Catégorie : Madagascar

  • Usages des IA génératives, enjeux de formation et d’acculturation à Madagascar

    Usages des IA génératives, enjeux de formation et d’acculturation à Madagascar

    Antsiranana, Madagascar, le 30 juillet 2026. Pendant plus d’une heure, des acteurs de l’éducation et de la société civile s’expriment lors d’une conférence-débat sur l’IA générative (IAG) en éducation. Les usages de l’IAG soulèvent des questions qui semblent partagées dans le monde de l’éducation et de la formation : comment évaluer, préserver la qualité des apprentissages, former aux usages, tirer le meilleur parti de la technologie sans en perdre l’essentiel ? Comme pour de nombreuses autres ressources exportées, Madagascar est au cœur de la machine de l’IA (travailleurs du clic),  tout en étant en marge de ses bénéfices (accès limité aux technologies numériques). De manière empirique, le débat du 30 juillet montre tout l’intérêt d’une acculturation à l’égard de l’IAG pour le développement de la capacité d’agir des citoyens.

    Les enjeux de l’acculturation

    Si le coût et la difficulté d’accès aux infrastructures sont souvent identifiés comme les premiers freins, ils ne constituent qu’une partie de l’équation. L’utilisation des technologies numériques ne dépend pas uniquement de variables économiques : l’accès à l’information, lui-même canalisé par le lien social ou religieux, joue un rôle déterminant. Ainsi, la distribution de terminaux via le projet DECIM ou les formations dispensées par l’Orange Digital Center sont des conditions nécessaires, mais insuffisantes pour permettre aux jeunes et aux citoyens d’utiliser les technologies. À ce jour, pour tirer profit des IAG, une compétence clé semble résider dans la « débrouille» : celle-ci constitue un talent organisationnel développé pour naviguer dans un contexte marqué par la précarité. Sans matériel, pas d’usage, mais le matériel ne fait pas l’usage ; il s’agit de développer « une littératie » intégrant une sensibilisation éthique explicite et une capacité à évaluer tant les opportunités que les risques.
    Dans ce paysage, la question du « non-usage » mérite d’être traitée avec autant de sérieux que celle de l’usage. Le non-usage est un objet complexe : il peut s’agir d’une exclusion structurelle, d’un retrait volontaire, d’une résistance ou d’un abandon après une déception. Face à l’IA, cette complexité est accrue par des enjeux éthiques. Les infrastructures qui permettent à l’IA de fonctionner reposent sur des pratiques d’extraction matérielle, énergétique et humaine.
    La question est donc complexe : le pays manquerait de data center, condition d’une souveraineté sur les données d’après le quotidien Midi Madagasikara, ces infrastructures étant grandes consommatrices d’eau et d’électricité, ressources réclamées par la génération Z. Dans un autre domaine, lorsque l’artiste Jaojoby dénonce la transformation non consentie de ses œuvres par une IA,  ce n’est pas seulement un problème de droits d’auteur qui se pose, mais bien une question culturelle. Dès lors, admettons-nous, dans un pays en développement, que des apprenants puissent exercer leur libre arbitre pour rejeter l’IAG au nom de leurs propres valeurs ou par méfiance éthique ? La réponse à cette question conditionne l’élaboration de chartes d’usage, à l’image de celle en cours d’élaboration à l’université d’Antsiranana. Entre usages et non-usages, l’enjeu est de développer une appropriation critique de l’IA, en phase avec les réalités et les aspirations malgaches.

    Le défi de la formation aux usages

    À notre connaissance, il n’existe pas encore d’étude sur les usages de l’IAG par les étudiants malgaches. Des témoignages d’enseignants et d’étudiants, il ressort que ces usages sont développés, exposant les institutions scolaires et académiques aux mêmes défis identifiés dans la littérature scientifique sur l’évaluation des compétences, l’usage de l’IA au service des apprentissages et le développement d’une littératie de l’IA. Des études menées sur de petits échantillons suggèrent que les usages sont socialement situés et que les étudiants ont tendance à sous-estimer les risques sociaux, économiques et environnementaux associés aux systèmes d’IA. La formation aux usages vise donc à la fois le développement de la capacité à faire de l’IA un outil efficace et celui du discernement quant aux opportunités et aux risques liés à ses usages.
    Récemment, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a émis une note d’alerte officielle à l’attention des présidents d’université afin de freiner l’utilisation abusive de l’intelligence artificielle dans les travaux académiques. Pour répondre à ce défi, les établissements engagent une double stratégie, entre pédagogie et contrôle :
    • Une acculturation éthique : les institutions intègrent désormais des modules dédiés pour apprendre aux étudiants à utiliser les outils d’IA de manière critique, éthique et transparente. L’objectif est d’intégrer ces technologies dans la démarche de recherche sans compromettre les principes fondamentaux de l’intégrité scientifique.

     

    • Un cadre réglementaire strict : cette transition s’accompagne de l’établissement d’une charte de déontologie claire. Désormais, les travaux académiques devront être soumis à des détecteurs d’IA avant leur validation, selon un seuil de tolérance prédéfini.

     

    Vers une IA au service des Malgaches : former, débattre et construire la souveraineté numérique

    Des initiatives locales émergent, portées par la volonté de créer une IA au service des Malgaches et de leur culture. Des plateformes comme Artifisialy.mg ou Malagasy.ai illustrent également cette dynamique. Elles rappellent que la souveraineté numérique réside tant dans la capacité à produire localement que dans la capacité à protéger les usagers et leur environnement. Cette souveraineté passe également par l’appropriation du débat par la société civile. Il devient alors crucial de multiplier et de décentraliser les espaces où l’on peut débattre, comprendre et partager des usages de l’IA. La formation des étudiants et futurs enseignants répond dès lors à deux enjeux : développer une littératie de l’IA mobilisable dans un cadre professionnel, et participer à une acculturation plus large de la population.

     

    Références

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    Kellner, C., Massou, L., & Morelli, P. (2010). (Re)penser le non-usage des TIC. Questions de communication, (18), 7–20. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.395
    Le Ludec, C., & Cornet, M. (2023, 26 mars). Enquête : derrière l’IA, les travailleurs précaires des pays du Sud. The Conversation. https://doi.org/10.64628/AAK.ntj4pnath

    Lintner, T. A systematic review of AI literacy scales. npj Sci. Learn. 9, 50 (2024). https://doi.org/10.1038/s41539-024-00264-4

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    Razafindrabe, A. (2023). Les déterminants de la réduction de la fracture numérique à Madagascar. Netcom, 37(1–2). https://doi.org/10.4000/netcom.7334
    Trestini, M., et Zeyringer, M. (2026). Les professeurs des écoles en France et l’intelligence artificielle : y a-t-il une influence d’ordre éthique sur les intentions d’usage et l’utilisation effective ? STICEF, 2026(1). https://doi.org/10.23709/STICEF.33.1.1
  • L’image de la France à Madagascar : ce que nous disent les réseaux sociaux

    L’image de la France à Madagascar : ce que nous disent les réseaux sociaux

    À Madagascar, chaque affaire impliquant directement ou indirectement la France ravive les débats sur sa place, son influence et la nature de la relation franco-malgache. Ces réactions ne se limitent désormais plus aux échanges diplomatiques ni aux prises de position officielles. Elles se prolongent et s’amplifient sur les réseaux sociaux.

    À l’ère numérique, l’image d’un État se construit autant à travers ses actions que par les commentaires, les controverses et les réinterprétations qu’elles suscitent en ligne. Les programmes de coopération, les investissements et les prises de parole officielles demeurent essentiels, mais leur existence ne garantit plus, à elle seule, leur compréhension ni leur réception.

    Les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de l’environnement communicationnel. Ils ne constituent pas seulement des canaux de diffusion : ils sont aussi des espaces où l’action publique est interprétée, discutée et parfois détournée de son intention initiale.

    Pour étudier ces mécanismes, l’Observatoire des Dynamiques Stratégiques Afrique–Océan Indien s’est appuyé sur les résultats d’une enquête menée durant la crise de septembre 2025, qui a identifié Facebook comme le média le plus consulté et le plus influent au cours de cette période. L’Observatoire a ainsi analysé 3 097 contributions publiques associées à 23 publications Facebook de trois médias malgaches : 2424.mg, Orange Actu Madagascar et L’Express de Madagascar.

    L’objectif n’était pas de mesurer l’opinion de l’ensemble de la population malgache, mais de comprendre comment la France est représentée, discutée et réinterprétée dans différents contextes conversationnels.

    Un résultat central se dégage : la France n’est ni uniformément rejetée ni uniformément valorisée. Son image est contextuelle, multidimensionnelle et dépendante du cadrage.

    Il n’existe pas une seule image de la France

    La perception de la France varie selon qu’il s’agit d’aide humanitaire, de visas, de souveraineté, de défense, d’économie, d’études ou de francophonie.

    Au-delà d’un simple jugement favorable ou défavorable, les conversations évaluent la relation franco-malgache à travers cinq questions : que produit-elle concrètement ? Qui en bénéficie le plus ? Madagascar conserve-t-il la maîtrise de ses choix et de ses actifs ? À qui sont attribués les résultats ou les échecs ? Les droits, les opportunités et les bénéfices sont-ils perçus comme réciproques ?

    Cette grille permet de comprendre pourquoi une même action peut être appréciée pour son utilité, mais contestée lorsqu’elle est interprétée comme déséquilibrée ou insuffisamment respectueuse de la souveraineté malgache.

