Catégorie : Gouvernance

  • L’océan Indien, l’hyperguerre et El Niño

    L’océan Indien, l’hyperguerre et El Niño

    Depuis le mois de septembre 2026, la guerre en Iran s’étend du golfe Persique et du détroit d’Ormuz jusqu’au Yémen. Au sud du pays, les offensives des milices houthistes, en guerre depuis une vingtaine d’années et alliées au régime des Gardiens de la Révolution, leur permettent de s’emparer de positions dominantes autour du détroit de Bab el-Mandeb, qui verrouille l’accès à la mer Rouge, et du golfe d’Aden, qui donne sur l’océan Indien[1].

    En d’autres termes, les deux détroits qui contrôlent l’accès du Moyen-Orient à l’océan Indien sont directement impliqués dans la guerre avec l’Iran. Durant la même période, l’océan Indien commence à subir les effets de l’épisode El Niño 2026, phénomène climatique planétaire récurrent qui s’accompagne de la diffusion d’une couche d’eau chaude à la surface du Pacifique Sud (Testot & Valantin, El Niño, Histoire et Géopolitique d’une Bombe Climatique, Paris, 2023).
    Historiquement, certains épisodes d’El Niño ont déclenché des pénuries et des famines à l’échelle de régions entières, en particulier lorsque les réponses gouvernementales se sont avérées inadaptées, voire contre-productives. Ce fut le cas en Inde et en Chine entre 1896 et 1902, où des réponses gouvernementales ineptes dans l’un des cas, insuffisantes dans l’autre, face à un épisode El Niño très violent, ont tué 6 à 19 millions d’Indiens et 10 millions de Chinois. Or, l’épisode 2026-2027 s’annonce d’une puissance historique, et ses effets vont se faire sentir de façon de plus en plus violente dans l’océan Indien en 2026 et en 2027.
    Par ses effets de restriction, voire de pénurie, et par la mise sous tension de la cohésion des sociétés et l’aggravation des tensions stratégiques, cette fusion de la surchauffe géopolitique et de la surchauffe climatique produit des effets très comparables à ceux d’un siège. Mais cette fusion dépasse et englobe l’ensemble des nations et des sociétés : elle fait émerger un état de siège global, à la fois géopolitique et climatique, une situation stratégique que nous qualifions ici d’« hypersiège », dont les effets s’exercent sur l’ensemble de l’océan Indien.
    Dans cet article, nous allons donc étudier comment la guerre en Iran affecte l’approvisionnement en hydrocarbures bruts et raffinés dans l’océan Indien, et comment ces effets géopolitiques se conjuguent à ceux d’El Niño. Enfin, nous allons voir comment cette situation géopolitique planétaire déclenche une mobilisation internationale.

    I. La guerre d’Iran, catastrophe dans l’océan Indien ?

    De début mars à octobre 2026, les différentes phases du semi-blocage du détroit d’Ormuz affectent durablement les exportations quotidiennes, qui représentent 20 % de la production mondiale de pétrole, 19 % de celle de gaz naturel et 30 % des exportations mondiales d’engrais azotés . Puis, du fait notamment des stratégies de contournement de l’Arabie saoudite (quasi-doublement des capacités de son pipeline est-ouest qui débouche sur le port de Yanbu, en mer Rouge), les exportations de brut du Moyen-Orient ont retrouvé environ 84 % de leur niveau d’avant-guerre : 16,3 millions de barils par jour en septembre, contre 19,5 avant le conflit [2].
    Dans le domaine du gaz naturel liquéfié (GNL), en revanche, et malgré les efforts massifs du Qatar pour sécuriser la production, les couloirs de navigation et les méthaniers, le trafic de GNL à travers Ormuz reste en septembre environ 80 % en dessous de son niveau d’avant-guerre, soit à peu près un cinquième ; le Qatar dépend en effet d’Ormuz pour la quasi-totalité de ses exportations. Les analystes  estiment qu’octobre pourrait atteindre 25 % du trafic d’avant-guerre si le rythme de fin septembre se maintient [2]. Et ce, alors que la demande internationale, en particulier européenne, s’envole en raison de la nécessité de reconstituer les stocks de gaz avant l’hiver.
    Enfin, la crise des exportations de produits raffinés, dont le gazole nécessaire aux camions, ne trouve aucune solution. S’il a été possible de trouver une solution de contournement terrestre pour le brut saoudien, il n’en existe aucune pour les produits raffinés, qui dépendent des capacités de transport propres aux complexes pétrochimiques et des flottes de tankers spécialisés. La reprise relative des exportations de brut et de GNL s’adosse donc à une crise profonde des exportations de produits raffinés. Cette dichotomie entre les flux de pétrole brut, de GNL et d’hydrocarbures raffinés a des répercussions profondes sur la géopolitique de l’océan Indien, en accentuant les contrastes entre les façades africaine et asiatique.

    La façade africaine et la crise des produits raffinés

    La Tanzanie, le Mozambique, le Kenya, l’Afrique du Sud, Madagascar et Maurice importent peu ou pas de pétrole brut. En revanche, leurs économies nécessitent des importations continues de gazole pour les flottes de camions, d’essence pour les voitures et les deux-roues, et de kérosène et de fioul lourd pour les flottes maritimes.
    Ainsi, en 2025, le Kenya s’approvisionnait à environ 66 % de son gazole dans le Golfe et n’en a reçu aucun en avril 2026 [3]. La réduction massive des exportations de produits raffinés du Golfe frappe donc de plein fouet les activités de transport et, par là, les prix des marchandises dans l’ensemble des pays africains riverains de l’océan Indien, soit près de 250 millions de personnes.

    La façade asiatique et la crise gazière et pétrolière

    Face à la crise d’Ormuz, les problématiques de la façade asiatique sont très différentes, mais tout aussi sensibles. Contrairement aux pays de la façade africaine, l’Inde importe avant tout du pétrole brut, car ses gigantesques complexes pétrochimiques lui permettent d’alimenter son marché intérieur en produits raffinés. En revanche, le Pakistan dépend à 99 % du Golfe pour son GNL, comme pour ses carburants raffinés. Il en va de même pour le Bangladesh, le Myanmar, le Sri Lanka et la Thaïlande. Tous ont donc dû diversifier leurs sources d’approvisionnement dans l’urgence, tout en subissant de plein fouet le choc énergétique.
    Face à cette crise de l’approvisionnement en pétrole brut, le gouvernement Modi a dû accroître ses importations de pétrole russe, malgré les tensions entre la Russie et les États-Unis liées à la guerre en Ukraine. Par ailleurs, certains ports, comme Gwadar au Pakistan et Kyaukphyu au Myanmar, sont des terminaux maritimes reliés à la Chine par des pipelines dans le cadre de la Nouvelle Route de la soie. La réduction des flux pétroliers et gaziers en provenance du Golfe entraîne donc une baisse des approvisionnements chinois qui dépendent de ces terminaux.
    Enfin, l’ensemble des pays asiatiques riverains de l’océan Indien a subi de plein fouet le ralentissement des approvisionnements en engrais, malgré les politiques de diversification, notamment vers la Russie. La phase active de la guerre en Iran, entre mars et mai 2026, a largement bloqué les exportations d’engrais et de leurs précurseurs, tels que les phosphates et l’urée, dont le Qatar est un grand producteur. Or, toute la façade africaine de l’océan Indien dépend du Golfe pour 20 % à 30 % de ses importations d’engrais. Les pays concernés ont donc dû faire face à la hausse massive des prix et à la crise d’accès aux carburants et aux engrais au moment même des semis de printemps [4].
    C’est dans ce contexte de pressions géopolitiques, pétrochimiques et agricoles que l’ensemble de la région doit faire face à l’hypersiège climatique qu’impose El Niño.

