La ville augmentée par l’intelligence artificielle (IA) rapproche-t-elle les rives de l’océan Indien, ou en révèle-t-elle les fractures ? Carrefour névralgique concentrant la moitié du trafic conteneurisé mondial et abritant un réseau dense de câbles sous-marins, l’océan Indien constitue un espace stratégique majeur où s’entrecroisent la transition numérique et les périls climatiques. Au cœur de ce bassin, les métropoles littorales expérimentent l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans leur gestion quotidienne. La gouvernance de ces métropoles littorales ne peut être dissociée de l’interface maritime. Aussi, le concept de ville-port augmentée par l’IA s’impose comme grille d’analyse, car c’est à la frontière entre les terminaux logistiques mondialisés et le tissu municipal ordinaire que se révèlent les fractures du déploiement algorithmique.
Face à des chocs environnementaux comparables — montée des eaux, cyclones, submersions —, les réponses apportées consacrent pourtant un clivage net entre les deux rives. L’étude s’appuie sur un échantillonnage contrasté en deux binômes (voir Figure 1) : d’une part, Singapour et Chennai (Inde), métropoles asiatiques aux écosystèmes technologiques puissants et à l’impulsion étatique affirmée ; d’autre part, Mombasa (Kenya) et Dar es Salaam (Tanzanie), pivots est-africains confrontés à de lourdes contraintes d’aménagement, à des ressources budgétaires locales restreintes et à une forte informalité spatiale.
Dès lors, face aux impératifs climatiques et maritimes partagés du bassin, comment les disparités structurelles entre métropoles côtières asiatiques et est-africaines façonnent-elles des modèles de gouvernance de l’IA différents, et quels en sont les effets sur la souveraineté stratégique régionale ?
Figure 1 : Asymétries de gouvernance algorithmique dans les villes-ports de l’océan Indien. Source : réalisation de l’auteure avec QGIS, 2026. Données de localisation et de gouvernance issues des rapports municipaux et portuaires.
Pôles directeurs et prescripteurs de normes (Façade asiatique) :
Dar es Salaam : IA frugale et cartographie communautaire des zones inondables (Ramani Huria), concessions portuaires étrangères (DP World).
Flux stratégiques : Route maritime névralgique (flux conteneurisés et hydrocarbures) reliant le détroit de Bab-el-Mandeb au détroit de Malacca.
Les déterminants des disparités : pourquoi une trajectoire divergente ?
En septembre 2026, l’Organisation météorologique mondiale annonçait qu’El Niño (Testot & Valantin, 2023), ce phénomène climatique naturel qui se traduit par un réchauffement anormal de l’océan Pacifique et de l’ensemble des océans, risque de s’intensifier jusqu’à devenir l’un des épisodes les plus puissants jamais enregistrés, prolongeant ses répercussions climatiques jusqu’en 2027. De Singapour à Mombasa, les métropoles côtières de l’océan Indien font face aux mêmes régimes de mousson perturbés, aux mêmes risques de submersion et aux mêmes pressions sur leurs infrastructures portuaires, soit un socle de vulnérabilités partagées à partir duquel se déploient pourtant des logiques d’action divergentes.
Si la ville intelligente désigne l’intégration de technologies avancées (Internet des objets (IoT), données massives, algorithmes) à des modèles de gouvernance visant à renforcer la résilience territoriale et l’engagement citoyen (Barrutia et al., 2022, cité par (Maatallah et al., 2026), le concept de ville augmentée par l’IA (Valantin & Glais, 2026) qualifie plus spécifiquement les dispositifs où les modèles décisionnels automatisés interviennent dans l’arbitrage public : prédiction hydrologique, gestion prédictive des flux ou allocation des secours (Cugurullo et al., 2023). Ce pilotage urbain suppose une articulation étroite entre les administrations, les opérateurs privés et la société civile, afin de préserver l’ancrage territorial des choix technologiques. Or, dans l’océan Indien, cette gouvernance est d’emblée conditionnée par deux facteurs structurels : l’interface maritime et le différentiel de souveraineté matérielle.
La double contrainte littorale : vulnérabilité climatique et impératif logistique
L’océan Indien connaît un réchauffement supérieur à la moyenne mondiale, ce qui amplifie la virulence des cyclones et l’érosion côtière (UN-Habitat, 2024). L’IA s’y impose comme un levier de sécurité civile, mais selon des trajectoires polarisées. À Chennai (Inde), régulièrement submergée par les moussons d’hiver, l’IntegratedCommand and Control Centre (ICCC) couple des capteurs IoT à des modèles hydrologiques prédictifs afin d’anticiper le ruissellement et d’évacuer préventivement les zones inondables. À Dar es Salaam, près de 70 % de la population vit dans des quartiers informels exposés aux crues du bassin de la Msimbazi. Faute de capteurs publics et de modélisations hydrologiques lourdes, la réponse repose sur les habitants eux-mêmes : financé notamment par le programme ACP-UE NDRR , Ramani Huria forme des étudiants et des membres des communautés locales à produire, à partir d’imagerie ouverte et de cartographie participative, des cartes très précises des zones les plus inondables de la ville. Les Tanzaniens y cartographient leur propre territoire pour résoudre leurs problèmes d’inondation, tandis que Chennai s’appuie sur une infrastructure technique centralisée.
Le même fossé sépare les deux rives sur le plan logistique. L’océan Indien concentre 50 à 60 % du trafic conteneurisé mondial et plus de 70 % des flux maritimes d’hydrocarbures. Singapour a engagé l’automatisation quasi intégrale de son méga-port de Tuas, appelé à traiter 65 millions d’équivalents vingt pieds (EVP : unité de mesure standard du trafic et de la capacité des ports à conteneurs) par an : des véhicules guidés et des algorithmes prédictifs de gestion de quai y visent à accélérer la rotation des navires et à consolider la place de la cité-État comme plaque tournante du transbordement mondial.
Sur la façade africaine, Mombasa et Dar es Salaam rivalisent pour capter le transit des marchandises à destination et en provenance des pays enclavés d’Afrique de l’Est et des Grands Lacs (Ouganda, Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo). Toutefois, la modernisation portuaire de Dar es Salaam repose sur un accord signé en 2023 avec l’opérateur émirati DP World, qui exploite depuis avril 2024 le principal terminal du port dans le cadre d’une concession de trente ans, et en modernise les équipements et les systèmes informatiques (jusqu’à un milliard de dollars d’investissements annoncés). Les résultats sont tangibles : l’attente moyenne des navires serait passée de 46 à 7 jours en 2024, selon les autorités tanzaniennes. Mais ce gain a un prix stratégique : l’investissement, les choix techniques et les données du terminal relèvent d’un acteur privé étranger, dont les termes financiers restent confidentiels, ce qui a nourri, en 2023, un débat public sur une possible « vente » des ports. L’innovation vient ainsi d’un opérateur externe plutôt que d’un investissement public municipal.
Des asymétries structurelles : capital, câbles et souveraineté de la donnée
Le traitement algorithmique massif nécessite une infrastructure physique concentrée. Sur la façade asiatique de l’océan Indien, Singapour figure parmi les carrefours de câbles sous-marins les plus denses de la planète (une trentaine de systèmes en service) et a absorbé à elle seule plus de la moitié des nouvelles capacités de centres de données d’Asie du Sud-Est au cours des dernières années. Chennai bénéficie également d’atterrissements stratégiques reliant le sous-continent indien au golfe Persique et au détroit de Malacca.
À l’inverse, si les câbles 2Africa et PEACE ont fait exploser la connectivité brute de l’Afrique de l’Est, la capacité de calcul n’a pas suivi. Huit systèmes de câbles atterrissent à Mombasa, mais les grandes capacités de centres de données se trouvent à Nairobi, à environ 480 km. Le stockage et le calcul intensif, notamment pour l’IA, dépendent donc largement d’infrastructures situées hors des villes côtières, voire hors de la région. Il en résulte des coûts et des délais de transfert accrus, et surtout une exposition des données urbaines à des juridictions étrangères, ce qui limite le traitement souverain des données (Hummel et al., 2021).