    L’aide humanitaire et la capacité opérationnelle française constituent ainsi l’actif réputationnel le plus net du corpus. Elles sont favorablement reçues lorsque leurs effets sont visibles, rapides et directement identifiables.

    À l’inverse, les visas et la mobilité condensent un jugement beaucoup plus large sur l’équité de la relation. Une procédure administrative peut alors devenir le symbole d’une réciprocité jugée insuffisante.

    La réputation française ne dépend donc pas uniquement de ce que la France accomplit. Elle repose aussi sur la capacité des publics à identifier les résultats, les bénéficiaires et à partager les responsabilités.

    Le contexte de diffusion fait partie du message

    Les conversations associées aux trois médias étudiés n’activent pas les mêmes répertoires. Dans le corpus de 2424.mg, l’histoire, la souveraineté, la défense, la Russie ou les îles Éparses apparaissent plus fréquemment. Sur Orange Actu Madagascar, les échanges mettent davantage en avant la responsabilité interne, la gouvernance malgache et le pragmatisme économique. Dans L’Express de Madagascar, les lectures observées sont plus institutionnelles, avec une présence accrue des infrastructures et de la souveraineté culturelle.

    Ces différences ne permettent pas d’enfermer les lecteurs dans des catégories fixes. Conformément aux études sur ce sujet, elles montrent néanmoins que la réception d’un message dépend aussi de l’environnement médiatique et de la communauté qui s’en saisit. Une communication uniforme, diffusée à l’identique sur tous les sujets et dans tous les espaces, devient dès lors insuffisante.

    Les commentaires ne constituent pas un sondage, mais des capteurs de dynamiques discursives. Les commentaires Facebook ne reflètent pas « ce que pense Madagascar » : ils ne constituent pas un échantillon représentatif de la population, car ils résultent d’une double sélection — celle des personnes qui choisissent de commenter et celle des contenus ou des réactions rendus plus visibles par la plateforme, notamment par son algorithme. Ils peuvent ainsi rendre plus apparentes des opinions polarisées, conflictuelles ou très engagées, sans en mesurer la prévalence au sein de la population générale.

    Mais ils ne sont pas dépourvus de valeur. Ils fonctionnent comme des capteurs narratifs. Ils permettent d’identifier les récits disponibles, les sujets qui cristallisent les tensions et les associations d’idées susceptibles d’être réactivées par une nouvelle actualité.

    L’enjeu n’est donc pas de répondre à chaque commentaire négatif ni de considérer toute critique comme une opération d’influence. Il consiste à détecter les cadres d’interprétation avant qu’ils ne s’imposent à la conversation.

    Passer de la communication de présence à la communication de preuve

    La relation France–Madagascar conserve un capital symbolique, institutionnel et opérationnel important. Mais celui-ci ne peut produire pleinement ses effets que s’il se traduit par des bénéfices lisibles, équilibrés et clairement attribuables. C’est pourquoi l’étude pilote propose de passer d’une communication de présence à une communication de preuve : montrer ce que la relation produit concrètement, à qui elle bénéficie et quels changements observables elle permet.

    Cette approche suppose également de rendre visibles les bénéfices mutuels, de distinguer les responsabilités françaises, malgaches et partagées, et de présenter Madagascar comme acteur de ses priorités et de ses choix, plutôt que comme simple bénéficiaire. Cette exigence de réciprocité et de respect de la souveraineté dépasse d’ailleurs le seul cadre franco-malgache. Dans son message à la nation du 31 décembre 2025, le président du Faso, Ibrahim Traoré, réaffirmait ainsi l’ouverture de son pays à des partenaires « sincères », à condition qu’ils respectent sa souveraineté, sa liberté et sa dignité.

    Plus le sujet est sensible, moins le message peut rester abstrait. La défense, les visas ou la compétition géopolitique exigent davantage de préparation, de transparence et de réciprocité visible. Ils nécessitent aussi, lorsque cela est pertinent, des prises de parole conjointes ou portées par des acteurs malgaches crédibles.

    Il ne s’agit pas d’éviter les sujets à risque, mais de les préparer en anticipant les récits qu’ils sont susceptibles d’activer.

    Un enjeu qui dépasse la France

    Le cas franco-malgache constitue enfin un laboratoire d’un phénomène beaucoup plus large. L’océan Indien est devenu un espace de compétition stratégique entre plusieurs puissances — France, Chine, Inde, États-Unis, Russie ou encore les pays du Golfe — qui cherchent toutes, à des degrés divers, à y renforcer leur influence.

    Mais cette compétition ne se joue plus seulement dans les accords, les investissements ou les coopérations militaires. À l’ère des réseaux sociaux, elle se joue aussi dans les perceptions.

    Il ne s’agit donc plus seulement de se demander ce qu’il faut dire, mais d’aller plus loin : que comprennent réellement les publics des actions entreprises ?

    C’est cette évolution qui transforme profondément la communication diplomatique. À l’ère des réseaux sociaux, l’influence ne repose plus seulement sur la capacité à convaincre. Elle commence aussi, et peut-être d’abord, par la capacité à écouter.

  • Cybersécurité et souveraineté numérique à Madagascar : construire la résilience d’un État en transformation

    Cybersécurité et souveraineté numérique à Madagascar : construire la résilience d’un État en transformation

    En quelques années, Madagascar a engagé une profonde transformation numérique. La modernisation des services publics, l’essor du mobile money, la dématérialisation des transactions et le développement des usages numériques constituent désormais des leviers importants de modernisation de l’État, d’inclusion financière et de développement économique.

    Cette mutation s’est accompagnée de plusieurs initiatives structurantes : la création du Centre de réponse aux incidents informatiques de Madagascar, la ratification de la Convention de Malabo en 2024, la préparation de la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 et l’organisation du premier Symposium national de la cybersécurité en 2026. Ces évolutions traduisent une prise de conscience progressive de la dimension stratégique de la sécurité numérique.

    L’accélération des usages numériques élargit toutefois la surface d’exposition du pays. Les récentes affaires de fraude bancaire, les réseaux cybercriminels démantelés sur le territoire et les débats relatifs aux compétences nationales montrent que les vulnérabilités ne concernent plus seulement les systèmes informatiques. Elles affectent également la continuité économique, la protection des données, la confiance dans les services numériques et la capacité des institutions à coordonner leurs actions.

    Ces événements ne doivent donc pas être interprétés comme une simple succession d’incidents techniques. Ils montrent les tensions propres à toute transformation numérique rapide : développement des usages, dépendance croissante aux infrastructures, montée des menaces et la nécessité de construire simultanément les compétences, la gouvernance et la confiance.

    La cybersécurité devient ainsi une composante de la souveraineté numérique. Celle-ci ne se réduit pas à la maîtrise technologique. Elle désigne également la capacité d’un État à protéger ses infrastructures essentielles, à organiser la coopération entre les acteurs publics et privés, à développer ses ressources humaines et à maintenir la confiance indispensable au fonctionnement de l’économie numérique.

    Cette analyse propose de partir des événements récents pour examiner les réponses déjà engagées, identifier les fragilités persistantes et formuler des recommandations.

    La question centrale est la suivante :

    Dans quelle mesure les événements récents liés à la cybersécurité mettent-ils en évidence les conditions nécessaires à la construction d’une souveraineté numérique durable à Madagascar ?

     

    Les faits : deux événements, un même signal

     En quelques semaines, deux événements ont replacé la cybersécurité au cœur du débat public à Madagascar.

    Le premier est l’affaire de  skimming bancaire, révélée au début de l’année 2026, qui a conduit au démantèlement de plusieurs réseaux criminels impliquant des ressortissants étrangers. Cette affaire a mis en évidence la capacité des organisations transnationales à exploiter les infrastructures numériques du pays afin de commettre des fraudes à grande échelle.

    Le second est intervenu lors du premier Symposium national de la cybersécurité, organisé à Antananarivo les 22 et 23 juin 2026. À cette occasion, les responsables du Centre de réponse aux incidents informatiques (CIRT) ont rappelé que Madagascar restait confronté à un déficit important de compétences nationales, ce qui conduit encore au recours à des expertises étrangères.

    À première vue, ces deux événements semblent distincts. Pourtant, ils renvoient à une même interrogation essentielle :

    Madagascar dispose-t-il des capacités nécessaires pour sécuriser durablement sa transformation numérique ?

    L’affaire de skimming rappelle que la cybercriminalité connaît une mutation profonde. Les groupes criminels ciblent désormais les infrastructures de paiement, utilisent des équipements spécialisés et opèrent à l’échelle internationale. Les attaques deviennent plus organisées, plus sophistiquées et plus difficiles à détecter, notamment grâce à l’usage de technologies numériques avancées.

    Les opérations menées par les autorités malgaches illustrent cette évolution. Elles montrent que les cybermenaces ne concernent plus uniquement la protection des systèmes d’information. Elles touchent également les activités économiques, les institutions et la confiance accordée aux services numériques.

    Dans le même temps, les échanges lors du Symposium national ont mis en lumière une autre réalité : le renforcement des infrastructures numériques doit s’accompagner du développement des compétences nationales. Comme dans de nombreux pays, Madagascar fait face à une pénurie mondiale d’experts en cybersécurité, ce qui soulève la question de la capacité à construire un écosystème national durable.

    Les questions posées

    Ces deux événements surviennent alors que Madagascar accélère sa transformation numérique. L’extension des services financiers digitaux, la modernisation de l’administration et le développement des plateformes numériques ouvrent de nouvelles perspectives économiques, mais élargissent également la surface d’exposition aux cybermenaces.