    II. El Niño et l’hypersiège climatique

    El Niño…

    Tous les 2 à 7 ans, un phénomène climatique récurrent, dit « El Niño », entraîne un forçage thermique massif de l’atmosphère et bouleverse le climat à l’échelle planétaire. Lors d’un épisode El Niño, la température de l’océan Pacifique équatorial peut augmenter jusqu’à 3 °C. Ce forçage entraîne un réchauffement de l’ensemble de l’atmosphère et une multiplication des événements climatiques extrêmes partout dans le monde, qui affectent notamment les zones agricoles.

    … et la crise planétaire

    Or, le changement climatique correspond à une mise sous pression permanente à l’échelle planétaire, c’est-à-dire à un état de siège chronique pour les sociétés contemporaines. Les vagues de chaleur transforment des milliers de villes et des millions de bâtiments en pièges à chaleur qui assiègent le corps même de dizaines, voire de centaines de millions de personnes à la fois.
    Les baisses de rendement agricole à l’échelle de zones continentales entières, comme en Asie du Sud aux printemps 2023, 2024 et 2025, puis de mars à mai 2026, avec des températures oscillant entre 45 et 50 °C, font courir des risques sanitaires et alimentaires à des pays entiers. Les pressions sur la biodiversité menacent le tissu même du vivant, dont dépendent les conditions de vie fondamentales des sociétés humaines : l’alimentation, le filtrage de l’eau, la qualité des sols. Ce système de pression socio-climatique s’impose ainsi comme un hypersiège (Valantin, Géopolitique d’une Planète déréglée, rééd. 2022).
    Les chocs climatiques peuvent par ailleurs profondément bouleverser les équilibres sociaux et politiques de nations et de régions entières, comme l’illustrent les « Printemps arabes » de 2010-2011, même si le choc de 2010 n’est pas imputable exclusivement à El Niño. Ainsi, entre 2008 et 2010, l’Ukraine, la Russie et le Kazakhstan subissent une série de vagues de chaleur extrêmes, tandis que des précipitations historiques affectent de vastes zones agricoles nord-américaines. En été 2010, la sécheresse et la canicule en Russie réduisent la production de blé d’environ 20 millions de tonnes, et Moscou interdit les exportations début août. Les prix mondiaux du blé progressent de 70 % entre juin et décembre 2010 [5].
    Or, dans les pays arabes, le pain constitue l’aliment de base de 70 % de la population, alors que l’indice des prix des céréales passe de 163,4 en 2007 à 179,2 en 2010, puis à 240,2 en 2011. Entre 2008 et 2011, les villes du monde arabe sont secouées par une véritable prolifération de manifestations populaires, qui finit par déboucher sur l’immense ébranlement que furent les Printemps arabes.

    Le monstre

    Or, l’épisode El Niño 2026-2027 apparaît déjà comme d’une ampleur historique. En Europe, aux États-Unis, en Angola, au Ghana et en Afrique méridionale, la multiplication des événements climatiques extrêmes affecte, et continuera d’affecter, des zones agricoles qui subissent déjà la hausse des prix des intrants agricoles causée par la guerre d’Iran, voire qui sont moins accessibles aux agriculteurs les plus défavorisés.
    Dans l’océan Indien, la mousson 2026 a été faible : elle s’est achevée avec un déficit de 12,6 % par rapport à la moyenne à long terme, la plus faible depuis plus d’une décennie, après un mois de juin déficitaire de plus de 36 %. L’Inde, le Pakistan et le Bangladesh ont subi des déficits pluviométriques d’une ampleur considérable, qui ont fortement perturbé les semailles des cultures d’été, en particulier celles du riz, base alimentaire de centaines de millions de personnes [6].

    III. Face à l’hypersiège

    Crise des engrais à l’époque d’El Niño

    Depuis début mars 2026, les systèmes agricoles du monde entier sont donc sous pression pour adapter les plantations de 2026 à une hausse des prix des engrais beaucoup plus rapide que celle des prix alimentaires. Aux États-Unis, le prix de la tonne d’engrais azoté est ainsi passé de 400 dollars début mars 2026 à 918 dollars en mai 2026. Face à ce contexte, les institutions internationales se mobilisent de manière anticipative, à une échelle inédite.

    Mobilisation internationale

    Une mobilisation internationale majeure est en cours face à l’épisode El Niño 2026, qui a atteint un niveau d’intensité très élevé au second semestre 2026. La réponse mondiale est pilotée conjointement par les agences onusiennes (FAO, PAM, OCHA, UNICEF), des réseaux humanitaires et des agences météorologiques régionales. La FAO et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont lancé leur premier appel conjoint à l’action anticipatoire : 202 millions de dollars pour protéger près de 9 millions de personnes (dont 8,8 millions) dans 22 pays à haut risque, entre juin 2026 et mars 2027 [7]. Dans le même temps, l’UNICEF concentre ses efforts sur la protection des enfants contre la malnutrition et les épidémies, l’Organisation météorologique mondiale coordonne la modélisation et l’émission d’alertes pour anticiper le pic du phénomène, et la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge déploient des plans d’urgence dans les zones exposées à la sécheresse extrême ou aux inondations.
    Sur le plan financier, le Fonds monétaire international (FMI) indique qu’il se prépare à soutenir les pays vulnérables exposés à El Niño et à la hausse des prix de l’énergie liée à la guerre avec l’Iran. Face à ces risques, le  FMI a pour mission de fournir un soutien financier pour faire face aux chocs externes. Il dispose, à cette fin, d’instruments d’urgence (Rapid Credit Facility et Rapid Financing Instrument) et, à long terme, du Fonds pour la résilience et la durabilité (RST/RSF).
    La mobilisation est particulièrement active et structurée dans l’océan Indien, où l’effet d’El Niño se combine à un dipôle de l’océan Indien (IOD) positif, un couplage qui accentue fortement les anomalies climatiques des deux rives du bassin [9].