Le différentiel budgétaire parachève cette fracture : Singapour consacre plus d’un milliard de dollars singapouriens sur cinq ans à sa stratégie nationale NAIS 2.0,tandis que les villes est-africaines, contraintes par des capacités d’investissement propres limitées, dépendent de l’aide multilatérale et de bailleurs extérieurs pour équiper leurs services de base. Cette asymétrie matérielle et financière conditionne directement les mécanismes des acteurs et les choix d’instruments détaillés dans la partie suivante.
[1]PEACE (Pakistan and East Africa Connecting Europe), le câble sous-marin de 15 000 km qui relie Singapour, la Malaisie, l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe via Marseille, est officiellement lancé par China Mobile International (CMI).
Comment ces trajectoires divergent-elles ?
L’écart entre les deux rives ne se mesure pas qu’au volume des investissements, il s’inscrit dans l’architecture même de la décision publique. Tandis que la façade asiatique consacre une approche cybernétique et intégrée de l’espace urbain, la côte est-africaine développe une gouvernance d’opportunité, pragmatique, mais profondément morcelée.
Centralisation holistique contre déploiements en silos
À l’est du bassin, l’action publique repose sur l’idéal du continuum informationnel. Singapour l’illustre d’autant mieux qu’elle est le premier hub mondial de transbordement de conteneurs (44,66 millions d’EVP en 2025, dont près de 90 % en transbordement en 2024) et le premier port mondial d’avitaillement en combustible : la fluidité de son port est un enjeu pour toute la région. La cité-État y a développé Virtual Singapore, initié en 2014, puis un jumeau numérique maritime, lancé en mars 2025 par l’autorité portuaire avec GovTech. Ce modèle virtuel du port, alimenté en données en temps réel, doit aider à anticiper la congestion et à gérer les aléas climatiques. Chennai reproduit cette ambition d’hypervision par son Integrated Command and Control Centre (ICCC), adossé à la mission fédérale Smart Cities lancée en 2015. Ce centre fusionne vidéosurveillance, gestion des déchets, trafic routier et alertes de submersion au sein d’une plateforme unique, administrée par la société de projet Chennai Smart City Limited afin de contourner les inerties bureaucratiques locales (Praharaj et al., 2018). Le dispositif Citizen 360°, en consolidant les profils nominatifs des administrés, pousse plus loin cette logique panoptique, soulevant de vives controverses documentées par l’Internet Freedom Foundation.
En revanche, sur la rive occidentale africaine, les contraintes budgétaires interdisent une telle convergence : la gouvernance algorithmique s’y fragmente en isolats techniques. À Mombasa, l’IA demeure confinée au domaine d’activité de laKenya Ports Authority(KPA) pour fluidifier les accès au terminal de Kilindini, sans passerelle vers les services municipaux, tandis que le programme sécuritaire Safe City (Kapiyo, 2026)déploie ses caméras de manière autonome (Jili, 2022). À Dar es Salaam, l’innovation procède souvent de la périphérie. En effet, dès 2015, le projet Ramani Huria a mobilisé étudiants et résidents pour cartographier par drones et données participatives les zones inondables de la plaine de la Msimbazi. Cette initiative remarquable peine toutefois à s’ancrer dans les documents d’urbanisme réglementaires, à l’instar du système de traçabilité des déchets Smart-TRACS, entravé par le manque de coordination institutionnelle (Pellatt & Palfreman, 2023).
Jeux d’acteurs et souveraineté : entre commande publique et dépendance extérieure
Le modèle asiatique procède d’un volontarisme régalien assumé (Ho, 2016). À Singapour, l’agence publique GovTech édicte les normes techniques, sanctuarise la propriété des données critiques et subordonne les équipementiers privés à des exigences strictes d’interopérabilité via son Model AI Governance Framework. Chennai tire parti d’un bassin industriel dynamique, l’un des premiers pôles indiens d’exportation de logiciels en mode service (SaaS), pour ancrer ses partenariats public-privé dans un tissu d’entreprises nationales, nonobstant le recours persistant à des infrastructures cloud d’origine américaine. L’Union indienne a parallèlement consolidé sa souveraineté normative avec l’adoption du Digital Personal Data Protection Act en 2023 (Gujarat National Law University & Saurabh, 2024). Sur la façade est-africaine, l’étroitesse de l’assiette financière étatique et municipale transfère le pouvoir d’orientation vers des opérateurs extraterritoriaux : bailleurs multilatéraux pour les subventions d’ingénierie, consortiums émiratis (DP World) et équipementiers chinois (Huawei) pour les infrastructures critiques (De Kluiver & Neethling, 2025). Le Kenya (en dépit de son Data Protection Act de 2019) comme la Tanzanie peinent à imposer leurs arbitrages juridiques face à ces conglomérats, nourrissant le risque d’une aliénation décisionnelle sur la gestion d’actifs urbains et logistiques névralgiques.
La confrontation de ces quatre trajectoires confirme qu’une vulnérabilité climatique et maritime partagée ne génère pas de convergence instrumentale. Trois variables structurelles déterminent l’autonomie des métropoles : la capacité de financement public, le contrôle effectif des couches logiques et matérielles des données, et la solidité du portage politique local, centralisé et souverain à Singapour, contesté mais national à Chennai, largement externalisé à Mombasa et Dar es Salaam.
Quelles conséquences stratégiques ?
En juin 2024, l’Union africaine a adopté sa première stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, articulée autour de cinq axes : bénéfices, capacités, risques, investissement et coopération. Les deux rives n’abordent pas l’IA urbaine avec la même continuité doctrinale. Singapour en a fait une politique nationale suivie : une première stratégie en 2019, une version 2.0 en décembre 2023 qui classe les villes intelligentes parmi les secteurs prioritaires, puis un Conseil national de l’IA présidé par le Premier ministre en février 2026, et une actualisation en mai 2026. La déclinaison locale s’inscrit dans cette chaîne de décision, de GovTech aux jumeaux numériques évoqués plus haut. L’Inde offre un cas intermédiaire : la Smart Cities Mission (2015-2025) a doté les 100 villes retenues, dont Chennai, d’un centre de commandement intégré, et la mission nationale IndiaAI(2024) y ajoute un volet de calcul et de données. Mais la clôture du programme urbain en mars 2025 et les controverses locales, comme celle de Citizen 360° à Chennai, rappellent que la déclinaison municipale reste inégale et sujette à débat. Sur le continent africain, l’Union africaine a adopté en juin 2024 sa première stratégie continentale en matière d’IA. Toutefois, le décalage persistant entre ce cadre programmatique et sa déclinaison locale met en lumière la fragilité d’une IA urbaine qui se déploie davantage au gré des opportunités de partenariats techniques ponctuels que dans le cadre d’une doctrine publique planifiée.
La fragmentation socio-spatiale : l’avènement de la ville côtière à deux vitesses
L’application préférentielle de l’IA aux seules fonctions d’échanges marchands accentue la dualité urbaine. À Mombasa comme à Dar es Salaam, les terminaux à conteneurs disposent d’une traçabilité prédictive continue, tandis que les municipalités peinent à financer les services de base (assainissement, voirie, gestion des déchets). Il en résulte des métropoles fragmentées, où des enclaves logistiques hyper-connectées jouxtent un tissu urbain sous-équipé (Cowen, 2014; Ogara et al., 2025). Cette césure n’oppose pas uniquement la rive asiatique à la rive africaine ; elle fracture chaque ville de l’intérieur, y compris Chennai, où la modernisation algorithmique profite prioritairement aux secteurs couverts par le réseau de l’ICCC.
Cette dissociation matérielle engendre un phénomène d’invisibilisation statistique aux lourdes conséquences spatiales : l’aide publique à la décision privilégie mécaniquement les quartiers dotés d’équipements connectés. En l’absence de capteurs publics et de relevés hydrologiques standardisés dans les zones informelles, les modèles prédictifs de crue ignorent ou sous-évaluent la vulnérabilité des populations les plus exposées, concentrant ainsi les investissements en matière de drainage et les secours sur les périmètres déjà formalisés. Si une initiative citoyenne comme Ramani Huria pallie partiellement cette carence en qualifiant le risque à partir de la cartographie participative, son défaut d’intégration aux systèmes d’information officiels maintient ces quartiers hors des arbitrages budgétaires prioritaires.