    Ils conduisent à quatre interrogations majeures :

    • Madagascar dispose-t-il des capacités nécessaires pour protéger durablement son espace numérique ?
    • Les compétences disponibles sont-elles adaptées à l’évolution des menaces ?
    • Les acteurs publics, privés et académiques coopèrent-ils suffisamment ?
    • Comment renforcer la confiance dans les services numériques sans freiner leur développement ?

     

    Ces questions constituent le point de départ de l’analyse proposée dans cet article.

    Madagascar construit progressivement sa souveraineté numérique

    Après avoir mis en évidence les vulnérabilités révélées par les événements récents, il convient de souligner que Madagascar ne part pas d’une page blanche. Depuis plusieurs années, le pays mène une série d’initiatives visant à structurer sa gouvernance du numérique et à renforcer sa résilience face aux cybermenaces.

    Cette dynamique s’est traduite par plusieurs avancées majeures : la création du Centre de Réponse aux Incidents Informatiques (CIRT) en juin 2026, la ratification de la Convention de Malabo, l’élaboration de la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 et l’organisation du premier Symposium national de la cybersécurité.

    Ces initiatives témoignent d’une reconnaissance croissante du caractère stratégique de la cybersécurité pour le développement du pays.

    Au-delà de ces dispositifs institutionnels, l’année 2026 marque également une étape importante avec la création de la Communauté des praticiens malgaches de la sécurité de l’information (MISPC). Cette initiative traduit une évolution significative : la cybersécurité n’est plus seulement l’affaire des institutions publiques, mais devient un espace de coopération réunissant administrations, entreprises, universités et experts autour d’une culture commune du partage des connaissances et de la gestion des incidents.

    Parallèlement, les travaux engagés pour renforcer le cadre juridique de la cybersécurité traduisent une volonté d’inscrire cette politique dans un dispositif plus exigeant. Les autorités ont annoncé l’élaboration de textes prévoyant des obligations renforcées pour les acteurs concernés, notamment en matière de prévention, de gestion et de notification des incidents, dans le prolongement des engagements pris au titre de la Convention de Malabo.

     

    Ces évolutions témoignent d’une dynamique encourageante. Elles montrent que Madagascar s’engage progressivement à bâtir un écosystème national de cybersécurité. Pour autant, au regard du Global Cybersecurity Index 2025  ces initiatives soulèvent une question essentielle :

     

    Suffisent-elles à construire une véritable souveraineté numérique ?

     

    Pour répondre à cette interrogation, il est nécessaire de dépasser une lecture institutionnelle des événements et de proposer une grille d’analyse permettant d’appréhender la cybersécurité comme un enjeu de gouvernance, de coopération mais aussi de confiance.

    Comprendre la cybersécurité au-delà de la technique

    Les événements récents montrent que les cyberincidents ne peuvent plus être analysés uniquement sous l’angle technique. Derrière une fraude bancaire, une attaque informatique ou une pénurie de compétences se dessinent des enjeux bien plus vastes qui concernent la gouvernance publique, le développement économique, la coordination des acteurs et la confiance dans les institutions.

    Pour dépasser une lecture centrée sur les seuls aspects technologiques, l’ODS propose un modèle d’analyse stratégique de la souveraineté numérique afin d’apprécier la capacité d’un État à organiser durablement son écosystème numérique.

    Ce modèle repose sur quatre dimensions complémentaires :

    1. Les infrastructures stratégiques : que faut-il protéger ?
    2. Les compétences : qui possède les capacités d’agir?
    3. La gouvernance : comment organiser la coopération ?
    4. La confiance : comment assurer l’adhésion durable des acteurs ?

     Ces quatre dimensions sont issues d’une lecture croisée des travaux de Manuel Castells, Karl Weick, James R. Taylor et Edgar Morin, adaptés au contexte de la souveraineté numérique.

     Les infrastructures numériques : protéger un espace stratégique

    Le développement du numérique transforme profondément le fonctionnement d’un État. Les administrations, les banques, les entreprises et les citoyens dépendent désormais d’infrastructures numériques pour accéder aux services, effectuer des paiements, communiquer ou créer de la valeur.

    Dans cette perspective, les infrastructures numériques deviennent des actifs stratégiques. Une attaque contre un système de paiement, un réseau de télécommunications ou une plateforme publique ne constitue plus seulement un incident informatique. Elle peut affecter la continuité économique, la confiance des citoyens et la capacité de l’État à exercer ses missions.

    Cette première dimension, inspirée des travaux de Manuel Castells sur la société en réseaux, conduit à considérer la cybersécurité comme une condition du bon fonctionnement des infrastructures essentielles.

    Les compétences : construire les capacités nationales

    La souveraineté numérique ne dépend pas uniquement des technologies disponibles. Elle repose également sur les femmes et les hommes capables de les concevoir, de les protéger et de les faire évoluer.

    La pénurie mondiale de spécialistes, mise en évidence lors du Symposium national, rappelle que la question centrale n’est pas seulement de disposer d’experts, mais de développer un vivier national de compétences, de favoriser leur montée en qualification et, surtout, de créer les conditions de leur fidélisation. Selon une analyse de la Société financière internationale ( IFC), le secteur malgache de l’informatique et de l’externalisation devrait recruter environ 7 500 professionnels hautement qualifiés par an, alors que le pays n’en formerait qu’environ 2 000. L’écart potentiel atteint ainsi 5 500 profils par an, soit près de 73 % des besoins estimés. Ce qui montre encore une fois le contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée et  renvoie directement à la capacité d’un État à maîtriser durablement son développement numérique.

    La gouvernance : organiser l’action collective

    La cybersécurité mobilise une pluralité d’acteurs: administrations, autorités de régulation, opérateurs, banques, entreprises, universités, forces de sécurité et chercheurs. L’enjeu n’est donc pas seulement de renforcer chaque organisation, mais de créer des mécanismes permanents de coordination, de partage d’information et d’apprentissage collectif.

    Inspirée des travaux de Karl Weick sur le sensemaking et enrichie par les analyses de James R. Taylor sur la communication organisationnelle, cette troisième dimension montre que la résilience dépend avant tout de la qualité des interactions entre les acteurs.

    La confiance : le véritable capital 

    La dernière dimension du modèle porte sur la confiance.

    Les citoyens utilisent les services numériques parce qu’ils estiment que leurs données sont protégées. Les entreprises investissent lorsqu’elles jugent les infrastructures fiables. Les investisseurs évaluent également la qualité de la gouvernance numérique avant de s’engager.Dans cette perspective, la confiance ne constitue pas une conséquence de la cybersécurité ; elle en devient l’une des finalités essentielles.En s’inspirant de la pensée complexe d’Edgar Morin, ce modèle d’analyse considère la souveraineté numérique comme un système où les dimensions techniques, humaines, organisationnelles, juridiques et économiques sont étroitement interdépendantes.

    Les quatre piliers de la souveraineté numérique:

    L’analyse conduit finalement à identifier quatre piliers interdépendants :

    1. protéger les infrastructures stratégiques ;
    2. développer les compétences nationales ;
    3. organiser la gouvernance collective ;
    4. Construire durablement la confiance.

     

    Ces quatre piliers constituent le cadre d’analyse retenu par l’ODS pour évaluer la maturité de la souveraineté numérique d’un État.

    Cinq priorités pour renforcer la souveraineté numérique de Madagascar

    Les événements récents mettent en évidence cinq priorités qui devraient structurer l’action des pouvoirs publics et des acteurs privés dans les années à venir.

    1. Anticiper plutôt que subir les cybermenaces

    La sophistication croissante des attaques montre que la cybersécurité ne peut plus reposer uniquement sur une logique de réaction. Les organisations doivent renforcer leurs capacités de veille, de détection précoce, de partage d’information et de gestion des crises afin d’anticiper les menaces avant qu’elles ne produisent leurs effets.

    Cette évolution implique également une coopération renforcée avec les partenaires régionaux et internationaux face à des réseaux criminels dont les activités dépassent largement les frontières nationales.

    La résilience d’un État dépend de sa capacité à détecter les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des crises.

     

    1. Faire des compétences un investissement stratégique

    Le principal défi n’est pas seulement de répondre à la pénurie actuelle de spécialistes, mais aussi de construire une véritable filière nationale de cybersécurité.Cela suppose de renforcer les formations universitaires, de soutenir la recherche, de favoriser les certifications professionnelles et d’offrir des perspectives de carrière afin de retenir les talents.

    À terme, les compétences doivent être considérées comme une infrastructure stratégique au même titre que les réseaux ou les centres de données.

    La souveraineté numérique commence par la maîtrise des savoirs.

     

    1. Construire une gouvernance intégrée

    La cybersécurité mobilise une grande diversité d’acteurs: administrations, autorités de régulation, opérateurs de télécommunications, banques, entreprises, universités, chercheurs et forces de sécurité.

    L’enjeu n’est plus d’additionner les initiatives, mais d’assurer leur cohérence au sein d’une gouvernance clairement organisée, fondée sur des mécanismes permanents de coordination, de partage d’information et de prise de décision.

    La coordination constitue désormais une capacité stratégique.

     

    1. Faire de la confiance un avantage compétitif

    La confiance constitue aujourd’hui une ressource économique.Les citoyens utilisent les services numériques lorsqu’ils perçoivent leur sécurité.Les entreprises investissent lorsqu’elles disposent d’un environnement numérique fiable.Les investisseurs internationaux évaluent également le niveau de maturité en matière de cybersécurité avant d’engager leurs capitaux.Renforcer la confiance revient donc à accroître simultanément l’attractivité économique du pays.