    La façade africaine

    En Afrique de l’Est (Corne de l’Afrique), El Niño et le dipôle positif annoncent des pluies diluviennes ; au sud de l’océan Indien, ils accentuent le risque de sécheresse. Le centre climatologique régional ICPAC prévoit, pour la saison octobre-décembre 2026, 90 % de chances de pluies supérieures à la normale sur le sud de l’Éthiopie, le centre et le sud de la Somalie, ainsi que le nord-est du Kenya, avec des risques d’inondations et de maladies hydriques [9]. Les agences prépositionnent de l’aide humanitaire et des kits sanitaires (contre le choléra et les maladies à transmission vectorielle).
    Dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien (Madagascar, Mascareignes, Comores), le Forum d’orientation climatique du Sud-Ouest de l’océan Indien (SWIOCCOF), avec le soutien de l’OMM, a publié des directives spécifiques pour adapter les secteurs sensibles (agriculture, eau, énergie) aux variations de trajectoire des cyclones et au risque de sécheresse au sud de Madagascar.

    La façade asiatique

    Sur les rives nord et est de l’océan Indien (Asie du Sud, Indonésie) sévissent déjà une sécheresse aiguë et des vagues de chaleur. En Indonésie et dans l’archipel malais, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), le gouvernement indonésien et la FAO ont activé des protocoles de préparation aux sécheresses extrêmes : gestion des ressources en eau, sécurité alimentaire rurale, prévention des méga-feux de forêt. En Inde et au Sri Lanka, les gouvernements mettent en place des systèmes de surveillance étroite de l’impact sur les récoltes et d’ajustement des marchés agricoles pour éviter une crise de dépendance alimentaire.
    Le Pakistan est un cas particulier, en ce qu’il s’agit d’un pays de plus de 259 millions d’habitants, particulièrement pauvre, et qui présente une vulnérabilité extrême face à El Niño en raison de sa double géographie, avec des vallées glaciaires au nord et de vastes plaines arides au sud. Parallèlement, l’élévation des températures en haute altitude accélère la fonte des glaciers de l’Hindu Kush et de l’Himalaya, ce qui génère des risques majeurs d’inondations soudaines dues à la rupture de lacs glaciaires (GLOF) et de crues violentes en amont, tandis que le reste du pays subit un stress hydrique aigu [10].
    Sur le plan national, les autorités pakistanaises ont renforcé leur préparation [11]. L’État exploite la modélisation climatique et le suivi satellitaire pour cartographier en temps réel le stress hydrique des cultures, rationner l’eau d’irrigation et émettre des alertes précoces dans les vallées exposées aux crues glaciaires ; des protocoles de gestion des barrages et de conservation des ressources sont activés plusieurs semaines à l’avance pour atténuer l’impact sur la production agricole et sur le réseau électrique.

    Anticiper les chocs : vers un océan Indien antifragile

    En d’autres termes, le croisement des effets d’El Niño et de la guerre d’Iran est en train de déclencher une révolution stratégique dans l’espace océanique indien : celle de l’anticipation et de la préparation, tant nationales qu’internationales. L’enjeu est d’atténuer les chocs et d’améliorer la résilience des pays et des sociétés. Une telle mobilisation préventive, d’une ampleur inhabituelle, a certes des précédents (l’action anticipatoire de 2023-2024), mais elle change d’échelle [12].

    Il va donc falloir étudier de près comment cette nouvelle approche permettra de renforcer l’« anti-fragilité » du système international (Nasim Nicholas Taleb, Antifragile, 2014), en particulier dans l’océan Indien, sachant que les stratégies d’anti-fragilité sont appelées à jouer un rôle croissant face aux bouleversements géopolitiques que la crise planétaire va sans cesse accentuer.

    Références

    [1] AFP/Reuters, « Los hutíes toman la isla de Perim… », Primicias, 11 sept. 2026 : https://www.primicias.ec/internacional/guerra-iran-huties-estrecho-bab-mandeb-canal-suez-amenaza-132343/ ; Critical Threats, Iran Update, 10 sept. 2026 : https://www.criticalthreats.org/analysis/iran-update-september-10-2026

    [2] Business Today, « LNG traffic through Hormuz returns, but remains 80% below pre-war levels », 2 oct. 2026 : https://www.businesstoday.in/world/story/lng-traffic-through-hormuz-returns-but-remains-80-below-pre-war-levels-559162-2026-10-02 ; voir aussi Reuters via IDN Financials (S&P, trafic GNL de septembre) : https://www.idnfinancials.com/news/69829/lng-shipments-via-hormuz-rise-highest-since-iran-war

    [3] Argus Media, « Kenya lowers fuel standards to ease supply access », 6 mai 2026 : https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2823249-kenya-lowers-fuel-standards-to-ease-supply-access

    [4] Africa Finance Corporation / AFP, « Africa faces 86 million tonne fuel shortfall by 2040 », The Standard : https://www.standardmedia.co.ke/africa/article/2001546090/africa-faces-86-million-tonne-fuel-shortfall-by-2040

    [5] NOAA, « Agricultural and food security impacts from the 2010 Russia flash drought » : https://repository.library.noaa.gov/view/noaa/68474 ; « Reading the world in a loaf of bread », Resilience.org : https://www.resilience.org/?p=1237441

    [6] 5paisa / IMD, « India records weakest monsoon in over a decade », 30 sept. 2026 : https://www.5paisa.com/blog/india-records-weakest-monsoon-in-over-a-decade-as-rainfall-falls-126-below-average

    [7] FAO/PAM, « Bracing for El Niño : FAO and WFP launch joint appeal… », juin 2026 : https://www.fao.org/newsroom/detail/bracing-for-el-ni%C3%B1o–fao-and-wfp-launch-joint-appeal-to-protect-8.8-million-people-from-extreme-weather-events/en

    [8] AFP, « IMF preparing El Nino assistance, ‘concerned about food security’ », Jamaica Observer, 7 oct. 2026 : https://www.jamaicaobserver.com/2026/10/07/imf-preparing-el-nino-assistance-concerned-food-security/ ; PIIE, « El Niño could drag down the global economy… », juil. 2026 : https://www.piie.com/blogs/realtime-economics/2026/el-nino-could-drag-down-global-economy-almost-700-billion-or-3 ; FMI, « Proposal for a Food Shock Window… », oct. 2022 : https://www.bookstore.imf.org/books/proposal-for-a-food-shock-window-under-the-rapid-financing-instrument-and-rapid-credit-facility