Recomposition géopolitique : vassalisation technologique et nouvel ordre maritime
La gouvernance urbaine littorale est devenue un vecteur d’influence pour les puissances extérieures. L’externalisation du pilotage numérique des terminaux à des opérateurs tiers engendre une asymétrie informationnelle majeure : en déléguant le traitement de leurs données stratégiques à des entités extraterritoriales, les métropoles est-africaines s’exposent à une érosion de leur autonomie décisionnelle, doublée d’une dépendance technique durable à l’égard de la maintenance des briques logicielles et matérielles (Abebe et al., 2021).
Ce différentiel consacre une hiérarchie régionale asymétrique : d’un côté, des métropoles-pôles capables de concevoir, d’administrer et d’exporter leurs propres architectures numériques, Singapour en tête et de l’autre, des métropoles réceptrices, réduites à consommer des solutions clés en main (Caprotti & Liu, 2022) et vulnérables au verrouillage propriétaire. Chennai illustre une position intermédiaire : si la ville exporte ses compétences logicielles, la controverse entourant Citizen 360° rappelle que la maturité technique ne garantit pas, à elle seule, la régulation éthique et la maîtrise démocratique des données produites.
Dans un océan Indien qui cristallise les rivalités de puissance entre l’Inde, la Chine, les monarchies du Golfe et les acteurs occidentaux (Brewster, 2018), la donnée urbaine et portuaire s’affirme désormais comme un actif géopolitique de premier plan. L’incapacité de certaines villes littorales à administrer souverainement leurs flux algorithmiques affaiblit leur position de négociation et réduit leur résilience face aux chocs exogènes. Le jumeau numérique de Singapour fluidifie le fret maritime, mais il ne préserve pas à lui seul la côte de la submersion. La gouvernance par l’IA ne constitue un vecteur authentique de résilience que lorsqu’elle repose sur un investissement conjoint dans la souveraineté infrastructurelle, l’ancrage démocratique local et l’autonomie budgétaire.
Intelligence artificielle et souveraineté : les nouvelles fractures de l’océan Indien
L’analyse comparée des quatre villes-ports de l’océan Indien, Singapour, Chennai, Mombasa et Dar es Salaam,démontre que l’intelligence artificielle ne constitue pas un simple levier neutre d’optimisation technique, mais un puissant révélateur des asymétries de puissance régionales. Tandis que la façade asiatique consolide une souveraineté algorithmique intégrée adossée à une commande publique robuste, la rive est-africaine demeure captive d’une modernisation parcellaire, dictée par l’urgence climatique et les intérêts d’acteurs extraterritoriaux.
L’intensification d’El Niño, annoncée jusqu’en 2027, rappelle que les métropoles côtières du bassin partagent un horizon commun de vulnérabilités physiques et logistiques (Valantin, 2026). Elles n’y répondent pourtant pas selon une trajectoire commune : Singapour capitalise sur une gouvernance cybernétique mature, Chennai avance sous la tension entre l’impulsion fédérale et la contestation civile, tandis que Mombasa et Dar es Salaam empruntent des voies aussi divergentes entre elles que celles de leurs homologues asiatiques.
Cette analyse invite dès lors à dépasser une lecture strictement binaire opposant l’Asie à l’Afrique. La fracture qui structure la gouvernance de l’IA urbaine dans la région tient moins à la géographie physique qu’à l’articulation de trois variables déterminantes : la capacité de financement public autonome, le degré effectif de souveraineté sur l’infrastructure des données, et la solidité de l’ancrage institutionnel local. À l’heure où l’Union africaine et l’Inde affirment leurs doctrines stratégiques respectives, l’enjeu cardinal pour l’océan Indien n’est plus de déterminer quelle métropole déploie la technologie la plus avancée, mais d’identifier les acteurs qui en maîtrisent souverainement les flux, les infrastructures et les finalités politiques.
Antsiranana, Madagascar, le 30 juillet 2026. Pendant plus d’une heure, des acteurs de l’éducation et de la société civile s’expriment lors d’une conférence-débat sur l’IA générative (IAG) en éducation. Les usages de l’IAG soulèvent des questions qui semblent partagées dans le monde de l’éducation et de la formation : comment évaluer, préserver la qualité des apprentissages, former aux usages, tirer le meilleur parti de la technologie sans en perdre l’essentiel ? Comme pour de nombreuses autres ressources exportées, Madagascar est au cœur de la machine de l’IA (travailleurs du clic), tout en étant en marge de ses bénéfices (accès limité aux technologies numériques). De manière empirique, le débat du 30 juillet montre tout l’intérêt d’une acculturation à l’égard de l’IAG pour le développement de la capacité d’agir des citoyens.
Les enjeux de l’acculturation
Si le coût et la difficulté d’accès aux infrastructures sont souvent identifiés comme les premiers freins, ils ne constituent qu’une partie de l’équation. L’utilisation des technologies numériques ne dépend pas uniquement de variables économiques : l’accès à l’information, lui-même canalisé par lelien social ou religieux, joue un rôle déterminant. Ainsi, la distribution de terminaux via le projet DECIM ou les formations dispensées parl’Orange Digital Center sont des conditions nécessaires, mais insuffisantes pour permettre aux jeunes et aux citoyens d’utiliser les technologies. À ce jour, pour tirer profit des IAG, une compétence clé semble résider dans la « débrouille» : celle-ci constitue un talent organisationnel développé pour naviguer dans un contexte marqué par la précarité. Sans matériel, pas d’usage, mais le matériel ne fait pas l’usage ; il s’agit de développer « une littératie » intégrant une sensibilisation éthique explicite et une capacité à évaluer tant les opportunités que les risques.
Dans ce paysage, la question du « non-usage » mérite d’être traitée avec autant de sérieux que celle de l’usage. Lenon-usage est un objet complexe : il peut s’agir d’une exclusion structurelle, d’un retrait volontaire, d’une résistance ou d’un abandon après une déception. Face à l’IA, cette complexité est accrue par desenjeux éthiques. Les infrastructures qui permettent à l’IA de fonctionner reposent sur des pratiques d’extraction matérielle, énergétique et humaine.
La question est donc complexe : le pays manquerait de data center, condition d’une souveraineté sur les données d’après le quotidien Midi Madagasikara, ces infrastructures étant grandes consommatrices d’eau et d’électricité, ressources réclamées par la génération Z. Dans un autre domaine, lorsque l’artiste Jaojobydénonce la transformation non consentie de ses œuvres par une IA, ce n’est pas seulement un problème de droits d’auteur qui se pose, mais bien une question culturelle. Dès lors, admettons-nous, dans un pays en développement, que des apprenants puissent exercer leur libre arbitre pour rejeter l’IAG au nom de leurs propres valeurs ou par méfiance éthique ? La réponse à cette question conditionne l’élaboration de chartes d’usage, à l’image de celle en cours d’élaboration à l’université d’Antsiranana. Entre usages et non-usages, l’enjeu est de développer une appropriation critique de l’IA, en phase avec les réalités et les aspirations malgaches.
Le défi de la formation aux usages
À notre connaissance, il n’existe pas encore d’étude sur les usages de l’IAG par les étudiants malgaches. Des témoignages d’enseignants et d’étudiants, il ressort que ces usages sont développés, exposant les institutions scolaires et académiques aux mêmes défis identifiés dans la littérature scientifique sur l’évaluation des compétences, l’usage de l’IA au service des apprentissages et le développement d’une littératie de l’IA. Des études menées sur de petits échantillons suggèrent que les usages sont socialement situés et que les étudiants ont tendance à sous-estimer les risques sociaux, économiques et environnementaux associés aux systèmes d’IA. La formation aux usages vise donc à la fois le développement de la capacité à faire de l’IA un outil efficace et celui du discernement quant aux opportunités et aux risques liés à ses usages.
Récemment, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a émis une note d’alerte officielle à l’attention des présidents d’université afin de freiner l’utilisation abusive de l’intelligence artificielle dans les travaux académiques. Pour répondre à ce défi, les établissements engagent une double stratégie, entre pédagogie et contrôle :
Une acculturation éthique : les institutions intègrent désormais des modules dédiés pour apprendre aux étudiants à utiliser les outils d’IA de manière critique, éthique et transparente. L’objectif est d’intégrer ces technologies dans la démarche de recherche sans compromettre les principes fondamentaux de l’intégrité scientifique.