     

    La confiance est un facteur de compétitivité autant que de sécurité.

     

    1. Inscrire la cybersécurité dans une vision nationale de long terme

    Les initiatives engagées depuis plusieurs années montrent que Madagascar progresse dans la structuration de son écosystème numérique. L’enjeu est désormais d’assurer la continuité de cette politique au-delà des réponses ponctuelles aux crises. La souveraineté numérique suppose une vision durable, capable d’articuler les investissements technologiques, le développement des compétences, la gouvernance, la coopération internationale et l’innovation.

    Cette approche permettrait de faire de la cybersécurité non seulement un outil de protection, mais aussi un levier de développement économique, de résilience institutionnelle et de souveraineté.

    La souveraineté numérique est un projet de développement autant qu’une politique de sécurité.

    De l’analyse à l’action : quatre leviers pour consolider la souveraineté numérique

    L’analyse des événements récents et des initiatives engagées montre que Madagascar dispose désormais des principaux fondements d’une politique nationale de cybersécurité.

    Quatre leviers prioritaires sont identifiés :

    1. Instituer une gouvernance nationale des incidents

    La gestion des cyberincidents repose sur la rapidité de la circulation de l’information. Il apparaît nécessaire de formaliser des procédures communes entre le CIRT, les autorités de régulation, les opérateurs d’importance vitale, les établissements financiers et les administrations.

    Cette gouvernance devrait préciser les modalités de notification des incidents, les responsabilités de chaque acteur et les mécanismes de coordination en situation de crise.

    Recommandation :

    Mettre en place un protocole national de gestion des incidents cyber, fondé sur des responsabilités clairement définies et des exercices de coordination réguliers.

     

    1. Structurer durablement la filière nationale des compétences

    Les besoins en matière de cybersécurité dépassent désormais la simple formation d’experts techniques. Ils concernent également les décideurs publics, les dirigeants d’entreprise, les magistrats, les enquêteurs, les régulateurs et les enseignants.

    Le développement d’une filière nationale suppose donc de rapprocher les universités, les centres de recherche, les entreprises et les administrations autour d’objectifs communs.

    Recommandation :

    Construire une stratégie nationale des compétences cyber associant la formation initiale, la formation continue, la recherche, les certifications professionnelles et l’attractivité des carrières.

     

    1. Renforcer le cadre de confiance numérique

    La protection des données, la transparence des procédures, la qualité des réponses aux incidents et la sécurité des infrastructures constituent des éléments essentiels de la confiance. Le futur cadre juridique devra être assorti de mécanismes d’évaluation, de contrôle et d’amélioration continue afin de renforcer la crédibilité des institutions et la confiance des utilisateurs.

    Recommandation :

    Associer les évolutions réglementaires à des dispositifs de contrôle, d’évaluation et de retour d’expérience permettant d’améliorer en permanence la gouvernance numérique.

     

    1. Développer une culture nationale de la cybersécurité

    La souveraineté numérique ne peut reposer uniquement sur les institutions spécialisées. Elle implique la mobilisation de l’ensemble des acteurs : administrations, entreprises, collectivités, universités, médias et citoyens.Le développement d’une culture commune de la cybersécurité constitue un facteur déterminant de résilience.

    Recommandation:

    Faire de la sensibilisation, du partage d’information et de l’exercice collectif des composantes permanentes de la politique nationale de cybersécurité.

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    Mention de publication et de republication

    Cet article a été rédigé par le Dr Fabrice Lollia et Patricia Andriniaina Ramavonirina, avec le concours de l’Afrique des Idées Madagascar ( ADI), notamment du Dr Haingonirina Ignace Rajaosolomanantena.

    Sa republication intégrale à des fins non commerciales est autorisée, sous réserve de citer les auteurs et les organisations partenaires, de conserver le texte sans modification et d’insérer un lien vers la publication originale.

    Licence: CC BY‑NC‑ND 4.0.

     

  • Madagascar : ce que le drame d’Ambohimalaza révèle sur la gestion de l’information publique

    Madagascar : ce que le drame d’Ambohimalaza révèle sur la gestion de l’information publique

    En juin 2025 Madagascar a fait face à une crise sanitaire dramatique. Une trentaine jeunes ont perdu la vie après un événement festif à Ambohimalaza, une commune rurale située à 15 km à l’est de la capitale Antananarivo. Les autorités évoquent un empoisonnement volontaire, confirmé par des analyses toxicologiques identifiant des substances toxiques. Le président malgache a lui-même soutenu cette version.

    Mais au-delà des faits, cette affaire révèle un enjeu plus profond. Celui de la gestion de l’information en situation d’incertitude. Qui construit le récit légitime ? Comment l’opinion publique se forge-t-elle face aux discours officiels et aux récits alternatifs qui circulent sur les réseaux sociaux ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, mes travaux portent sur la circulation des discours en contexte de crise. Cette affaire illustre avec acuité les tensions entre communication institutionnelle, parole populaire, et logiques virales propres aux plateformes numériques, où se mêlent cadrage, désinformation et quêtes de sens concurrentes. J’en propose une lecture info-communicationnelle.

    Sommes-nous face à une crise ?

    Le terme “crise”, largement repris dans les médias et discours officiels, n’est pas neutre : il s’agit d’une construction sociale, qui suppose une rupture soudaine, une forte incertitude, et un besoin urgent d’agir.

    Le drame d’Ambohimalaza semble remplir plusieurs critères : choc émotionnel, décès multiples, attente forte d’une réaction publique. Pourtant, des zones d’ombre subsistent. Les faits sont restés pendant un temps flous : les causes étaient incertaines et le caractère systémique du phénomène non établi.

    Dès lors, le véritable enjeu est celui du récit. Construire un cadre interprétatif clair permet de guider l’action publique et de rassurer la population. La piste de l’empoisonnement, désormais confirmée, autorise une lecture sécuritaire maîtrisable. Mais si le botulisme – intoxication alimentaire causée par une toxine – est en cause, c’est l’ensemble de la chaîne sanitaire, économique et réglementaire qu’il faut questionner.

    Dans ce flou initial, le temps de latence communicationnelle claire et structurée de la part des autorités, souvent nécessaire à l’obtention d’une information de qualité, a ouvert un vide informationnel rapidement comblé par une prolifération de récits parallèles. Ainsi, des messages WhatsApp évoquant un empoisonnement intentionnel, des messages de rituels sacrifices, des publications Facebook ont accusé un usage d’huile inapproprié, tout cela sans aucune preuve.

    Ce brouillard informationnel a alimenté peur et spéculations. Il constitue le terreau d’une crise narrative, où les faits ne suffisent plus. Ce qui importe à ce stade, c’est leur cadrage, leur diffusion, leur réception et leur capacité à s’imposer comme vérité socialement partagée.

    Gouverner l’incertitude par le récit

    Les travaux en communication de crise rappellent que toute gestion efficace repose sur trois fondements : transparence, réactivité et cohérence narrative.

    À Ambohimalaza, ces principes ont été mis à rude épreuve. Aucun point de presse régulier, des porte-parole multiples, des messages dissonants. La déclaration de la directrice de la veille sanitaire – « on m’a dit que c’est de l’empoisonnement, et je ne veux pas savoir » – incarne ce flottement communicationnel caractérisé par une absence de validation scientifique, une parole institutionnelle brouillée et une confusion amplifiée.

    Dans ce vide discursif, des acteurs non institutionnels ont pris le relais.Journalistes indépendants,citoyens, activistes. Leur légitimité ne découle pas d’un titre officiel, mais de leur capacité à produire des récits perçus comme crédibles et émotionnellement engageants. Dans un écosystème numérique où l’autorité se construit par la viralité, ce sont les récits partagés – et non les discours validés – qui structurent l’opinion.

    Les réseaux sociaux deviennent ainsi des scènes concurrentes de construction du sens. Vidéos WhatsApp, commentaires Facebook, contenus TikTok offrent une narration alternative, souvent non régulée, mais socialement validée.

    Ce foisonnement discursif favorise l’émergence d’une infodémie qui se caractérise par un enchevêtrement de rumeurs, d’hypothèses et d’interprétations, où faits, opinions et manipulations coexistent sans filtre. À Ambohimalaza, les récits d’empoisonnement ciblé, de vengeance rituelle ou d’intoxication politique ont circulé massivement – sans fondement vérifié.

    Dans ce contexte, le doute devient structurel. L’institution peine à imposer un récit, concurrencée par des narrations émotionnellement plus efficaces. La crise ne se joue plus seulement sur le terrain sanitaire, mais dans un espace attentionnel gouverné par les algorithmes, où la viralité supplante la véracité. C’est là que se joue une nouvelle forme de légitimité : non plus imposée par la hiérarchie, mais construite par l’engagement collectif autour d’un récit perçu comme « vrai » – au sens affectif du terme.

    Les réseaux sociaux deviennent ainsi des espaces parallèles de construction du sens. Les narrations officielles y sont confrontées, contournées, ou tout simplement ignorées.

    Cadrer la crise selon les régimes d’autorité

    La communication de crise ne se déploie jamais hors-sol. Elle s’ancre dans des cultures politiques et symboliques spécifiques. À Madagascar, comme dans d’autres pays africains à gouvernance centralisée, la parole officielle reste fortement sacralisée. Héritée des régimes postcoloniaux, elle vise moins à susciter le débat qu’à maintenir la stabilité, unifier les perceptions et éviter la contestation.