    [9] OMM, « El Niño impacts Greater Horn of Africa », 19 août 2026 : https://wmo.int/media/news/el-nino-impacts-greater-horn-of-africa ; ICPAC, communiqué du 18 août 2026 : https://www.icpac.net/news/the-greater-horn-of-africa-is-expected-to-experience-a-wetter-than-normal-october-december-ond-2026-season-as-el-niño-strengthens/

    [10] ProPakistani, « PMD forecasts below-normal rainfall and higher temperatures across Pakistan », 4 juin 2026 : https://propakistani.pk/2026/06/04/pmd-forecasts-below-normal-rainfall-and-higher-temperatures-across-pakistan/

    [11] Arab News / AFP, « Pakistan warns of heightened glacial lake flood risk as temperatures rise », 26 févr. 2026 : https://www.arabnews.com/node/2634499

    [12] Anticipation Hub et al., « El Niño 2026–2027 : seizing the moment » : https://www.anticipation-hub.org/news/el-nino-2026-2027-seizing-the-moment

     

     

  • Madagascar : ce que le drame d’Ambohimalaza révèle sur la gestion de l’information publique

    Madagascar : ce que le drame d’Ambohimalaza révèle sur la gestion de l’information publique

    En juin 2025 Madagascar a fait face à une crise sanitaire dramatique. Une trentaine jeunes ont perdu la vie après un événement festif à Ambohimalaza, une commune rurale située à 15 km à l’est de la capitale Antananarivo. Les autorités évoquent un empoisonnement volontaire, confirmé par des analyses toxicologiques identifiant des substances toxiques. Le président malgache a lui-même soutenu cette version.

    Mais au-delà des faits, cette affaire révèle un enjeu plus profond. Celui de la gestion de l’information en situation d’incertitude. Qui construit le récit légitime ? Comment l’opinion publique se forge-t-elle face aux discours officiels et aux récits alternatifs qui circulent sur les réseaux sociaux ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, mes travaux portent sur la circulation des discours en contexte de crise. Cette affaire illustre avec acuité les tensions entre communication institutionnelle, parole populaire, et logiques virales propres aux plateformes numériques, où se mêlent cadrage, désinformation et quêtes de sens concurrentes. J’en propose une lecture info-communicationnelle.

    Sommes-nous face à une crise ?

    Le terme “crise”, largement repris dans les médias et discours officiels, n’est pas neutre : il s’agit d’une construction sociale, qui suppose une rupture soudaine, une forte incertitude, et un besoin urgent d’agir.

    Le drame d’Ambohimalaza semble remplir plusieurs critères : choc émotionnel, décès multiples, attente forte d’une réaction publique. Pourtant, des zones d’ombre subsistent. Les faits sont restés pendant un temps flous : les causes étaient incertaines et le caractère systémique du phénomène non établi.

    Dès lors, le véritable enjeu est celui du récit. Construire un cadre interprétatif clair permet de guider l’action publique et de rassurer la population. La piste de l’empoisonnement, désormais confirmée, autorise une lecture sécuritaire maîtrisable. Mais si le botulisme – intoxication alimentaire causée par une toxine – est en cause, c’est l’ensemble de la chaîne sanitaire, économique et réglementaire qu’il faut questionner.

    Dans ce flou initial, le temps de latence communicationnelle claire et structurée de la part des autorités, souvent nécessaire à l’obtention d’une information de qualité, a ouvert un vide informationnel rapidement comblé par une prolifération de récits parallèles. Ainsi, des messages WhatsApp évoquant un empoisonnement intentionnel, des messages de rituels sacrifices, des publications Facebook ont accusé un usage d’huile inapproprié, tout cela sans aucune preuve.

    Ce brouillard informationnel a alimenté peur et spéculations. Il constitue le terreau d’une crise narrative, où les faits ne suffisent plus. Ce qui importe à ce stade, c’est leur cadrage, leur diffusion, leur réception et leur capacité à s’imposer comme vérité socialement partagée.

    Gouverner l’incertitude par le récit

    Les travaux en communication de crise rappellent que toute gestion efficace repose sur trois fondements : transparence, réactivité et cohérence narrative.

    À Ambohimalaza, ces principes ont été mis à rude épreuve. Aucun point de presse régulier, des porte-parole multiples, des messages dissonants. La déclaration de la directrice de la veille sanitaire – « on m’a dit que c’est de l’empoisonnement, et je ne veux pas savoir » – incarne ce flottement communicationnel caractérisé par une absence de validation scientifique, une parole institutionnelle brouillée et une confusion amplifiée.

    Dans ce vide discursif, des acteurs non institutionnels ont pris le relais.Journalistes indépendants,citoyens, activistes. Leur légitimité ne découle pas d’un titre officiel, mais de leur capacité à produire des récits perçus comme crédibles et émotionnellement engageants. Dans un écosystème numérique où l’autorité se construit par la viralité, ce sont les récits partagés – et non les discours validés – qui structurent l’opinion.

    Les réseaux sociaux deviennent ainsi des scènes concurrentes de construction du sens. Vidéos WhatsApp, commentaires Facebook, contenus TikTok offrent une narration alternative, souvent non régulée, mais socialement validée.

    Ce foisonnement discursif favorise l’émergence d’une infodémie qui se caractérise par un enchevêtrement de rumeurs, d’hypothèses et d’interprétations, où faits, opinions et manipulations coexistent sans filtre. À Ambohimalaza, les récits d’empoisonnement ciblé, de vengeance rituelle ou d’intoxication politique ont circulé massivement – sans fondement vérifié.

    Dans ce contexte, le doute devient structurel. L’institution peine à imposer un récit, concurrencée par des narrations émotionnellement plus efficaces. La crise ne se joue plus seulement sur le terrain sanitaire, mais dans un espace attentionnel gouverné par les algorithmes, où la viralité supplante la véracité. C’est là que se joue une nouvelle forme de légitimité : non plus imposée par la hiérarchie, mais construite par l’engagement collectif autour d’un récit perçu comme « vrai » – au sens affectif du terme.

    Les réseaux sociaux deviennent ainsi des espaces parallèles de construction du sens. Les narrations officielles y sont confrontées, contournées, ou tout simplement ignorées.

    Cadrer la crise selon les régimes d’autorité

    La communication de crise ne se déploie jamais hors-sol. Elle s’ancre dans des cultures politiques et symboliques spécifiques. À Madagascar, comme dans d’autres pays africains à gouvernance centralisée, la parole officielle reste fortement sacralisée. Héritée des régimes postcoloniaux, elle vise moins à susciter le débat qu’à maintenir la stabilité, unifier les perceptions et éviter la contestation.

    Toute dissonance dans l’espace discursif est ainsi perçue non comme une expression démocratique, mais comme un facteur de déstabilisation du pouvoir établi, comme l’illustrent le contrôle du discours lors de la crise Daewoo (2008) ou l’encadrement médiatique en 2009.