Un cadre réglementaire strict : cette transition s’accompagne de l’établissement d’une charte de déontologie claire. Désormais, les travaux académiques devront être soumis à des détecteurs d’IA avant leur validation, selon un seuil de tolérance prédéfini.
Vers une IA au service des Malgaches : former, débattre et construire la souveraineté numérique
Des initiatives locales émergent, portées par la volonté de créer une IA au service des Malgaches et de leur culture. Des plateformes comme Artifisialy.mg ou Malagasy.aiillustrent également cette dynamique. Elles rappellent que la souveraineté numérique réside tant dans la capacité à produire localement que dans la capacité à protéger les usagers et leur environnement. Cette souveraineté passe également par l’appropriation du débat par la société civile. Il devient alors crucial de multiplier et de décentraliser les espaces où l’on peut débattre, comprendre et partager des usages de l’IA. La formation des étudiants et futurs enseignants répond dès lors à deux enjeux : développer une littératie de l’IA mobilisable dans un cadre professionnel, et participer à une acculturation plus large de la population.
Références
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L’IA, nouvel enjeu de gouvernance environnementale. La transformation numérique des sociétés africaines ne concerne plus uniquement les administrations, les entreprises ou les espaces urbains. Elle atteint également les territoires ruraux et forestiers. Au Gabon, la transformation numérique se heurte à un territoire majoritairement forestier et à des politiques publiques confrontées à plusieurs défis : la conservation de la biodiversité, la surveillance des espaces, la lutte contre les activités illicites et la participation des communautés locales.
L’approche fondée sur la seule disponibilité technique demeure toutefois insuffisante. Ben Youssef (Ben Youssef, 2004, pp. 184-188) distingue plusieurs dimensions de la fracture numérique : l’accès aux équipements, les usages, l’efficacité des usages et les capacités d’apprentissage . Cette lecture demeure pertinente à l’âge de l’IA. En effet, l’accès à une infrastructure ne garantit ni la maîtrise des données ni la capacité d’influencer les systèmes qui les interprètent. Dans le cas gabonais, nous avons déjà montré(Moussavou Ndjimbit, 2024, pp. 1-3) que l’IA peut constituer une nouvelle étape de la fracture numérique lorsqu’elle se superpose aux inégalités d’équipement, de compétences et d’infrastructures .
La question ne consiste plus seulement à savoir si les communautés locales utilisent le numérique. Elle porte également sur leur participation à la production de données et à l’interprétation algorithmique. Les recherches(Carroll et al., 2020, pp. 1-4) sur la souveraineté des données autochtones rappellent précisément que les données constituent des ressources de pouvoir et que leur ouverture ne garantit pas, à elle seule, un partage équitable des bénéfices
Cet article interroge ainsi les conditions d’une intelligence artificielle environnementale compatible avec la participation communautaire. À partir de résultats doctoraux recueillis au Gabon, il propose de relier les usages numériques déjà observés à une perspective de souveraineté informationnelle et de médiation algorithmique environnementale.
Revue de littérature : usages, appropriation et souveraineté informationnelle
La sociologie des usages permet d’éviter une lecture déterministe de l’innovation. Jouët(2000, pp. 497-503) montre que les usages des technologies de communication se construisent dans l’articulation entre dispositifs techniques, pratiques sociales et processus d’appropriation . L’utilisateur n’est donc pas un simple récepteur de fonctions prescrites en ce sens qu’il ajuste, détourne ou réorganise les dispositifs en fonction de ses besoins et de son environnement social.
Cette perspective rejoint l’approche sociotechnique de l’innovation développée par Flichy(2003, pp. 15-22) . L’innovation ne peut être comprise en séparant radicalement la technique de la société : elle résulte d’ajustements entre cadres de fonctionnement, représentations et acteurs . Dans les territoires forestiers, un smartphone conçu pour communiquer peut ainsi devenir un outil de signalement, de géolocalisation ou de documentation environnementale.
La gouvernance des communs apporte un deuxième niveau d’analyse. Ostrom(1990, pp. 88-102) souligne que la gestion durable d’une ressource commune dépend notamment de règles adaptées au contexte local, de la participation des usagers et de mécanismes de surveillance reconnus par le groupe . Cette approche éclaire la situation des forêts communautaires gabonaises. Une étude récente (Medzey Me Sima, Bélanger, & Khasa, 2026, pp. 14-16). montre que leur viabilité dépend fortement de l’appropriation locale de la gouvernance, de l’implication des communautés et de l’accompagnement institutionnel
Un troisième apport porte sur la souveraineté des données.Les principes CARE(Carroll et al., 2020, pp. 4-8) dépassent la simple circulation des données. Ils privilégient les droits, les finalités et les bénéfices collectifs liés à leur usage . Cette perspective est particulièrement importante lorsque l’IA exploite des informations territoriales, culturelles ou environnementales provenant de communautés locales. Les travaux récents sur l’IA et les épistémologies autochtones renforcent cette exigence. Lewis, Whaanga et Yolgörmez (2025, pp. 2143-2148)montrent d’ailleurs que les conceptions dominantes de l’IA peuvent reproduire des hiérarchies épistémiques lorsqu’elles réduisent l’intelligence à des catégories techniques occidentales . Une gouvernance pluraliste de l’IA suppose donc de reconnaître plusieurs régimes de connaissance et plusieurs manières de qualifier les relations entre les humains, les territoires et les non-humains.
Cadre théorique
Le cadre théorique articule trois entrées complémentaires pour analyser le passage des usages numériques communautaires à une gouvernance environnementale médiée par l’intelligence artificielle.
La première relève de la sociologie des usages et de l’appropriation. Chez Jouët, l’usage ne se réduit ni à l’accès à l’outil ni à l’exécution d’une fonction prescrite. Il résulte d’une construction sociale dans laquelle les acteurs ajustent les dispositifs à leurs pratiques, contraintes et représentations (Jouët, 2000, pp. 497-503, 509-515).Flichy (2003, pp. 15-22)complète cette perspective par une approche sociotechnique de l’innovation : les propriétés d’un dispositif prennent sens dans les ajustements entre les cadres techniques, les représentations et les acteurs . Cette entrée permet d’interpréter le smartphone, le GPS ou les plateformes non pas comme de simples équipements, mais comme des dispositifs appropriés pour alerter, documenter, coordonner et rendre visibles des atteintes aux écosystèmes.
La deuxième entrée mobilise la théorie de la gouvernance des biens communs d’Elinor Ostrom (1990, pp. 88-102) . Sa spécificité consiste à dépasser l’opposition entre une gestion exclusivement étatique et une régulation exclusivement marchande. La durabilité d’une ressource commune dépend de règles adaptées au contexte, de la participation des usagers, de mécanismes de surveillance reconnus et de capacités locales d’organisation . Appliquée aux forêts gabonaises, cette théorie conduit à considérer les communautés comme des acteurs de la gouvernance et non pas comme de simples bénéficiaires des politiques de conservation. Elle fournit également une base pour concevoir une gouvernance polycentrique des données environnementales, dans laquelle plusieurs centres de décision peuvent coopérer sans compromettre l’autonomie des acteurs locaux.
La troisième entrée porte sur la souveraineté informationnelle et la gouvernance des données. Les principes CARE (Carroll et al., 2020, pp. 4-10) déplacent l’analyse de la seule ouverture des données vers les conditions politiques et éthiques de son utilisation : bénéfice collectif, autorité de contrôle, responsabilité et éthique. Leur spécificité est de poser la question du pouvoir sur la donnée : qui la produit, qui la conserve, qui l’interprète, qui en autorise la réutilisation et qui en bénéficie. Cette grille est centrale pour l’étude de l’IA environnementale, car la capacité algorithmique peut renforcer une asymétrie lorsque les communautés fournissent les observations tandis que les infrastructures, les modèles et les catégories d’interprétation restent contrôlés par des acteurs extérieurs. Ces trois perspectives sont articulées dans l’étude selon une logique multiniveau. La sociologie des usages éclaire le niveau micro des pratiques et des appropriations. La gouvernance des communs analyse le niveau méso des règles, des collectifs et des arrangements institutionnels. La souveraineté informationnelle examine le niveau macro des rapports de pouvoir associés aux données, aux infrastructures et aux systèmes d’IA. Cette articulation permet de relier les « usages numériques environnementaux primaux » observés empiriquement à la « médiation algorithmique environnementale » proposée dans l’article. Elle permet surtout d’évaluer si l’IA renforce la capacité d’agir des communautés ou transforme leurs savoirs et leurs territoires en ressources informationnelles dépendantes.