    Toute dissonance dans l’espace discursif est ainsi perçue non comme une expression démocratique, mais comme un facteur de déstabilisation du pouvoir établi, comme l’illustrent le contrôle du discours lors de la crise Daewoo (2008) ou l’encadrement médiatique en 2009.

    À l’opposé, certains États occidentaux (Allemagne, Canada, Royaume-Uni) intègrent la controverse comme modalité de légitimation. Les désaccords scientifiques y sont rendus publics, les institutions dialoguent avec les citoyens, et le débat contradictoire devient un outil de confiance, non une menace. Ces pratiques relèvent de rituels de transparence conflictuelle, structurés par une culture politique pluraliste.

    Il ne s’agit pas de modèles hiérarchisables, mais de formes différenciées de production du sens en situation d’incertitude. Comme le rappelle le sociologue français Dominique Wolton, toute parole publique est toujours médiée par une histoire, une culture, et un rapport particulier à la vérité.

    Vers une souveraineté communicationnelle partagée ?

    La crise sanitaire d’Ambohimalaza révèle un déséquilibre structurel dans la circulation de la parole publique à Madagascar. Plus qu’un épisode isolé, elle met en lumière une difficulté collective à articuler le doute, à produire du sens sans tomber dans la disqualification, le complotisme ou l’imposition prématurée d’une vérité unique.

    Face à cette fragmentation discursive, le concept de souveraineté communicationnelle partagée invite à repenser la communication de crise non plus comme un monologue institutionnel, mais comme une construction plurielle et ouverte, intégrant voix citoyennes, scientifiques, journalistes et société civile.

    Une telle approche aurait supposée, dans le cas présent, une reconnaissance explicite de l’incertitude, des points presse multipartites, et une transparence des données, y compris des hypothèses divergentes. En l’absence de ce cadre partagé, le discours officiel peine à convaincre une population de plus en plus méfiante, tandis que des récits alternatifs — bien souvent non vérifiés — occupent massivement l’espace public, révélant dans cette situation particulière une difficulté s’organisant dans une perte de légitimité de la parole publique.

    Dans cette perspective, comme le rappelle Dominique Wolton, « la démocratie ne consiste pas à faire taire les conflits, mais à organiser leur expression dans un cadre communicatif commun ». La communication authentique n’est donc pas l’unanimité du discours, mais la gestion négociée de l’incommunication, c’est-à-dire des différences de perceptions, d’intérêts et de récits.

    Dès lors, la souveraineté communicationnelle ne devrait plus être entendue comme un monopole du discours d’État, mais comme un équilibre dynamique entre les différentes paroles légitimes, où la controverse devient un outil démocratique plutôt qu’un danger à contenir.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Madagascar‑France : quand un incident diplomatique devient une bataille de récits

    Madagascar‑France : quand un incident diplomatique devient une bataille de récits

    Le 29 avril 2026, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a indiqué avoir convoqué le chargé d’affaires de Madagascar à Paris, après la déclaration persona non grata d’un agent diplomatique français à Antananarivo. Paris a rejeté les accusations de déstabilisation et réaffirmé son soutien au processus de transition malgache.

    Cette affaire s’inscrit dans un contexte judiciaire sensible. Des enquêtes ont été ouvertes à Madagascar sur une tentative présumée d’assassinat du chef de l’État et un projet présumé de coup d’État, dans lesquelles plusieurs personnes ont été placées en détention provisoire.

    À ce stade, ces accusations doivent être abordées avec prudence : elles relèvent d’enquêtes en cours et ne sauraient être confondues avec des faits établis. L’enjeu n’est pas tant de trancher la réalité judiciaire de l’affaire que d’analyser ce qu’elle produit dans l’espace public notamment en termes de récit d’ingérence, de souveraineté et de déstabilisation.

    En tant que chercheur en sciences de l’information, j’ai étudié l’impact des réseaux sociaux sur la stabilité démocratique malgache. L’expulsion d’un agent diplomatique français à Madagascar illustre un élément clé. Dans une transition politique fragile, une affaire bilatérale peut devenir une bataille de récits autour de l’ingérence, de la souveraineté et des recompositions d’influence dans l’océan Indien.

    L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que cette affaire dit des relations entre Paris et Antananarivo. Il est aussi de comprendre ce qu’elle révèle de la diplomatie contemporaine. Celle-ci est désormais exposée aux récits, aux soupçons, aux mémoires historiques et aux circulations numériques.

    Un incident diplomatique dans une transition fragile

    Depuis septembre 2025, Madagascar connaît une forte mobilisation portée par le mouvement Gen Z, née de revendications très concrètes contre les coupures d’eau et d’électricité, puis élargie à la corruption et à la crise sociale.

    Les mobilisations de septembre 2025 apparaissent comme étant les plus importantes qu’ait connues Madagascar depuis plusieurs années, avec une organisation inspirée d’autres mouvements de jeunesse, notamment au Kenya et au Népal.

    Cette contestation a ensuite pris une dimension politique majeure en octobre 2025, à la suite de semaines de manifestations et de l’intervention d’une unité militaire d’élite, le CAPSAT, menée par le colonel Michaël Randrianirina. Celui-ci a ensuite pris la tête de la transition.

    Or, les transitions politiques sont toujours des périodes de forte vulnérabilité informationnelle. Les institutions doivent produire de la stabilité alors même que leur légitimité reste discutée. Les acteurs politiques cherchent à fixer un récit dominant : récit de restauration, récit de rupture, récit d’ordre, récit populaire ou récit sécuritaire.

    Dans ce contexte, l’affaire de l’agent français ne se réduit pas à une friction diplomatique. Elle survient alors que le pouvoir de transition doit gérer simultanément la crise énergétique, l’ordre public, la sortie institutionnelle et les contestations portées par la Gen Z. D’un point de vue médiatique, la reprise des manifestations est perçue comme le signe du discrédit croissant des autorités de transition, avec des militants arrêtés et des critiques persistantes sur l’incapacité à résoudre la crise énergétique.

    Changement de regard

    Pour les sciences de l’information et de la communication, un événement n’est jamais seulement un fait. Il devient public à travers les récits qui le rendent intelligible. Ces récits sélectionnent des causes, désignent des responsables, hiérarchisent des émotions et orientent les interprétations collectives.

    C’est précisément ce qui se joue ici. Une crise initialement liée à des problèmes internes — accès à l’eau, électricité, gouvernance, jeunesse, légitimité politique — peut être progressivement relue à travers le prisme de la déstabilisation. Ce changement de regard est décisif.

    Lorsqu’un pouvoir parle de complot, de tentative de coup d’État ou d’ingérence étrangère, il ne décrit pas seulement une menace. Il propose une interprétation officielle de la crise. Cette interprétation sélectionne des responsables, déplace l’attention publique et transforme une contestation sociale en enjeu de sécurité nationale. C’est là que se joue la dimension communicationnelle de l’affaire : le récit ne vient pas après l’événement, il participe à sa signification politique.

    Ce mécanisme n’est pas propre à Madagascar. Dans de nombreux contextes de transition ou de fragilité institutionnelle, la figure de l’ingérence étrangère fonctionne comme une ressource politique. Elle permet d’unifier un camp, de délégitimer des opposants, de justifier un durcissement sécuritaire ou de réaffirmer l’autorité de l’État.

    Cela ne signifie pas que toute accusation d’ingérence serait nécessairement infondée. Les ingérences existent, notamment dans des espaces géopolitiques disputés. Mais l’analyse communicationnelle invite à distinguer la réalité éventuelle des faits, qui relève de l’enquête, et les effets publics du récit, qui relèvent de la circulation de l’information.

    Un acteur diplomatique mais aussi symbolique

    À Madagascar, la France est à la fois une ancienne puissance coloniale, un acteur diplomatique majeur, un partenaire économique, culturel et sécuritaire, mais aussi une figure symbolique oscillant entre acceptation et contestation. La relation franco-malgache est travaillée par une mémoire historique longue, dans laquelle se mêlent coopération, dépendance, ressentiment et revendication de souveraineté.

    Le dossier des îles Éparses illustre cette charge symbolique. En juin 2025, Madagascar a réaffirmé sa demande de restitution de ces îles administrées par la France dans le canal du Mozambique, en sollicitant également une indemnisation pour les pertes économiques subies. Cette question reste un contentieux majeur, à la fois territorial, économique et mémoriel.

    L’accusation d’ingérence française s’inscrit dans un imaginaire postcolonial déjà disponible, récemment réactivé par les récits médiatiques autour de l’exfiltration de l’ancien président Andry Rajoelina.

    Les recherches sur les récits publics montrent qu’une accusation peut produire des effets narratifs avant même l’établissement de la preuve , les démentis ne suffisant pas toujours à neutraliser la puissance symbolique du storytelling.

    Même lorsqu’un démenti intervient rapidement, il ne suffit pas toujours à neutraliser totalement la puissance symbolique du récit. En communication politique, l’accusation agit parfois moins comme une preuve que comme un cadrage en ce sens qu’elle installe une interprétation avant même que les faits ne soient définitivement établis.

    L’affaire intervient également au moment où Madagascar cherche à diversifier ses partenariats. Depuis la transition, le nouveau pouvoir affiche une diplomatie ouverte à plusieurs acteurs. Les autorités malgaches cherchent à rassurer Paris après un rapprochement remarqué avec Moscou, tout en revendiquant une diplomatie pragmatique et ouverte à tous les partenaires.