    À l’opposé, certains États occidentaux (Allemagne, Canada, Royaume-Uni) intègrent la controverse comme modalité de légitimation. Les désaccords scientifiques y sont rendus publics, les institutions dialoguent avec les citoyens, et le débat contradictoire devient un outil de confiance, non une menace. Ces pratiques relèvent de rituels de transparence conflictuelle, structurés par une culture politique pluraliste.

    Il ne s’agit pas de modèles hiérarchisables, mais de formes différenciées de production du sens en situation d’incertitude. Comme le rappelle le sociologue français Dominique Wolton, toute parole publique est toujours médiée par une histoire, une culture, et un rapport particulier à la vérité.

    Vers une souveraineté communicationnelle partagée ?

    La crise sanitaire d’Ambohimalaza révèle un déséquilibre structurel dans la circulation de la parole publique à Madagascar. Plus qu’un épisode isolé, elle met en lumière une difficulté collective à articuler le doute, à produire du sens sans tomber dans la disqualification, le complotisme ou l’imposition prématurée d’une vérité unique.

    Face à cette fragmentation discursive, le concept de souveraineté communicationnelle partagée invite à repenser la communication de crise non plus comme un monologue institutionnel, mais comme une construction plurielle et ouverte, intégrant voix citoyennes, scientifiques, journalistes et société civile.

    Une telle approche aurait supposée, dans le cas présent, une reconnaissance explicite de l’incertitude, des points presse multipartites, et une transparence des données, y compris des hypothèses divergentes. En l’absence de ce cadre partagé, le discours officiel peine à convaincre une population de plus en plus méfiante, tandis que des récits alternatifs — bien souvent non vérifiés — occupent massivement l’espace public, révélant dans cette situation particulière une difficulté s’organisant dans une perte de légitimité de la parole publique.

    Dans cette perspective, comme le rappelle Dominique Wolton, « la démocratie ne consiste pas à faire taire les conflits, mais à organiser leur expression dans un cadre communicatif commun ». La communication authentique n’est donc pas l’unanimité du discours, mais la gestion négociée de l’incommunication, c’est-à-dire des différences de perceptions, d’intérêts et de récits.

    Dès lors, la souveraineté communicationnelle ne devrait plus être entendue comme un monopole du discours d’État, mais comme un équilibre dynamique entre les différentes paroles légitimes, où la controverse devient un outil démocratique plutôt qu’un danger à contenir.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Ce que révèle l’enquête sur le rôle des réseaux sociaux dans la crise de Madagascar 2025

    Ce que révèle l’enquête sur le rôle des réseaux sociaux dans la crise de Madagascar 2025

    En septembre 2025, alors que la crise socio-politique s’intensifie à Madagascar, une réalité s’impose discrètement mais puissamment : l’essentiel du débat public ne se joue plus sur les ondes ni dans les colonnes des journaux, mais dans les flux rapides et émotionnels de Facebook et WhatsApp. En quelques minutes, une rumeur peut mobiliser, inquiéter, rassurer ou diviser. En quelques heures, elle peut redessiner la perception collective d’un événement.

    Les résultats de notre récente enquête menée auprès de 253 répondants, complétés par 42 contributions qualitatives, révèlent que la crise est autant une crise politique qu’une crise de médiation où les réseaux sociaux deviennent les principaux architectes du réel. Derrière la simple perception de réseaux sociaux dédiés à la transmission d’informations, ils façonnent les émotions, orientent les interprétations et reconfigurent la confiance.

    Ce basculement, largement anticipé par les sciences de l’information et de la communication (SIC), s’observe ici avec une netteté particulière. Les médiations traditionnelles (radio, télévision, presse) cèdent du terrain à des dispositifs socio-techniques qui redéfinissent la manière dont les citoyens perçoivent, réagissent… et croient.

    Derrière la crise malgache, c’est donc une transformation plus profonde qui apparaît. C’est celle d’un espace public recomposé où l’attention, l’émotion et la vitesse deviennent les nouveaux moteurs de l’opinion malgache.

    La fin des médiations traditionnelles : vers un nouvel environnement cognitif

    Le déplacement observé dans l’enquête – de la radio et de la presse vers Facebook et WhatsApp – illustre ce que Louise Merzeau appelait une médiation environnementale. C’est-à-dire que l’information ne circule plus dans des canaux distincts mais s’inscrit dans un environnement continu, ubiquitaire, où chacun est simultanément récepteur et relais.

    Dominique Cardon rappelait que les plateformes numériques transforment la visibilité publique selon des logiques de hiérarchisation algorithmique qui ne reposent plus sur l’autorité éditoriale mais sur la dynamique attentionnelle.

    L’enquête confirme ce point : les Malgaches ne s’informent pas sur les réseaux, ils s’informent dans les réseaux, c’est-à-dire dans un écosystème où la temporalité, la viralité et l’émotion structurent la réception de l’information.

    Conformément à un phénomène analysé dans les travaux de Manuel Castells, nous passons d’un modèle de communication de masse vertical à un modèle de « mass self communication », intensément horizontal, instantané et émotionnel.

    Les plateformes comme infrastructures du réel : une crise des médiations

    Yves Jeanneret indiquait que la communication n’est pas un simple transfert d’informations mais un processus qui transforme les êtres et les formes. Les résultats de l’enquête malgache confirment cette thèse.

    L’enquête montre que 48 % des répondants déclarent avoir modifié leur opinion après avoir consulté des contenus numériques. Ce chiffre illustre ce que Jeanneret appelle « la performativité des dispositifs » : les messages ne se contentent pas de signifier ; ils organisent des parcours d’interprétations, orientent des sensibilités et éprouvent des affects.

    La crise malgache est ainsi moins une crise de l’information qu’une crise des médiations, où l’autorité symbolique se déplace vers des acteurs hybrides (groupes WhatsApp, influenceurs locaux, communautés émotionnelles, micro-réseaux sociaux affinitaires).

    L’espace public affectif : l’émotion comme norme d’intelligibilité

    Les données de l’enquête – les répondants disent éprouver colère, peur, tristesse mais aussi espoir – confirment le constat formulé par Yves Citton selon lequel nous vivons dans un régime d’attention émotionnelle où les affects structurent la réception bien plus que les faits.

    La viralité observée relève de ce que Morin nommait la logique dialogique. C’est-à-dire que le numérique agrège simultanément les forces de rationalisation (recherches d’informations, vérification) et les forces d’irrationalité (panique, rumeurs, indignation…). Ce qui circule, ce ne sont pas seulement des informations, ce sont des structures affectives, des dispositifs d’émotion qui modulent les perceptions collectives. Danah Boyd évoquait à ce propos le « context collapse », à savoir l’effondrement des cadres sociaux distincts qui expose les individus à des flux ininterrompus d’émotions hétérogènes sans médiation contextuelle.

