du débat public. La sphère publique devient une mosaïque de micro-espaces informels, sans régulation et favorisant l’amplification des rumeurs et de discours extrêmes.

    La situation tanzanienne dépasse le cadre du pays, en mettant en évidence les tensions d’un continent engagé dans une modernisation technologique sans démocratisation parallèle. L’Afrique de l’Est, longtemps vitrine du développement numérique avec le Kenya et le Rwanda, découvre que l’économie digitale ne garantit pas la liberté numérique.

    Là où les infrastructures se développent plus vite que les institutions, les réseaux deviennent des zones grises de gouvernance. Ni pleinement ouverts ni totalement fermés, ils sont constamment surveillés. Le cas tanzanien incarne ainsi un moment charnière où la technologie cesse d’être vecteur de progrès pour devenir vecteur de pouvoir.

    Dans une approche SIC, la question centrale reste celle de la sécurité communicationnelle.

    Peut-on parler de sécurité nationale lorsque la sécurité informationnelle des citoyens est compromise ? La coupure d’Internet ne prévient pas la crise mais la diffère, la rendant plus imprévisible et violente. Cette distinction entre sécurité perçue et sécurité vécue est la preuve que la stabilité ne se mesure pas à l’absence de bruit mais à la qualité du lien informationnel entre les acteurs.

    Une démocratie sous silence

    La Tanzanie illustre une mutation du pouvoir à l’ère numérique : gouverner, c’est aussi, désormais, gérer la visibilité. Mais la maîtrise de cette visibilité ne suffit pas à produire la légitimité. En restreignant l’accès à l’information, le régime tanzanien a peut-être gagné du temps mais il a sûrement perdu de la confiance. Pour les observateurs africains et internationaux, cette crise n’est pas un accident mais le symptôme d’une Afrique connectée, mais débranchée de sa propre parole.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.