    Cette évolution doit être replacée dans un cadre régional plus large. L’océan Indien est devenu un espace stratégique où se croisent des enjeux de routes maritimes, d’accès aux ressources, de sécurité, d’influence diplomatique et de projection militaire. La France y dispose d’intérêts importants, notamment avec La Réunion, Mayotte et les îles Éparses. Mais elle n’est plus seule.

    La Russie, la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Afrique du Sud ou encore les organisations régionales peuvent peser, chacune à leur manière, dans les équilibres de Madagascar. Dans un tel environnement, toute fragilisation de l’image française peut être interprétée comme une opportunité par d’autres acteurs.

    La compétition d’influence ne se limite plus aux accords militaires, aux financements ou aux visites officielles. Elle passe aussi par les récits : qui est présenté comme partenaire fiable ? Qui est décrit comme puissance intrusive ? Qui apparaît comme soutien à la souveraineté ? Qui est associé à la crise ?

    La diplomatie à l’épreuve des vulnérabilités informationnelles

    Cette affaire montre qu’un incident diplomatique ne reste plus confiné aux canaux institutionnels. Il devient rapidement un objet médiatique, politique et numérique, circulant dans un espace public traversé par les émotions collectives, les mémoires historiques et les frustrations sociales. Les États doivent donc gérer, en plus de leurs relations diplomatiques, leurs vulnérabilités communicationnelles.

    Pour la France, le démenti est nécessaire, mais il ne suffit pas toujours lorsque l’accusation trouve un terrain favorable dans l’histoire coloniale ou la compétition géopolitique. Pour Madagascar, la revendication de souveraineté est légitime, mais le registre de la menace extérieure peut aussi réduire l’espace du débat et transformer la contestation sociale en soupçon politique.

    Le véritable enjeu réside alors dans la manière dont cette affaire sera racontée : incident isolé, preuve d’ingérence, symptôme de fragilité institutionnelle ou épisode de recomposition géopolitique dans l’océan Indien.

    Comme dans de nombreux pays africains, à Madagascar la diplomatie se joue donc aussi dans les récits, les images, les soupçons et les mémoires qui circulent.
    Et en période de transition, la maîtrise du récit devient ainsi un véritable enjeu de pouvoir. À Madagascar, on l’aura compris, la bataille diplomatique est aussi une bataille de perception.The Conversation

    Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

    Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

    À Madagascar, la préparation des élections de 2027 passe par la refonte biométrique du registre électoral national avec l’objectif clair de fiabiliser les listes, mieux identifier les électeurs et renforcer la crédibilité du scrutin. Dans un pays où les dernières élections ont suscité des contestations et des accusations d’irrégularités, la biométrie est ainsi présentée comme un outil de confiance.

    Cette réforme s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pays africains ont adopté des technologies biométriques pour enregistrer ou identifier les électeurs, avec la promesse récurrente de réduire certaines fraudes et d’améliorer la qualité des scrutins.

    Mais que nous apprennent réellement les recherches consacrées à la biométrie électorale en Afrique ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de la gouvernance numérique et des nouvelles vulnérabilités informationnelles en Afrique et dans l’océan Indien, j’analyse dans cet article la biométrie non pas en tant que solution miracle ou simple outil technique, mais en tant que technologie électorale, en tenant compte de sa complexité contextuelle.

    Une promesse technique face à un problème politique

    L’essor de la biométrie électorale répond à des difficultés concrètes. Dans plusieurs pays africains, les systèmes d’état civil restent incomplets ou inégalement tenus. Identifier les électeurs constitue alors un défi majeur pour les administrations électorales.

    Les dispositifs biométriques permettent, en théorie, d’améliorer la qualité des registres électoraux en limitant les inscriptions multiples, les doublons et certaines formes de fraude documentaire.

    Les travaux d’Alan Gelb et Anna Diofasi montrent que ces technologies peuvent contribuer à renforcer la fiabilité administrative des listes électorales — notamment en réduisant le risque d’élections sérieusement contestées pouvant dégénérer en violence. À condition, toutefois, qu’elles soient déployées de manière rigoureuse et dans des contextes institutionnels appropriés. Cette dimension explique en partie leur diffusion progressive sur le continent, malgré des coûts élevés et une efficacité variable selon les pays.

    Par exemple, au Ghana, l’introduction de l’enregistrement et de la vérification biométriques à partir de 2012 a permis de dédupliquer les listes et de réduire les inscriptions multiples. Cette situation a contribué à faire reculer les contestations centrées sur la fiabilité du registre électoral, même si les élections restent malgré tout politiquement disputées.

    À l’inverse, l’étude du cas camerounais suggère que la biométrie peut contribuer à formaliser et à sécuriser les registres électoraux. Son effet sur la réduction des crises électorales demeure limité lorsque les institutions sont contestées. En outre, son efficacité reste faible si les acteurs politiques ne perçoivent pas le processus électoral comme impartial.

    Mais cette promesse technique ne doit pas être confondue avec une promesse démocratique plus large.

    Les débats publics autour de la biométrie reposent souvent sur une idée implicite : puisque l’une des controverses électorales porte sur l’identification des électeurs, une technologie capable de mieux identifier les individus permettrait de résoudre les problèmes de fraude.

    Cette perspective reflète une approche technosolutionniste, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une innovation technique pourrait, à elle seule, résoudre des problèmes sociaux ou politiques complexes. Or, les contestations électorales ne se réduisent pas aux questions d’identification. Elles peuvent aussi concerner l’achat de voix, les pressions administratives, l’intimidation des électeurs, les déséquilibres médiatiques, la désinformation, la compilation des résultats, l’indépendance des institutions électorales ou encore la confiance accordée aux autorités chargées du scrutin.

    Dans cette perspective, la biométrie peut améliorer certains aspects techniques de l’élection, notamment l’identification des électeurs, sans pour autant répondre à l’ensemble des enjeux de confiance qui entourent un scrutin.

    Quand la technologie électorale devient un objet de confiance

    Les travaux sur le Tchad montrent que la biométrie n’est pas seulement introduite pour ses performances techniques. Elle est aussi investie d’une forte charge symbolique — modernité, objectivité, neutralité — et présentée comme capable de corriger les défaillances imputées aux acteurs humains. Pourtant, cette recherche montre que la biométrie ne sort jamais du champ politique : le choix des prestataires, les coûts, la gestion des données et le rôle des experts deviennent eux-mêmes des objets de controverse. La biométrie ne supprime donc pas ici les conflits électoraux ; elle les reconfigure.

    D’autres recherches récentes sur le Kenya et le Sénégal vont dans le même sens en montrant comment cette reconfiguration opère à l’ère numérique. La numérisation déplace les controverses vers les bases de données, les serveurs et les enjeux de souveraineté numérique avec des citoyens qui réclament désormais l’ouverture des infrastructures censées produire la vérité électorale. Ce déplacement met en évidence un paradoxe : alors que la biométrie est promue comme gage de transparence, son opacité technique peut elle-même devenir une source de défiance.

    Ces vulnérabilités informationnelles électorales se présentent sous des formes variées. Il s’agit de rumeurs sur les données, d’opacité des systèmes, ou d’incapacité des institutions à rendre les mécanismes du scrutin vérifiables par les citoyens.

    À ces enjeux communicationnels s’ajoute la dimension de la souveraineté des données. Dans plusieurs pays africains, la collecte et le traitement des données biométriques sont confiés à des prestataires étrangers, ce qui soulève des questions quant au contrôle effectif des données personnelles des électeurs, à leur stockage et à leur éventuelle réutilisation.

    Au Kenya, la société française Safran Identity & Security, devenue IDEMIA, a été retenue par la commission électorale pour fournir la technologie du système KIEMS lors des élections générales de 2017, notamment pour l’identification biométrique des électeurs. Ce dispositif s’est ensuite retrouvé au cœur des controverses post-électorales, non parce qu’une fraude de l’entreprise aurait été démontrée, mais parce que la contestation a porté sur l’accès aux serveurs, la transmission électronique des résultats, la vérifiabilité du système et la transparence des infrastructures électorales.

    Cette question rejoint le débat sur le « colonialisme des données ». Les sociétés numériques reposent sur l’appropriation des traces produites par les individus, désormais traitées comme une ressource.

    Dans le contexte africain, Danielle Coleman parle d’un « 21st Century Scramble for Africa » pour désigner une nouvelle ruée vers le continent, centrée sur l’extraction, le stockage et le contrôle des données par les grandes entreprises.

    Appliqué aux élections biométriques, l’enjeu est particulièrement sensible. Les données électorales touchent à l’identité civile, à la citoyenneté, au droit de vote et à la souveraineté démocratique. Lorsque les systèmes, leur maintenance ou leur traitement dépendent de prestataires étrangers, les États africains peuvent devenir dépendants d’infrastructures qu’ils n’ont ni conçues ni pleinement gouvernées.

    Une technologie électorale ne s’impose donc pas uniquement parce qu’elle fonctionne. Son acceptation dépend aussi de la confiance accordée aux institutions qui la déploient, de la clarté des explications, de la crédibilité du dispositif et de la perception des risques par les publics. L’enjeu ne se limite donc pas à l’aspect technologique, il est aussi communicationnel.

    Pour Madagascar, l’enjeu n’est donc pas seulement d’introduire une biométrie fiable, mais de garantir autant que possible le contrôle national des données électorales, leur crédibililités, l’encadrement strict des prestataires et la compréhension publique du dispositif.