    Dans ce paysage, l’émotion devient un raccourci cognitif, un critère de vérité, voire un mode d’appartenance.

    Une crise de confiance plus qu’une crise d’information

    Dominique Wolton insistait sur le fait que la communication politique repose d’abord sur un contrat de confiance et non sur la quantité d’information disponible. L’enquête malgache montre que ce contrat est rompu : il en ressort que les réseaux sociaux sont jugés peu fiables (2,4/5) mais sont massivement utilisés ; que les médias traditionnels sont perçus comme prudents ou silencieux ; que la parole institutionnelle est jugée trop lente ; et que les algorithmes sont accusés de censure.

    En résulte une fragmentation du récit national, chaque groupe social reconstruisant son propre réel, comme l’ont montré Alloing et Pierre dans leurs travaux sur les émotions et la réputation numérique. La crise révèle ainsi une dissociation entre l’autorité de l’information (affaiblie) et l’autorité des narratifs (renforcée).

    De la désinformation à la fragilité cognitive : une lecture écosystémique

    Réduire la situation à un phénomène de « fake news » serait, pour reprendre Morin, une « erreur de réduction ». La désinformation n’est ici que la surface visible d’un phénomène bien plus profond, qui est celui de la vulnérabilité cognitive structurelle. Elle repose sur : la saturation attentionnelle, la rapidité des cycles émotionnels, la fragmentation des médiations, le déficit de littératie médiatique et l’architecture algorithmique des plates-formes.

    L’ensemble de ces éléments forment un écosystème au sens de Miège, dans lequel l’information et la communication ne peuvent être séparées des logiques techniques, économiques et sociales qui les produisent. C’est dans ce cadre que la souveraineté cognitive devient une question stratégique comparable à ce que Proulx appelait la nécessité de « réapprendre à habiter en réseaux ».

    La nécessité d’une transition cognitive révélée par la crise

    L’enquête révèle l’urgence, à Madagascar, d’opérer une transition cognitive. Cela implique une veille capable de détecter rapidement les signaux faibles, une communication publique adaptée au rythme émotionnel des plateformes, une éducation critique aux biais de réception et une coopération structurée entre État, régulateurs, société civile et plateformes pour encadrer la circulation des contenus.

    Ces pistes s’inscrivent dans la perspective d’un « État élargi », c’est-à-dire un État qui reconnaît que la stabilité collective dépend désormais de nouveaux acteurs : infrastructures numériques, entreprises technologiques, médias sociaux, communautés connectées. Dans ce modèle, la confiance devient une infrastructure qui est le socle indispensable au fonctionnement de la vie publique, à l’image de l’électricité ou des réseaux de communication.

    La crise malgache de 2025 n’est pas un accident. C’est un révélateur des transformations profondes de nos sociétés numériques. Elle montre un espace public recomposé où s’entremêlent architectures techniques globales, émotions collectives locales et médiations affaiblies. Elle a aussi entraîné une prise de conscience au sein des médias malgaches, qui développent désormais une approche plus réflexive sur ces enjeux. Comme l’écrivait Merzeau, « la mémoire est un milieu » ; en 2025, à Madagascar, le réel l’est devenu aussi.

    Le défi dépasse largement la lutte contre la désinformation. Il s’agit désormais de reconstruire des médiations fiables, capables d’articuler faits, émotions et légitimité dans une écologie informationnelle où le vrai ne circule plus seul, mais au milieu de récits concurrents, d’affects partagés et d’algorithmes invisibles.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Tanzanie : la fermeture de l’espace numérique, élément clé de la répression

    Tanzanie : la fermeture de l’espace numérique, élément clé de la répression

    Le 29 octobre 2025, la Tanzanie a tenu des élections générales censées prolonger la trajectoire démocratique d’un pays souvent vu comme un îlot de stabilité politique en Afrique de l’Est.

    Mais dans un climat déjà tendu – manifestations sporadiques à Zanzibar et Arusha, arrestations d’opposants, présence accrue de force de sécurité et fermeture partielle des médias critiques –, le scrutin s’est transformé en crise politique majeure. La présidente sortante Samia Suluhu Hassan, devenue présidente de Tanzanie en mars 2021 à la suite du décès du président John Magufuli, dont elle était la vice-présidente, a été élue avec près de 98 % des voix dans un contexte où le principal parti d’opposition, Chadema, avait été marginalisé et plusieurs de ses dirigeants arrêtés.

    Dès l’annonce des résultats, des manifestations de protestation ont éclaté à Dar es Salaam (la plus grande ville du pays, où vivent environ 10 % des quelque 70 millions d’habitants du pays), à Mwanza et à Arusha. Les affrontements auraient fait, selon les sources, entre 40 et 700 morts, et plus d’un millier de blessés.

    Face à la propagation des manifestations, le pouvoir a réagi par un couvre-feu national, un déploiement militaire dans les grandes villes et une coupure d’accès à Internet pendant environ 5 jours, invoquant la prévention de la désinformation comme mesure de sécurité. L’accès à Internet a été partiellement rétabli, mais les restrictions sur les réseaux sociaux et les plates-formes de messagerie persistent.

    Ce triptyque autoritaire – fermeture politique, verrouillage territorial et blackout numérique – a transformé une contestation électorale en véritable crise systémique de confiance entre État et citoyens, entre institutions et information, et entre stabilité et légitimité.

    Gouverner par le silence : quand le contrôle de l’information devient une stratégie de stabilité

    Le contrôle de l’information comme pratique de gouvernement

    Dans la perspective des sciences de l’information et de la communication (SIC), la séquence tanzanienne illustre une tendance plus large qui est celle de la transformation de la gestion de l’information en technologie de pouvoir (voir notamment, Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, 1975 ; Gilles Deleuze, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, 1990).

    Le blackout numérique ne vise pas seulement à contenir la désinformation ; il reconfigure les conditions mêmes de la visibilité. Comme le souligne Pierre Musso dès 2003 dans Télécommunications et philosophie des réseaux, l’espace numérique n’est plus un simple médium mais un espace politique. En contrôler l’accès, c’est aussi gouverner la perception.

    Privés de réseaux sociaux, les citoyens perdent sur-le-champ leurs canaux d’expression. Les médias indépendants se retrouvent aveugles et les ONG ne peuvent plus documenter les violences.

    C’est ainsi que l’État redevient le seul producteur de discours légitime : une régie symbolique de l’ordre public, pour reprendre la notion de Patrick Charaudeau (2005) sur la mise en scène du pouvoir.

    Cette stratégie s’inscrit dans un continuum déjà observé lors d’autres scrutins africains (Ouganda 2021, Tchad 2021, Sénégal 2024). Elle marque une mutation du contrôle politique où il ne s’agit plus de réprimer la parole mais de désactiver les infrastructures mêmes de la parole.