Le cadre théorique conduit ainsi à retenir quatre dimensions d’analyse : l’appropriation des dispositifs, la participation à la production des données, l’autorité sur leur traitement et la capacité d’intervenir dans la prise de décision. Ces dimensions structurent l’interprétation des résultats et la comparaison des modèles de gouvernance présentés plus loin. Elles permettent de distinguer une innovation simplement instrumentale d’une innovation sociotechnique compatible avec la participation communautaire, la justice cognitive et la souveraineté informationnelle.
Méthodologie et ancrage empirique
L’analyse s’appuie sur une enquête doctorale menée dans quatre provinces gabonaises : l’Estuaire, la Ngounié, l’Ogooué-Ivindo et le Woleu-Ntem. Elle associe questionnaire, observations de terrain et entretiens semi-directifs dans une démarche ethnographique en sciences de l’information et de la communication (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 149-152). La collecte principale s’est déroulée du 4 juillet 2021 au 2 janvier 2022, puis l’analyse a été approfondie jusqu’en 2025. Parmi les 500 personnes enregistrées, 467 ont rempli le questionnaire dans son intégralité (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 252-253). Dans l’Ogooué-Ivindo, l’analyse mobilisée ici porte sur 190 foyers. Pour la question relative aux équipements mobilisés, plusieurs réponses étaient possibles, ce qui explique que les pourcentages cumulés puissent dépasser 100 %. Dans l’Ogooué-Ivindo (n = 190 foyers), 60 % des répondants citent le smartphone pour recevoir, partager et diffuser des informations relatives à la gestion forestière. Le PC portable est cité à 27 %, l’ordinateur fixe à 14 %, le GPS à 10 % et la tablette à 4 % (Moussavou Ndjimbit, 2026, p. 283). Cette question autorisait plusieurs réponses. Parmi les plateformes principalement utilisées, Facebook représente 34 % des foyers, WhatsApp 27 %, TikTok 14 %, YouTube 10 %, Instagram 7 % et X 6 % (Moussavou Ndjimbit, 2026, p. 287). Ces résultats montrent que les DISTIC soutiennent déjà la circulation de l’information et la coordination communautaire. Cette démarche s’inscrit dans une ethnographie des usages attentive aux pratiques situées. Elle ne cherche pas à mesurer une diffusion abstraite de la technologie, mais à comprendre comment des objets ordinaires acquièrent une fonction environnementale dans des contextes locaux précis.
Des usages numériques environnementaux « primaux »
Les observations montrent que les dispositifs numériques acquièrent des fonctions environnementales au contact des pratiques locales. Les communautés produisent des vidéos, diffusent des images et utilisent les plateformes pour sensibiliser ou dénoncer des atteintes aux forêts. Ces pratiques prolongent, dans l’espace numérique, des relations socioculturelles déjà établies avec les territoires forestiers (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 409-410). Nous qualifions ces pratiques d’« usages numériques environnementaux primaires ». Le concept est issu de manière inductive des données empiriques et de la théorie ancrée (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 402, 408-409). Il désigne des usages fondamentaux et spontanés mobilisés pour surveiller, informer et préserver les ressources forestières. Le qualificatif « primal » renvoie ici à ce qui est originel ou essentiel, sans désigner une caractéristique biologique des populations. Cette notion prolonge la sociologie des usages en mettant l’accent sur la dimension environnementale de l’appropriation. Comme l’indique Jouët, l’usage se stabilise dans une relation entre les contraintes techniques et la construction sociale des pratiques (Jouët, 2000, pp. 509-515). Dans les terrains étudiés, le téléphone mobile devient ainsi un intermédiaire entre l’expérience territoriale, la mémoire sociale et la circulation de l’information. Cette transformation possède également une dimension politique. Les outils numériques peuvent accroître la visibilité d’événements auparavant confinés à l’espace local et permettre la circulation de preuves auprès d’administrations, d’ONG ou d’autres communautés.
Dans nos travaux antérieurs sur les DISTIC en zones rurales gabonaises, cette articulation entre dispositifs, engagement et justice environnementale apparaissait déjà comme un enjeu central de l’appropriation numérique (Moussavou Ndjimbit, 2023, pp. 273-280). Ces usages constituent une infrastructure sociale préalable à l’IA. Une politique publique qui introduirait des modèles algorithmiques sans reconnaître cette infrastructure risquerait de considérer les communautés comme de simples sources de données plutôt que comme des acteurs de la connaissance.
De la donnée communautaire à la médiation algorithmique environnementale
L’IA modifie l’échelle du traitement de l’information environnementale. Des images, localisations ou observations peuvent désormais être croisées avec des données satellitaires, des pièges photographiques ou des systèmes de classification automatisée. Le CIRAD (2023) souligned’ailleurs l’importance des partenariats durables autour des données pour la gestion des forêts tropicales et la consolidation de dispositifs de suivi à long terme . Le passage à l’IA ne doit pourtant pas être présenté comme une simple augmentation de la capacité technique. Chaque chaîne algorithmique comporte des choix : quelles données recueillir, quelles catégories retenir, quels phénomènes rendre visibles et quels acteurs autoriser à interpréter les résultats. Carroll et al.(2020, pp. 6-9) rappellent que la gouvernance des données doit intégrer l’autorité à contrôler, la responsabilité et le bénéfice collectif . Nous proposons donc un modèle de « médiation algorithmique environnementale » organisé en cinq opérations : observer localement ; documenter numériquement ; analyser algorithmiquement ; interpréter collectivement ; décider territorialement. L’algorithme n’y constitue pas l’autorité finale. Il intervient en tant que médiateur au sein d’une chaîne de connaissances hétérogènes. Ce modèle s’inscrit dans les travaux qui plaident en faveur d’une articulation entre l’IA et les savoirs situés. González González ( 2026, pp. 1-6)souligneque l’IA environnementale gagne en pertinence lorsque les savoirs autochtones et locaux ne sont pas réduits à des données auxiliaires, mais intégrés aux processus de décision et de résilience climatique . De même, Ray et Ray (2026, pp. 1-7) insistent sur la nécessité d’élargir les cadres éthiques de l’IA afin d’intégrer des conceptions relationnelles de la responsabilité et de la connaissance. La médiation algorithmique environnementale implique ainsi une double traduction. La première transforme une observation locale en une donnée exploitable. La seconde restitue le résultat algorithmique dans un langage socialement interprétable. Sans cette seconde traduction, l’IA peut produire de la précision technique tout en créant une distance politique entre les populations et les décisions qui concernent leurs territoires.
Le risque d’une nouvelle dépendance informationnelle
La numérisation environnementale peut reproduire une division asymétrique du travail informationnel. Les communautés produiraient les photographies, les coordonnées et les observations. En revanche, les infrastructures, les modèles et les bases de données demeureraient sous le contrôle d’organisations extérieures. Cette situation prolongerait la fracture numérique sous une nouvelle forme. Ben Youssef (2004, pp. 194-203)montredéjà que les inégalités numériques ne se réduisent pas à l’accès matériel, mais concernent aussi l’usage efficace et les apprentissages . Avec l’IA, une dimension supplémentaire apparaît : la capacité à gouverner les données et à contester les catégories produites par les systèmes. Les principes CARE fournissent ici un cadre d’analyse particulièrement pertinent. Le bénéfice collectif suppose que la valeur produite à partir des données profite également aux communautés qui contribuent à sa production. L’autorité de contrôle implique qu’elle dispose d’un véritable pouvoir décisionnel sur la collecte, l’utilisation et le partage de ses données. La responsabilité engage(Carroll et al., 2020, pp. 6-10) les institutions et les acteurs qui en assurent le traitement, tandis que l’éthique impose de prendre en compte les conséquences sociales, culturelles et politiques liées à leur exploitation . Les recherches sur la gouvernance de l’IA vont dans le même sens. Kavanagh (2026, pp. 1-8)défend une gouvernance pluraliste dans laquelle les peuples concernés participent durablement à la définition des institutions et des normes de l’IA, plutôt qu’à une consultation ponctuelle . Prehn et al. (2026, pp. 1-6) relient également l’équité des bénéfices de l’IA à la souveraineté des données et à la capacité des peuples à gouverner les systèmes qui utilisent leurs données .