    La biométrie n’est pas un substitut à la confiance démocratique

    L’exploration des recherches consacrées aux expériences africaines invite à une conclusion prudente : la biométrie n’est ni une solution miracle, ni une technologie inutile. Son efficacité dépend de son articulation avec d’autres mécanismes démocratiques à savoir les audits indépendants, la transparence des procédures, le contrôle citoyen, les institutions crédibles.

    Le risque principal serait de la présenter comme un substitut à la confiance institutionnelle, comme si une technologie pouvait, à elle seule, garantir la crédibilité d’un scrutin. Au-delà de s’interroger sur le fonctionnement de la technologie, la question est aussi de comprendre comment les sociétés construisent la confiance autour d’elle. Car si une machine peut vérifier une identité, elle ne peut pas produire la légitimité d’une élection.

    En définitive, pour les pays africains engagés dans des réformes biométriques, et notamment pour Madagascar où l’apport de la biométrie est aujourd’hui d’actualité, la question décisive ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi de savoir si cette technologie est comprise, crédible, contrôlée et perçue comme légitime par les citoyens.

    La biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification des électeurs. La comparaison avec d’autres expériences africaines montre qu’elle peut produire des effets positifs lorsqu’elle s’inscrit dans une gouvernance électorale crédible. Outre le cas du Ghana déjà évoqué, le Sénégal constitue un exemple intéressant avec la consolidation du fichier électoral biométrique, appuyée sur la photographie, les empreintes digitales et le Numéro d’identification national, qui ont renforcé l’unicité de l’électeur et la fiabilité technique du registre.

    Ces deux exemples montrent qu’il existe bien des situations où la biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification électorale, à condition d’être accompagnée par de la transparence, des audits indépendants et une pédagogie publique suffisante.

    Mais elle ne traite pas, à elle seule, les dimensions politiques, institutionnelles et informationnelles qui conditionnent la confiance démocratique. C’est dans l’articulation entre outil technique, transparence institutionnelle et contrôle citoyen que se joue, en définitive, la crédibilité du scrutin africain.The Conversation

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Ce que révèle l’enquête sur le rôle des réseaux sociaux dans la crise de Madagascar 2025

    Ce que révèle l’enquête sur le rôle des réseaux sociaux dans la crise de Madagascar 2025

    En septembre 2025, alors que la crise socio-politique s’intensifie à Madagascar, une réalité s’impose discrètement mais puissamment : l’essentiel du débat public ne se joue plus sur les ondes ni dans les colonnes des journaux, mais dans les flux rapides et émotionnels de Facebook et WhatsApp. En quelques minutes, une rumeur peut mobiliser, inquiéter, rassurer ou diviser. En quelques heures, elle peut redessiner la perception collective d’un événement.

    Les résultats de notre récente enquête menée auprès de 253 répondants, complétés par 42 contributions qualitatives, révèlent que la crise est autant une crise politique qu’une crise de médiation où les réseaux sociaux deviennent les principaux architectes du réel. Derrière la simple perception de réseaux sociaux dédiés à la transmission d’informations, ils façonnent les émotions, orientent les interprétations et reconfigurent la confiance.

    Ce basculement, largement anticipé par les sciences de l’information et de la communication (SIC), s’observe ici avec une netteté particulière. Les médiations traditionnelles (radio, télévision, presse) cèdent du terrain à des dispositifs socio-techniques qui redéfinissent la manière dont les citoyens perçoivent, réagissent… et croient.

    Derrière la crise malgache, c’est donc une transformation plus profonde qui apparaît. C’est celle d’un espace public recomposé où l’attention, l’émotion et la vitesse deviennent les nouveaux moteurs de l’opinion malgache.

    La fin des médiations traditionnelles : vers un nouvel environnement cognitif

    Le déplacement observé dans l’enquête – de la radio et de la presse vers Facebook et WhatsApp – illustre ce que Louise Merzeau appelait une médiation environnementale. C’est-à-dire que l’information ne circule plus dans des canaux distincts mais s’inscrit dans un environnement continu, ubiquitaire, où chacun est simultanément récepteur et relais.

    Dominique Cardon rappelait que les plateformes numériques transforment la visibilité publique selon des logiques de hiérarchisation algorithmique qui ne reposent plus sur l’autorité éditoriale mais sur la dynamique attentionnelle.

    L’enquête confirme ce point : les Malgaches ne s’informent pas sur les réseaux, ils s’informent dans les réseaux, c’est-à-dire dans un écosystème où la temporalité, la viralité et l’émotion structurent la réception de l’information.

    Conformément à un phénomène analysé dans les travaux de Manuel Castells, nous passons d’un modèle de communication de masse vertical à un modèle de « mass self communication », intensément horizontal, instantané et émotionnel.

    Les plateformes comme infrastructures du réel : une crise des médiations

    Yves Jeanneret indiquait que la communication n’est pas un simple transfert d’informations mais un processus qui transforme les êtres et les formes. Les résultats de l’enquête malgache confirment cette thèse.

    L’enquête montre que 48 % des répondants déclarent avoir modifié leur opinion après avoir consulté des contenus numériques. Ce chiffre illustre ce que Jeanneret appelle « la performativité des dispositifs » : les messages ne se contentent pas de signifier ; ils organisent des parcours d’interprétations, orientent des sensibilités et éprouvent des affects.

    La crise malgache est ainsi moins une crise de l’information qu’une crise des médiations, où l’autorité symbolique se déplace vers des acteurs hybrides (groupes WhatsApp, influenceurs locaux, communautés émotionnelles, micro-réseaux sociaux affinitaires).

    L’espace public affectif : l’émotion comme norme d’intelligibilité

    Les données de l’enquête – les répondants disent éprouver colère, peur, tristesse mais aussi espoir – confirment le constat formulé par Yves Citton selon lequel nous vivons dans un régime d’attention émotionnelle où les affects structurent la réception bien plus que les faits.

    La viralité observée relève de ce que Morin nommait la logique dialogique. C’est-à-dire que le numérique agrège simultanément les forces de rationalisation (recherches d’informations, vérification) et les forces d’irrationalité (panique, rumeurs, indignation…). Ce qui circule, ce ne sont pas seulement des informations, ce sont des structures affectives, des dispositifs d’émotion qui modulent les perceptions collectives. Danah Boyd évoquait à ce propos le « context collapse », à savoir l’effondrement des cadres sociaux distincts qui expose les individus à des flux ininterrompus d’émotions hétérogènes sans médiation contextuelle.

    Dans ce paysage, l’émotion devient un raccourci cognitif, un critère de vérité, voire un mode d’appartenance.

    Une crise de confiance plus qu’une crise d’information

    Dominique Wolton insistait sur le fait que la communication politique repose d’abord sur un contrat de confiance et non sur la quantité d’information disponible. L’enquête malgache montre que ce contrat est rompu : il en ressort que les réseaux sociaux sont jugés peu fiables (2,4/5) mais sont massivement utilisés ; que les médias traditionnels sont perçus comme prudents ou silencieux ; que la parole institutionnelle est jugée trop lente ; et que les algorithmes sont accusés de censure.

    En résulte une fragmentation du récit national, chaque groupe social reconstruisant son propre réel, comme l’ont montré Alloing et Pierre dans leurs travaux sur les émotions et la réputation numérique. La crise révèle ainsi une dissociation entre l’autorité de l’information (affaiblie) et l’autorité des narratifs (renforcée).

    De la désinformation à la fragilité cognitive : une lecture écosystémique

    Réduire la situation à un phénomène de « fake news » serait, pour reprendre Morin, une « erreur de réduction ». La désinformation n’est ici que la surface visible d’un phénomène bien plus profond, qui est celui de la vulnérabilité cognitive structurelle. Elle repose sur : la saturation attentionnelle, la rapidité des cycles émotionnels, la fragmentation des médiations, le déficit de littératie médiatique et l’architecture algorithmique des plates-formes.

    L’ensemble de ces éléments forment un écosystème au sens de Miège, dans lequel l’information et la communication ne peuvent être séparées des logiques techniques, économiques et sociales qui les produisent. C’est dans ce cadre que la souveraineté cognitive devient une question stratégique comparable à ce que Proulx appelait la nécessité de « réapprendre à habiter en réseaux ».

    La nécessité d’une transition cognitive révélée par la crise

    L’enquête révèle l’urgence, à Madagascar, d’opérer une transition cognitive. Cela implique une veille capable de détecter rapidement les signaux faibles, une communication publique adaptée au rythme émotionnel des plateformes, une éducation critique aux biais de réception et une coopération structurée entre État, régulateurs, société civile et plateformes pour encadrer la circulation des contenus.

    Ces pistes s’inscrivent dans la perspective d’un « État élargi », c’est-à-dire un État qui reconnaît que la stabilité collective dépend désormais de nouveaux acteurs : infrastructures numériques, entreprises technologiques, médias sociaux, communautés connectées. Dans ce modèle, la confiance devient une infrastructure qui est le socle indispensable au fonctionnement de la vie publique, à l’image de l’électricité ou des réseaux de communication.

    La crise malgache de 2025 n’est pas un accident. C’est un révélateur des transformations profondes de nos sociétés numériques. Elle montre un espace public recomposé où s’entremêlent architectures techniques globales, émotions collectives locales et médiations affaiblies. Elle a aussi entraîné une prise de conscience au sein des médias malgaches, qui développent désormais une approche plus réflexive sur ces enjeux. Comme l’écrivait Merzeau, « la mémoire est un milieu » ; en 2025, à Madagascar, le réel l’est devenu aussi.