    La fabrique de la stabilité par la censure

    Le discours officiel invoque la lutte contre les fausses informations pour justifier les coupures. Mais l’analyse sémiotique révèle un glissement de sens. L’ordre public devient synonyme de silence collectif et la stabilité politique se construit sur la neutralisation des espaces numériques de débat.

    Les travaux en communication politique (Dominique Wolton, 1997) montrent que la démocratie suppose du bruit, du conflit, du débat et que le silence n’est pas l’ordre mais plutôt la suspension de la communication sociale.

    Cette logique de stabilité performative donne l’illusion qu’il suffit que l’État contrôle la perception du désordre pour produire l’image d’un ordre.

    Dans l’analyse du cas tanzanien, cette mise en scène du calme repose sur une invisibilisation dans la mesure où le calme apparent des réseaux remplace la réalité conflictuelle du terrain. Ce phénomène de stabilité performative, c’est-à-dire ici le calme apparent des réseaux traduisant une stabilité imposée, a déjà été observé au Cameroun et en Ouganda. Dans ces cas, la coupure d’Internet fut utilisée pour maintenir une image d’ordre pendant les scrutins contestés.

    Or, la Tanzanie est un pays jeune. Près de 65 % de sa population a moins de 30 ans. Cette génération connectée via TikTok, WhatsApp ou X a intégré les réseaux sociaux non seulement comme espace de loisir mais aussi comme lieu d’existence politique. La priver soudainement d’accès dans ce moment précis porte à l’interprétation inévitable d’un effacement d’une part de la citoyenneté numérique.

    Cette fracture illustre une asymétrie de compétences médiatiques qui se caractérise par le fait que le pouvoir maîtrise les outils pour surveiller tandis que les citoyens les mobilisent pour exister. Le conflit devient ainsi info-communicationnel dans la mesure où il se joue sur les dispositifs de médiation plutôt que dans la confrontation physique.

    Aussi les répercussions sont-elles économiquement et symboliquement élevées.

    Les interdictions de déplacement paralysent le commerce intérieur et les ports, les coupures d’Internet entraînent une perte économique estimée à 238 millions de dollars (un peu plus de 204 millions d’euros) et les ONG et entreprises internationales suspendent leurs activités face au manque de visibilité opérationnelle.

    Mais au-delà du coût économique, la coupure d’Internet produit un effet délétère où la relation de confiance entre État et citoyens est rompue. L’information, en tant que bien commun, devient ici un instrument de domination.

    Crise de la médiation et dérive sécuritaire en Afrique numérique

    En Tanzanie, la circulation de l’information repose désormais sur des dispositifs de contrôle, non de transparence. L’État agit comme gatekeeper unique en filtrant les récits selon une logique de sécurité nationale. On assiste ainsi à une crise de la médiation où le lien symbolique entre institutions, médias et citoyens se défait.

    Cette rupture crée une désintermédiation forcée où des circuits parallèles (VPN, radios communautaires, messageries clandestines) émergent, mais au prix d’une fragmentation du débat public. La sphère publique devient une mosaïque de micro-espaces informels, sans régulation et favorisant l’amplification des rumeurs et de discours extrêmes.

    La situation tanzanienne dépasse le cadre du pays, en mettant en évidence les tensions d’un continent engagé dans une modernisation technologique sans démocratisation parallèle. L’Afrique de l’Est, longtemps vitrine du développement numérique avec le Kenya et le Rwanda, découvre que l’économie digitale ne garantit pas la liberté numérique.

    Là où les infrastructures se développent plus vite que les institutions, les réseaux deviennent des zones grises de gouvernance. Ni pleinement ouverts ni totalement fermés, ils sont constamment surveillés. Le cas tanzanien incarne ainsi un moment charnière où la technologie cesse d’être vecteur de progrès pour devenir vecteur de pouvoir.

    Dans une approche SIC, la question centrale reste celle de la sécurité communicationnelle.

    Peut-on parler de sécurité nationale lorsque la sécurité informationnelle des citoyens est compromise ? La coupure d’Internet ne prévient pas la crise mais la diffère, la rendant plus imprévisible et violente. Cette distinction entre sécurité perçue et sécurité vécue est la preuve que la stabilité ne se mesure pas à l’absence de bruit mais à la qualité du lien informationnel entre les acteurs.

    Une démocratie sous silence

    La Tanzanie illustre une mutation du pouvoir à l’ère numérique : gouverner, c’est aussi, désormais, gérer la visibilité. Mais la maîtrise de cette visibilité ne suffit pas à produire la légitimité. En restreignant l’accès à l’information, le régime tanzanien a peut-être gagné du temps mais il a sûrement perdu de la confiance. Pour les observateurs africains et internationaux, cette crise n’est pas un accident mais le symptôme d’une Afrique connectée, mais débranchée de sa propre parole.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

    Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

    Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

    Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

    Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

    D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

    Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

    Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

    Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

    Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

    D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

    Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

    Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

    Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

    Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

    Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

    Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

    Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

    A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

    Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

    Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

    Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

    Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

    En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

    Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

    Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

    • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).
    • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.
    • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

    Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

    Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

    Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Dans l’océan Indien, le numérique peut créer des opportunités… ou installer une nouvelle précarité

    Dans l’océan Indien, le numérique peut créer des opportunités… ou installer une nouvelle précarité

    De Madagascar à Maurice, des Comores aux Seychelles, la transition numérique est souvent présentée comme un moteur de modernisation. Mais sans compétences adaptées, sans protection des travailleurs et sans gouvernance de l’information, elle peut aussi accentuer les inégalités, fragiliser les parcours professionnels et affaiblir la confiance institutionnelle.

    Dans l’océan Indien, le numérique est souvent raconté comme la promesse simple de plus de connexions, plus de services, plus d’emplois. Sur le terrain, la réalité est plus ambivalente. Un smartphone, une connexion mobile et quelques applications peuvent effectivement ouvrir un accès inédit à l’activité économique. Mais ces mêmes outils peuvent aussi faire entrer des milliers de travailleurs dans des formes d’emploi instables, peu protégées et dépendantes de règles qu’ils ne maîtrisent pas.

    C’est tout l’enjeu de la transformation en cours que j’ai étudiée dans les Comores, à Madagascar, à Maurice et aux Seychelles. Le numérique y progresse partout, mais à des rythmes différents et dans des contextes très inégaux. Il affecte directement l’emploi, les compétences, les formes de travail et les modalités de gouvernance publique.

    Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir si la région se numérise, mais de comprendre quel type de travail, de protection et de confiance cette numérisation produit.

    En tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie les effets sociaux du numérique dans les contextes africains et insulaires. Mes travaux portent notamment sur les plateformes, le travail et la gouvernance sécuritaire de l’information.