Ces dépendances comportent des risques concrets : perte de maîtrise sur des données sensibles, verrouillage technologique, opacité des modèles, asymétrie contractuelle, réutilisation non consentie des données et affaiblissement de l’autonomie institutionnelle. Elles peuvent aussi déplacer l’autorité épistémique vers les acteurs capables de calculer, au détriment de ceux qui connaissent les territoires. La souveraineté informationnelle ne signifie donc pas l’autarcie numérique. Elle suppose des capacités de négociation, d’hébergement, d’audit, de réversibilité et de partage des bénéfices. La dépendance informationnelle peut prendre au moins quatre formes. La première est infrastructurelle lorsque l’hébergement, le calcul, les logiciels ou la connectivité dépendent de prestataires externes.
La deuxième est cognitive lorsque les catégories d’analyse et les modèles sont conçus en dehors des territoires, ce qui rend certains savoirs locaux peu visibles. La troisième est économique lorsque la valeur issue des données est captée par les opérateurs qui possèdent les plateformes, les modèles ou les capacités de traitement. La quatrième est décisionnelle lorsque les communautés ne peuvent ni auditer les résultats, ni corriger les classifications, ni peser sur les décisions prises à partir de leurs propres observations. Pour le Gabon, la souveraineté informationnelle environnementale peut ainsi être définie comme la capacité des communautés et des institutions nationales à participer à la production, au contrôle, à l’interprétation et à la définition de la finalité des données relatives aux territoires forestiers.
Modèles de gouvernance des données et de l’IA environnementale
Quatre modèles peuvent être distingués. Dans le modèle extractif, les données sont collectées localement mais contrôlées et valorisées à l’extérieur. Dans le modèle étatique centralisé, l’administration nationale contrôle les infrastructures et les décisions, tandis que la participation communautaire reste limitée. Dans le modèle partenarial, l’État, les chercheurs, les ONG et les communautés partagent certaines fonctions, mais l’équilibre dépend des règles d’accès, de propriété et de restitution. Enfin, le modèle communautaire ou polycentrique répartit les pouvoirs décisionnels entre plusieurs niveaux et reconnaît aux communautés une autorité effective sur les données relevant de leurs territoires. Cette dernière logique rejoint les principes de gouvernance des communs d’Ostrom (1990, pp. 88-102) ainsi que l’autorité de contrôle exercée par CARE (Carroll et al., 2020, pp. 6-10).
Trois scénarios prospectifs pour le Gabon et le bassin du Congo
Le premier scénario prolonge le modèle extractif et correspondrait à une IA extractive. Les territoires fournissent des données, mais les infrastructures de calcul, les catégories et la valorisation restent extérieures. Ce scénario accroît la visibilité écologique tout en maintenant une dépendance informationnelle.
Le deuxième scénario correspond au modèle étatique centralisé et serait celui d’une IA institutionnelle centralisée. L’État renforce ses capacités de surveillance et de traitement, mais les communautés demeurent principalement des informateurs ou des bénéficiaires. Ce modèle peut améliorer l’efficacité administrative sans garantir une véritable coproduction des connaissances.
Le troisième scénario privilégie une gouvernance partenariale et polycentrique fondée sur une IA environnementale participative. Les populations contribuent à définir les indicateurs, disposent d’un droit de regard sur les données, participent à leur interprétation et bénéficient des résultats produits. Les expériences internationales de community-based monitoring (Argyriou, Brofeldt, & Theilade, 2026, pp. 7-15)montrentque les outils numériques deviennent plus pertinents lorsqu’ils soutiennent l’agence locale plutôt que de la remplacer . Ce troisième scénario correspond le mieux aux pratiques observées sur le terrain gabonais. Les communautés utilisent déjà des smartphones, des GPS et des plateformes numériques dans leurs activités de coordination. Dans l’Ogooué-Ivindo, ces dispositifs servent au partage d’informations et au suivi des ressources forestières(Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 283-285). Une architecture participative pourrait désormais articuler ces pratiques aux données satellitaires et aux outils d’IA. Une telle architecture suppose cinq garanties. Elles concernent le consentement, la transparence, la gouvernance partagée, les savoirs locaux et la restitution des résultats. Ces garanties ne ralentissent pas l’innovation ; elles en conditionnent la légitimité et la durabilité.
Discussion : de l’innovation technique à la justice cognitive
L’enjeu principal n’est finalement pas de choisir entre les savoirs locaux et l’intelligence artificielle. Il consiste à organiser leur rencontre sans que l’un ne soit absorbé par l’autre. L’IA peut détecter rapidement des régularités dans de grands volumes de données ; les habitants disposent, quant à eux, d’une connaissance située des rythmes, des usages et des significations du territoire. Les travaux de Lewis et al. (2025, pp. 2149-2154) invitent précisément à replacer l’IA dans un univers plus large d’intelligences et de relations, plutôt qu’à la considérer comme l’étalon unique de la connaissance ). Cette orientation permet d’éviter une hiérarchie automatique entre la connaissance calculée et la connaissance vécue. Elle rejoint également la logique des communs. Chez Ostrom, la durabilité dépend moins d’un contrôle extérieur absolu que de la capacité des acteurs à élaborer des règles adaptées et légitimes (1990, pp. 90-102). Dans les forêts communautaires gabonaises, Medzey Me Sima et al. (2026, pp. 14-16)montrent que la faible appropriation locale fragilise précisément les dispositifs de gouvernance . La médiation algorithmique environnementale proposée ici doit donc être comprise comme un cadre sociotechnique de négociation. Elle ne remplace ni les institutions publiques ni l’expertise scientifique. Elle cherche à rendre visibles les conditions sociales par lesquelles une donnée devient une connaissance légitime et une connaissance devient une décision. Cette perspective transforme également la notion de souveraineté. Il ne s’agit ni de fermer les données ni de refuser les coopérations scientifiques internationales. Il s’agit de garantir une réelle capacité de négociation sur ce qui est collecté, conservé, modélisé, partagé et transformé en action publique.
En conclusion, l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives pour la surveillance des écosystèmes, l’identification des pressions environnementales et la coordination des acteurs. Son intérêt stratégique pour le Gabon et le bassin du Congo ne peut cependant être évalué uniquement sur la base de la performance technique. Les résultats doctoraux montrent que les communautés développent déjà des appropriations environnementales du numérique. Ces pratiques s’enracinent dans des relations territoriales, écospirituelles, ombilicales et ancestrales avec la forêt. Elles font des technologies des médiateurs contemporains d’attachements socioculturels préexistants . Les usages numériques environnementaux primaux constituent ainsi une base sociale pour des dispositifs d’IA plus avancés. L’enjeu est dès lors de savoir qui transforme l’observation en donnée, la donnée en connaissance et la connaissance en décision. Une IA environnementale durable doit reconnaître les communautés comme coproductrices de l’intelligence territoriale et non comme simples fournisseurs d’informations. La médiation algorithmique environnementale proposée s’articule autour de cinq moments : l’observation locale, la documentation numérique, l’analyse algorithmique, l’interprétation collective et la décision territoriale. Elle fournit un cadre pour penser une IA participative, contextualisée et compatible avec la souveraineté informationnelle. Pour le Gabon, cette orientation permettrait de relier l’innovation technologique, la gouvernance forestière et la justice cognitive. Le défi n’est donc pas seulement de déployer l’IA dans les territoires forestiers, mais de construire les institutions capables d’en partager les connaissances, les responsabilités et les bénéfices.
Le 25 septembre 2025, Antanarivo a basculé dans une crise socio-politique de grande ampleur. Ce qui avait commencé comme une contestation locale contre les délestages électriques récurrents s’est transformé en mouvement de protestation national porté, entre autres, par une jeunesse massivement connectée et amplifié par les réseaux sociaux.