    Le défi dépasse largement la lutte contre la désinformation. Il s’agit désormais de reconstruire des médiations fiables, capables d’articuler faits, émotions et légitimité dans une écologie informationnelle où le vrai ne circule plus seul, mais au milieu de récits concurrents, d’affects partagés et d’algorithmes invisibles.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Madagascar : le rôle clé des réseaux sociaux dans la chute du pouvoir

    Madagascar : le rôle clé des réseaux sociaux dans la chute du pouvoir

    Le 25 septembre 2025, Antanarivo a basculé dans une crise socio-politique de grande ampleur. Ce qui avait commencé comme une contestation locale contre les délestages électriques récurrents s’est transformé en mouvement de protestation national porté, entre autres, par une jeunesse massivement connectée et amplifié par les réseaux sociaux.

    En quelques jours, les manifestations se sont étendues. Le bilan de la répression, contesté par le gouvernement malgache, s’élèverait à 22 morts et 100 blessés selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU. Le gouvernement a été dissous, une unité de l’armée (le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques, CAPSAT) a rejoint les manifestants pour s’approprier la symbolique place du 13 Mai, symbole de victoire contre le pouvoir en place.

    Le président de la République Andry Rajoelina a quitté le pays le 12 octobre, exfiltré par un avion militaire français. Alors qu’il refuse de démissionner et dénonce ce qu’il qualifie de tentative de prise du pouvoir par la force, affirmant par ailleurs avoir été victime d’une tentative d’assassinat, l’Assemblée nationale vient ce 14 octobre de voter sa destitution et une unité de l’armée ralliée aux protestataires a affirmé avoir pris le pouvoir.

    Si les suites immédiates des événements actuelles ne sont pas évidentes à prévoir, il est déjà possible d’analyser les mécanismes qui ont permis une mobilisation si rapide et si efficace des contestataires. Il apparaît que l’information – sa circulation, ses cadrages, ses temporalités – est devenue un champ de bataille politique central. À Madagascar comme ailleurs, le pouvoir se joue également dans l’espace public numérique.

    Une lecture de cette séquence malgache avec les outils des sciences de l’information et de la communication (SIC) permet de comprendre comment les réseaux sociaux peuvent catalyser une mobilisation, fragiliser des régimes politiques et redéfinir les rapports entre citoyens, médias et institutions.

    Un basculement politique façonné par l’information

    Dès les premiers jours, des vidéos montrant les pillages et les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont massivement circulé sur les réseaux sociaux.

    Ces images, souvent filmées par des citoyens ordinaires, ont eu un double effet.

    D’un côté, en mettant crûment en évidence la perte de contrôle de la part des autorités et leur recours à la violence, elles ont nourri l’indignation collective. De l’autre, elles ont contribué à structurer une narration politique de la crise : celle d’un peuple en résistance face à un pouvoir lui apparaissant comme défaillant.

    Cette dynamique repose sur le principe de la puissance de cadrage des images virales. Autrement dit, ce qui compte, ce n’est pas seulement ce qui est montré, mais la manière dont ces contenus circulent, sont commentés et s’agrègent dans des temporalités extrêmement courtes.

    Dans un contexte où les médias traditionnels malgaches adoptent, dans le traitement de l’information, une posture prudente – souvent marquée par l’autocensure ou une proximité avec les récits officiels –, les plates-formes numériques s’imposent comme l’arène centrale de production et de légitimation des discours politiques. Cette configuration évoque ce que Bernard Miège (2007) décrit comme « une société conquise par la communication », où les flux informationnels structurent les rapports sociaux plus rapidement que les institutions ne peuvent réagir.

    La génération Z, un nouvel acteur politique

    La mobilisation malgache a été portée par la génération Z : de jeunes urbains connectés, familiers des codes numériques, souvent critiques à l’égard des élites politiques. Ils ne se sont pas contentés de consommer de l’information. Ils l’ont produite, relayée et scénarisée collectivement.

    Des hashtags coordonnés (#RajoelinaDémission, ###May13) ont rythmé la contestation ; des cartes collaboratives signalant des barrages routiers ont été diffusées en temps réel ; des lives Facebook ont transformé chaque moment, chaque événement, en tribune politique.

    Ce fonctionnement horizontal, sans leader unique, a dérouté les institutions. C’est l’illustration même de la mutation de l’espace public. En même temps que des organisations structurées (partis, syndicats), des réseaux d’individus connectés produisent et amplifient l’action collective, s’inscrivant dans un espace public numérique agonistique, c’est-à-dire un espace où la confrontation d’opinions, d’émotions et de récits se substitue aux formes traditionnelles de délibération publique. Dans ce contexte, le pouvoir ne repose plus uniquement sur le contenu des messages, mais sur la capacité à connecter et à mobiliser des publics actifs capables d’imposer leur propre rythme au débat politique.

    Ingérences et vulnérabilité informationnelles

    La crise malgache n’est pas seulement endogène. Des signaux montrent une synchronisation inter-plateformes et la diffusion rapide de hashtags à partir de comptes étrangers potentiellement liés à des réseaux activistes régionaux ou à des acteurs hybrides, dans des dynamiques de cyberactivisme et géopolitique numérique.

    Mais dans un pays où l’État ne dispose d’aucune stratégie structurée de veille et de riposte informationnelle comparable à Viginum en France, force est de constater que le terrain est ouvert aux campagnes d’amplification externes, qui exploitent les émotions collectives pour accentuer la polarisation interne.

    Cette situation révèle une vulnérabilité communicationnelle structurelle, c’est-à-dire l’incapacité de nombreuses démocraties fragiles à anticiper les dynamiques informationnelles transnationales. Elle pose ainsi la question de la souveraineté informationnelle – un enjeu désormais crucial, au même titre que la sécurité militaire ou énergétique.

    L’armée entre dans l’arène numérique

    Lorsque les soldats du CAPSAT décident de soutenir les manifestants, la première bataille ne se joue pas dans la rue mais sur les réseaux sociaux. Des vidéos montrent les militaires marchant aux côtés de la foule. Ces images sont diffusées en direct, partagées en boucle et commentées massivement.

    Avant même d’entreprendre une action militaire concrète, l’armée agit symboliquement dans l’espace numérique. Cette mise en scène publique a des effets politiques immédiats car elle fragilise l’autorité du président, donne confiance aux manifestants et fait basculer l’équilibre des forces dans l’imaginaire collectif.

    En SIC, on parle de performativité communicationnelle. Cela signifie que communiquer devient un acte en soi, capable de produire des effets réels. Les images et les messages des militaires ne sont pas de simples témoignages. Ils transforment directement la situation politique. Dans cette perspective, l’armée ne se contente plus d’être une force armée traditionnelle ; elle devient aussi un acteur médiatique capable d’influencer l’opinion et les rapports de pouvoir à travers le numérique et le symbolique.

    C’est cette hybridation entre action militaire et communication en ligne qui caractérise de nombreuses crises politiques contemporaines. Lors du coup d’État au Myanmar en 2021, les militaires ont diffusé en direct leurs prises de contrôle pour imposer une narration de légitimité ; pendant la révolution égyptienne de 2011, l’armée a utilisé Facebook et la télévision pour s’allier symboliquement au peuple ; au Soudan en 2019, des factions militaires ont relayé en ligne leurs positions politiques avant de mener toute action physique, contribuant à la recomposition des rapports de force internes.

    Une grille de lecture info-communicationnelle

    Pour analyser cette séquence, on peut mobiliser une grille de lecture simple, articulée autour de quatre dimensions :

    • Les acteurs : jeunes, diasporas, autorités, plates-formes numériques ;
    • Les médias : Facebook, TikTok, vidéos citoyennes, hashtags, livestreams ;
    • La temporalité : l’accélération, la simultanéité des actions en ligne et hors ligne ;
    • Les effets politiques : la délégitimation du pouvoir, la fragmentation de l’autorité et la recomposition des alliances.

    Cette grille permet de dépasser une lecture purement événementielle pour comprendre les logiques structurelles à l’œuvre. Le cas malgache peut être rapproché d’autres épisodes récents comme le mouvement des jeunes au Sénégal en 2024 ou les récentes mobilisations de la génération Z au Maroc. Tous ont en commun ces caractéristiques : une mobilisation numérique horizontale, une déstabilisation rapide des élites et une hybridation des espaces d’action.

    Un laboratoire pour penser les nouveaux espaces publics

    La crise malgache agit comme un révélateur en ce sens qu’elle montre comment les réseaux sociaux ne sont pas de simples canaux de communication mais des infrastructures politiques capables d’organiser la contestation, de recomposer des alliances et d’affaiblir voire de défaire des pouvoirs établis. Elle illustre ainsi la nécessité pour les États de développer une gouvernance de l’information articulant communication publique, éducation numérique, dispositifs de veille et médiation démocratique. Sans cela, les sociétés s’installent dans une vulnérabilité aux dynamiques virales incontrôlées et aux manipulations externes.

    La crise malgache ne peut donc se comprendre uniquement à travers les prismes politique ou économique. Elle est aussi et surtout informationnelle, dans le sens qu’elle est produite, amplifiée et structurée par des dynamiques communicationnelles. Elle illustre la façon dont, dans des contextes de fragilité institutionnelle, les réseaux sociaux deviennent des instruments puissants capables de remodeler les rapports de pouvoir entre État, société et acteurs hybrides.

    Face à ces transformations, les États comme les sociétés civiles doivent apprendre à naviguer dans un espace public devenu profondément numérique, fluide et conflictuel, un enjeu majeur de la gouvernance démocratique du XXIe siècle.

     

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.