    Une transition régionale, mais des trajectoires très contrastées

    Premier constat : la transition numérique est bien partagée, mais elle reste inégale.

    Maurice et les Seychelles bénéficient d’environnements plus structurés. Madagascar et les Comores font face à des contraintes plus fortes en matière d’infrastructures, de formation et de capacités institutionnelles. Malgré ces écarts, le numérique s’impose dans toute la région comme un levier central de modernisation économique et sociale.

    Le tableau comparatif du rapport fait apparaître quatre profils distincts.

    • Maurice dispose d’un environnement numérique robuste, avec des services à valeur ajoutée et des infrastructures interconnectées, mais le pays reste confronté à un décalage entre compétences disponibles et besoins du marché.
    • Les Seychelles ont davantage intégré le numérique à une logique de résilience (c’est-à-dire une capacité à mieux gérer les vulnérabilités structurelles d’un petit État insulaire en utilisant les outils numériques pour anticiper, coordonner et protéger), de gestion environnementale et de services publics.
    • Madagascar combine un fort potentiel humain, une jeunesse nombreuse et une croissance des usages mobiles avec de profondes fractures numériques et une forte informalité du travail.
    • Les Comores, enfin, avancent dans une trajectoire émergente, mais encore freinée par la faiblesse des infrastructures et des capacités opérationnelles. La stratégie Comores Numérique 2028 soutient le développement des services en ligne, des services financiers numériques et de la gouvernance, avec des initiatives comme l’e-gouvernement, e-Registre ou DIMAKOM, encore fragiles à ce stade.

    Ce contraste rappelle qu’une même technologie ne produit pas les mêmes effets selon les contextes sociaux, éducatifs, territoriaux et institutionnels dans lesquels elle s’insère. Le numérique ne se réduit donc pas à une question d’équipement. La recherche montre que la transformation numérique peut désorganiser les repères professionnels, fragiliser la confiance organisationnelle et accentuer les tensions au travail lorsque les dispositifs techniques ne sont pas accompagnés de cadres de régulation adaptés

    Le rapport souligne que le numérique crée bien de nouvelles opportunités d’emploi, notamment pour les jeunes. Mais ces opportunités restent conditionnées par trois facteurs : l’adéquation entre les compétences et les besoins du marché, la capacité à encadrer les nouvelles formes de travail numérique et l’accès équitable à la formation.

    Sans accompagnement adapté, le risque de précarisation accrue et creusement des inégalités se renforcent.

    C’est précisément pour cela que la notion de travail décent est centrale. L’Organisation internationale du travail (OIT) rappelle que la transition numérique ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre le travail décent, en tenant compte de ses effets sur l’emploi, les droits des travailleurs, la protection sociale, le dialogue social et l’inclusion.

    Le rapport identifie plusieurs tensions : la création d’emplois numériques peut s’accompagner de formes accrues de précarité, l’automatisation transforme les compétences requises et l’accès inégal aux compétences renforce les écarts entre territoires, genres et niveaux de qualification.

    Autrement dit, le numérique peut créer de l’activité sans sécuriser les parcours. Il peut générer du revenu sans garantir de droits. Et il peut ouvrir l’accès au marché tout en laissant une partie des travailleurs en dehors de tout cadre protecteur.

    La gig economy, entre opportunités et nouvelles dépendances

    C’est dans le travail sous plateforme que l’ambivalence de la transition numérique apparaît le plus nettement. Dans l’océan Indien, la gig economy, autrement dit une économie fondée sur des missions courtes, flexibles et organisées via des plateformes numériques, progresse déjà à travers les micro-tâches en ligne, les prestations ponctuelles, la livraison ou les services coordonnés par application mobile. Ce modèle dit « d’ubérisation » (mise en relation directe des clients et des prestataires, via des plateformes numériques) séduit parce qu’il offre une entrée souple sur le marché du travail et des revenus complémentaires, notamment dans des contextes d’informalité élevée.

    Mais cette flexibilité masque une dépendance nouvelle. Les revenus, la visibilité des travailleurs et leur accès aux clients dépendent souvent de systèmes opaques de notation, de classement et d’automatisation. À cela s’ajoute un cadre de protection souvent insuffisant : faible protection sociale, sécurité professionnelle limitée, reconnaissance floue de l’emploi et difficulté de représentation collective. Dans des contextes insulaires, cette situation renforce particulièrement la vulnérabilité des jeunes et des travailleurs à faibles revenus.

    Le numérique ouvre donc des opportunités, mais il introduit aussi de nouvelles vulnérabilités. Sans régulation, la promesse d’autonomie peut rapidement se transformer en précarité durable.

    L’un des apports majeurs du rapport est de montrer que la fracture numérique ne se résume pas à l’accès aux réseaux ou aux terminaux. Elle renvoie aussi à des inégalités de compétences, d’usages, de capital culturel et d’insertion sociale, ce qui en fait une question de justice sociale autant que de connectivité.

    Elle est aussi informationnelle. La montée en puissance des plateformes s’accompagne d’un désordre informationnel où s’imbriquent mésinformation, désinformation et malinformation, avec des effets directs sur la confiance institutionnelle et la cohésion sociale. Ces dynamiques affectent directement la cohésion sociale, le dialogue social et la qualité des relations de travail.

    Les plateformes ne sont pas de simples supports techniques. Elles organisent ce qui devient visible, crédible et légitime, et influencent ainsi les rapports de pouvoir dans l’espace numérique. C’est pourquoi le rapport insiste sur le fait que sans gouvernance de l’information, la transition numérique ne peut être pleinement soutenable. Organiser, réguler et fiabiliser les flux informationnels devient une condition essentielle pour préserver la confiance et la cohésion de la population.

    Quelles réponses ?

    À l’échelle régionale, quatre défis ressortent : développer les compétences numériques, réduire les fractures sociales et territoriales, mieux encadrer les nouvelles formes de travail et renforcer la gouvernance de l’information. Ces enjeux appellent des réponses coordonnées entre les États.

    Le rapport propose plusieurs pistes : structurer une expertise régionale sur le numérique et le travail, mieux cibler les publics vulnérables, accompagner le travail sous plateforme par le dialogue social, et intégrer la gouvernance de l’information aux politiques du numérique, de l’emploi et de la formation.

    L’idée de fond est simple : dans l’océan Indien, le numérique ne peut pas être pensé comme une simple diffusion technologique. Sa réussite se mesurera moins au nombre de connexions qu’à sa capacité à produire des compétences durables, des protections réelles, du travail digne et un environnement informationnel suffisamment fiable pour soutenir la confiance.

    Sans gouvernance sociale et informationnelle, le numérique modernise les outils sans forcément renforcer les sociétés.The Conversation

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.