En quelques jours, les manifestations se sont étendues. Le bilan de la répression, contesté par le gouvernement malgache, s’élèverait à 22 morts et 100 blessés selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU. Le gouvernement a été dissous, une unité de l’armée (le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques, CAPSAT) a rejoint les manifestants pour s’approprier la symbolique place du 13 Mai, symbole de victoire contre le pouvoir en place.
Si les suites immédiates des événements actuelles ne sont pas évidentes à prévoir, il est déjà possible d’analyser les mécanismes qui ont permis une mobilisation si rapide et si efficace des contestataires. Il apparaît que l’information – sa circulation, ses cadrages, ses temporalités – est devenue un champ de bataille politique central. À Madagascar comme ailleurs, le pouvoir se joue également dans l’espace public numérique.
Une lecture de cette séquence malgache avec les outils des sciences de l’information et de la communication (SIC) permet de comprendre comment les réseaux sociaux peuvent catalyser une mobilisation, fragiliser des régimes politiques et redéfinir les rapports entre citoyens, médias et institutions.
Un basculement politique façonné par l’information
Dès les premiers jours, des vidéos montrant les pillages et les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont massivement circulé sur les réseaux sociaux.
Ces images, souvent filmées par des citoyens ordinaires, ont eu un double effet.
D’un côté, en mettant crûment en évidence la perte de contrôle de la part des autorités et leur recours à la violence, elles ont nourri l’indignation collective. De l’autre, elles ont contribué à structurer une narration politique de la crise : celle d’un peuple en résistance face à un pouvoir lui apparaissant comme défaillant.
Cette dynamique repose sur le principe de la puissance de cadrage des images virales. Autrement dit, ce qui compte, ce n’est pas seulement ce qui est montré, mais la manière dont ces contenus circulent, sont commentés et s’agrègent dans des temporalités extrêmement courtes.
Dans un contexte où les médias traditionnels malgaches adoptent, dans le traitement de l’information, une posture prudente – souvent marquée par l’autocensure ou une proximité avec les récits officiels –, les plates-formes numériques s’imposent comme l’arène centrale de production et de légitimation des discours politiques. Cette configuration évoque ce que Bernard Miège (2007) décrit comme « une société conquise par la communication », où les flux informationnels structurent les rapports sociaux plus rapidement que les institutions ne peuvent réagir.
La génération Z, un nouvel acteur politique
La mobilisation malgache a été portée par la génération Z : de jeunes urbains connectés, familiers des codes numériques, souvent critiques à l’égard des élites politiques. Ils ne se sont pas contentés de consommer de l’information. Ils l’ont produite, relayée et scénarisée collectivement.
Des hashtags coordonnés (#RajoelinaDémission, ###May13) ont rythmé la contestation ; des cartes collaboratives signalant des barrages routiers ont été diffusées en temps réel ; des lives Facebook ont transformé chaque moment, chaque événement, en tribune politique.
Ce fonctionnement horizontal, sans leader unique, a dérouté les institutions. C’est l’illustration même de la mutation de l’espace public. En même temps que des organisations structurées (partis, syndicats), des réseaux d’individus connectés produisent et amplifient l’action collective, s’inscrivant dans un espace public numérique agonistique, c’est-à-dire un espace où la confrontation d’opinions, d’émotions et de récits se substitue aux formes traditionnelles de délibération publique. Dans ce contexte, le pouvoir ne repose plus uniquement sur le contenu des messages, mais sur la capacité à connecter et à mobiliser des publics actifs capables d’imposer leur propre rythme au débat politique.
Ingérences et vulnérabilité informationnelles
La crise malgache n’est pas seulement endogène. Des signaux montrent une synchronisation inter-plateformes et la diffusion rapide de hashtags à partir de comptes étrangers potentiellement liés à des réseaux activistes régionaux ou à des acteurs hybrides, dans des dynamiques de cyberactivisme et géopolitique numérique.
Mais dans un pays où l’État ne dispose d’aucune stratégie structurée de veille et de riposte informationnelle comparable à Viginum en France, force est de constater que le terrain est ouvert aux campagnes d’amplification externes, qui exploitent les émotions collectives pour accentuer la polarisation interne.
Cette situation révèle une vulnérabilité communicationnelle structurelle, c’est-à-dire l’incapacité de nombreuses démocraties fragiles à anticiper les dynamiques informationnelles transnationales. Elle pose ainsi la question de la souveraineté informationnelle – un enjeu désormais crucial, au même titre que la sécurité militaire ou énergétique.
L’armée entre dans l’arène numérique
Lorsque les soldats du CAPSAT décident de soutenir les manifestants, la première bataille ne se joue pas dans la rue mais sur les réseaux sociaux. Des vidéos montrent les militaires marchant aux côtés de la foule. Ces images sont diffusées en direct, partagées en boucle et commentées massivement.
Avant même d’entreprendre une action militaire concrète, l’armée agit symboliquement dans l’espace numérique. Cette mise en scène publique a des effets politiques immédiats car elle fragilise l’autorité du président, donne confiance aux manifestants et fait basculer l’équilibre des forces dans l’imaginaire collectif.
En SIC, on parle de performativité communicationnelle. Cela signifie que communiquer devient un acte en soi, capable de produire des effets réels. Les images et les messages des militaires ne sont pas de simples témoignages. Ils transforment directement la situation politique. Dans cette perspective, l’armée ne se contente plus d’être une force armée traditionnelle ; elle devient aussi un acteur médiatique capable d’influencer l’opinion et les rapports de pouvoir à travers le numérique et le symbolique.
C’est cette hybridation entre action militaire et communication en ligne qui caractérise de nombreuses crises politiques contemporaines. Lors du coup d’État au Myanmar en 2021, les militaires ont diffusé en direct leurs prises de contrôle pour imposer une narration de légitimité ; pendant la révolution égyptienne de 2011, l’armée a utilisé Facebook et la télévision pour s’allier symboliquement au peuple ; au Soudan en 2019, des factions militaires ont relayé en ligne leurs positions politiques avant de mener toute action physique, contribuant à la recomposition des rapports de force internes.
Une grille de lecture info-communicationnelle
Pour analyser cette séquence, on peut mobiliser une grille de lecture simple, articulée autour de quatre dimensions :
Les acteurs : jeunes, diasporas, autorités, plates-formes numériques ;
Les médias : Facebook, TikTok, vidéos citoyennes, hashtags, livestreams ;
La temporalité : l’accélération, la simultanéité des actions en ligne et hors ligne ;
Les effets politiques : la délégitimation du pouvoir, la fragmentation de l’autorité et la recomposition des alliances.
Cette grille permet de dépasser une lecture purement événementielle pour comprendre les logiques structurelles à l’œuvre. Le cas malgache peut être rapproché d’autres épisodes récents comme le mouvement des jeunes au Sénégal en 2024 ou les récentes mobilisations de la génération Z au Maroc. Tous ont en commun ces caractéristiques : une mobilisation numérique horizontale, une déstabilisation rapide des élites et une hybridation des espaces d’action.
Un laboratoire pour penser les nouveaux espaces publics
La crise malgache agit comme un révélateur en ce sens qu’elle montre comment les réseaux sociaux ne sont pas de simples canaux de communication mais des infrastructures politiques capables d’organiser la contestation, de recomposer des alliances et d’affaiblir voire de défaire des pouvoirs établis. Elle illustre ainsi la nécessité pour les États de développer une gouvernance de l’information articulant communication publique, éducation numérique, dispositifs de veille et médiation démocratique. Sans cela, les sociétés s’installent dans une vulnérabilité aux dynamiques virales incontrôlées et aux manipulations externes.
La crise malgache ne peut donc se comprendre uniquement à travers les prismes politique ou économique. Elle est aussi et surtout informationnelle, dans le sens qu’elle est produite, amplifiée et structurée par des dynamiques communicationnelles. Elle illustre la façon dont, dans des contextes de fragilité institutionnelle, les réseaux sociaux deviennent des instruments puissants capables de remodeler les rapports de pouvoir entre État, société et acteurs hybrides.
Face à ces transformations, les États comme les sociétés civiles doivent apprendre à naviguer dans un espace public devenu profondément numérique, fluide et conflictuel, un enjeu majeur de la gouvernance démocratique du XXIe siècle.
De Madagascar à Maurice, des Comores aux Seychelles, la transition numérique est souvent présentée comme un moteur de modernisation. Mais sans compétences adaptées, sans protection des travailleurs et sans gouvernance de l’information, elle peut aussi accentuer les inégalités, fragiliser les parcours professionnels et affaiblir la confiance institutionnelle.
Dans l’océan Indien, le numérique est souvent raconté comme la promesse simple de plus de connexions, plus de services, plus d’emplois. Sur le terrain, la réalité est plus ambivalente. Un smartphone, une connexion mobile et quelques applications peuvent effectivement ouvrir un accès inédit à l’activité économique. Mais ces mêmes outils peuvent aussi faire entrer des milliers de travailleurs dans des formes d’emploi instables, peu protégées et dépendantes de règles qu’ils ne maîtrisent pas.
C’est tout l’enjeu de la transformation en cours que j’ai étudiée dans les Comores, à Madagascar, à Maurice et aux Seychelles. Le numérique y progresse partout, mais à des rythmes différents et dans des contextes très inégaux. Il affecte directement l’emploi, les compétences, les formes de travail et les modalités de gouvernance publique.
Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir si la région se numérise, mais de comprendre quel type de travail, de protection et de confiance cette numérisation produit.
En tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie les effets sociaux du numérique dans les contextes africains et insulaires. Mes travaux portent notamment sur les plateformes, le travail et la gouvernance sécuritaire de l’information.
Une transition régionale, mais des trajectoires très contrastées
Premier constat : la transition numérique est bien partagée, mais elle reste inégale.
Maurice et les Seychelles bénéficient d’environnements plus structurés. Madagascar et les Comores font face à des contraintes plus fortes en matière d’infrastructures, de formation et de capacités institutionnelles. Malgré ces écarts, le numérique s’impose dans toute la région comme un levier central de modernisation économique et sociale.
Le tableau comparatif du rapportfait apparaître quatre profils distincts.
Maurice dispose d’un environnement numérique robuste, avec des services à valeur ajoutée et des infrastructures interconnectées, mais le pays reste confronté à un décalage entre compétences disponibles et besoins du marché.
Les Seychelles ont davantage intégré le numérique à une logique de résilience (c’est-à-dire une capacité à mieux gérer les vulnérabilités structurelles d’un petit État insulaire en utilisant les outils numériques pour anticiper, coordonner et protéger), de gestion environnementale et de services publics.
Madagascar combine un fort potentiel humain, une jeunesse nombreuse et une croissance des usages mobiles avec de profondes fractures numériques et une forte informalité du travail.
Les Comores, enfin, avancent dans une trajectoire émergente, mais encore freinée par la faiblesse des infrastructures et des capacités opérationnelles. La stratégie Comores Numérique 2028 soutient le développement des services en ligne, des services financiers numériques et de la gouvernance, avec des initiatives comme l’e-gouvernement, e-Registre ou DIMAKOM, encore fragiles à ce stade.
Ce contraste rappelle qu’une même technologie ne produit pas les mêmes effets selon les contextes sociaux, éducatifs, territoriaux et institutionnels dans lesquels elle s’insère. Le numérique ne se réduit donc pas à une question d’équipement.La recherchemontre que la transformation numérique peut désorganiser les repères professionnels, fragiliser la confiance organisationnelle et accentuer les tensions au travail lorsque les dispositifs techniques ne sont pas accompagnés de cadres de régulation adaptés
Le rapport souligne que le numérique crée bien de nouvelles opportunités d’emploi, notamment pour les jeunes. Mais ces opportunités restent conditionnées par trois facteurs : l’adéquation entre les compétences et les besoins du marché, la capacité à encadrer les nouvelles formes de travail numérique et l’accès équitable à la formation.
Sans accompagnement adapté, le risque de précarisation accrue et creusement des inégalités se renforcent.
C’est précisément pour cela que la notion de travail décent est centrale. L’Organisation internationale du travail (OIT) rappelleque la transition numérique ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre le travail décent, en tenant compte de ses effets sur l’emploi, les droits des travailleurs, la protection sociale, le dialogue social et l’inclusion.
Le rapport identifie plusieurs tensions : la création d’emplois numériques peut s’accompagner de formes accrues de précarité, l’automatisation transforme les compétences requises et l’accès inégal aux compétences renforce les écarts entre territoires, genres et niveaux de qualification.
Autrement dit, le numérique peut créer de l’activité sans sécuriser les parcours. Il peut générer du revenu sans garantir de droits. Et il peut ouvrir l’accès au marché tout en laissant une partie des travailleurs en dehors de tout cadre protecteur.
La gig economy, entre opportunités et nouvelles dépendances
C’est dans le travail sous plateforme que l’ambivalence de la transition numérique apparaît le plus nettement. Dans l’océan Indien, la gig economy, autrement dit une économie fondée sur des missions courtes, flexibles et organisées via des plateformes numériques, progresse déjà à travers les micro-tâches en ligne, les prestations ponctuelles, la livraison ou les services coordonnés par application mobile. Ce modèle dit « d’ubérisation » (mise en relation directe des clients et des prestataires, via des plateformes numériques) séduit parce qu’il offre une entrée souple sur le marché du travail et des revenus complémentaires, notamment dans des contextes d’informalité élevée.
Mais cette flexibilité masque une dépendance nouvelle. Les revenus, la visibilité des travailleurs et leur accès aux clients dépendent souvent de systèmes opaques de notation, de classement et d’automatisation. À cela s’ajoute un cadre de protection souvent insuffisant : faible protection sociale, sécurité professionnelle limitée, reconnaissance floue de l’emploi et difficulté de représentation collective. Dans des contextes insulaires, cette situation renforce particulièrement la vulnérabilité des jeunes et des travailleurs à faibles revenus.
Le numérique ouvre donc des opportunités, mais il introduit aussi de nouvelles vulnérabilités. Sans régulation, la promesse d’autonomie peut rapidement se transformer en précarité durable.
L’un des apports majeurs du rapport est de montrer que la fracture numérique ne se résume pas à l’accès aux réseaux ou aux terminaux. Elle renvoie aussi à des inégalités de compétences, d’usages, de capital culturel et d’insertion sociale, ce qui en fait une question de justice socialeautant que de connectivité.
Elle est aussi informationnelle. La montée en puissance des plateformes s’accompagne d’un désordre informationneloù s’imbriquent mésinformation, désinformation et malinformation, avec des effets directs sur la confiance institutionnelle et la cohésion sociale. Ces dynamiques affectent directement la cohésion sociale, le dialogue social et la qualité des relations de travail.
Les plateformes ne sont pas de simples supports techniques. Elles organisent ce qui devient visible, crédible et légitime, et influencent ainsi les rapports de pouvoirdans l’espace numérique. C’est pourquoi le rapport insiste sur le fait que sans gouvernance de l’information, la transition numérique ne peut être pleinement soutenable. Organiser, réguler et fiabiliser les flux informationnels devient une condition essentielle pour préserver la confiance et la cohésion de la population.
Quelles réponses ?
À l’échelle régionale, quatre défis ressortent : développer les compétences numériques, réduire les fractures sociales et territoriales, mieux encadrer les nouvelles formes de travail et renforcer la gouvernance de l’information. Ces enjeux appellent des réponses coordonnées entre les États.
Le rapport propose plusieurs pistes : structurer une expertise régionale sur le numérique et le travail, mieux cibler les publics vulnérables, accompagner le travail sous plateforme par le dialogue social, et intégrer la gouvernance de l’information aux politiques du numérique, de l’emploi et de la formation.
L’idée de fond est simple : dans l’océan Indien, le numérique ne peut pas être pensé comme une simple diffusion technologique. Sa réussite se mesurera moins au nombre de connexions qu’à sa capacité à produire des compétences durables, des protections réelles, du travail digne et un environnement informationnel suffisamment fiable pour soutenir la confiance.
Sans gouvernance sociale et informationnelle, le numérique modernise les outils sans forcément renforcer les sociétés.