La ville augmentée par l’intelligence artificielle (IA) rapproche-t-elle les rives de l’océan Indien, ou en révèle-t-elle les fractures ? Carrefour névralgique concentrant la moitié du trafic conteneurisé mondial et abritant un réseau dense de câbles sous-marins, l’océan Indien constitue un espace stratégique majeur où s’entrecroisent la transition numérique et les périls climatiques. Au cœur de ce bassin, les métropoles littorales expérimentent l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans leur gestion quotidienne. La gouvernance de ces métropoles littorales ne peut être dissociée de l’interface maritime. Aussi, le concept de ville-port augmentée par l’IA s’impose comme grille d’analyse, car c’est à la frontière entre les terminaux logistiques mondialisés et le tissu municipal ordinaire que se révèlent les fractures du déploiement algorithmique.
Face à des chocs environnementaux comparables — montée des eaux, cyclones, submersions —, les réponses apportées consacrent pourtant un clivage net entre les deux rives. L’étude s’appuie sur un échantillonnage contrasté en deux binômes (voir Figure 1) : d’une part, Singapour et Chennai (Inde), métropoles asiatiques aux écosystèmes technologiques puissants et à l’impulsion étatique affirmée ; d’autre part, Mombasa (Kenya) et Dar es Salaam (Tanzanie), pivots est-africains confrontés à de lourdes contraintes d’aménagement, à des ressources budgétaires locales restreintes et à une forte informalité spatiale.
Dès lors, face aux impératifs climatiques et maritimes partagés du bassin, comment les disparités structurelles entre métropoles côtières asiatiques et est-africaines façonnent-elles des modèles de gouvernance de l’IA différents, et quels en sont les effets sur la souveraineté stratégique régionale ?
Figure 1 : Asymétries de gouvernance algorithmique dans les villes-ports de l’océan Indien. Source : réalisation de l’auteure avec QGIS, 2026. Données de localisation et de gouvernance issues des rapports municipaux et portuaires.
Pôles directeurs et prescripteurs de normes (Façade asiatique) :
Dar es Salaam : IA frugale et cartographie communautaire des zones inondables (Ramani Huria), concessions portuaires étrangères (DP World).
Flux stratégiques : Route maritime névralgique (flux conteneurisés et hydrocarbures) reliant le détroit de Bab-el-Mandeb au détroit de Malacca.
Les déterminants des disparités : pourquoi une trajectoire divergente ?
En septembre 2026, l’Organisation météorologique mondiale annonçait qu’El Niño (Testot & Valantin, 2023), ce phénomène climatique naturel qui se traduit par un réchauffement anormal de l’océan Pacifique et de l’ensemble des océans, risque de s’intensifier jusqu’à devenir l’un des épisodes les plus puissants jamais enregistrés, prolongeant ses répercussions climatiques jusqu’en 2027. De Singapour à Mombasa, les métropoles côtières de l’océan Indien font face aux mêmes régimes de mousson perturbés, aux mêmes risques de submersion et aux mêmes pressions sur leurs infrastructures portuaires, soit un socle de vulnérabilités partagées à partir duquel se déploient pourtant des logiques d’action divergentes.
Si la ville intelligente désigne l’intégration de technologies avancées (Internet des objets (IoT), données massives, algorithmes) à des modèles de gouvernance visant à renforcer la résilience territoriale et l’engagement citoyen (Barrutia et al., 2022, cité par (Maatallah et al., 2026), le concept de ville augmentée par l’IA (Valantin & Glais, 2026) qualifie plus spécifiquement les dispositifs où les modèles décisionnels automatisés interviennent dans l’arbitrage public : prédiction hydrologique, gestion prédictive des flux ou allocation des secours (Cugurullo et al., 2023). Ce pilotage urbain suppose une articulation étroite entre les administrations, les opérateurs privés et la société civile, afin de préserver l’ancrage territorial des choix technologiques. Or, dans l’océan Indien, cette gouvernance est d’emblée conditionnée par deux facteurs structurels : l’interface maritime et le différentiel de souveraineté matérielle.
La double contrainte littorale : vulnérabilité climatique et impératif logistique
L’océan Indien connaît un réchauffement supérieur à la moyenne mondiale, ce qui amplifie la virulence des cyclones et l’érosion côtière (UN-Habitat, 2024). L’IA s’y impose comme un levier de sécurité civile, mais selon des trajectoires polarisées. À Chennai (Inde), régulièrement submergée par les moussons d’hiver, l’IntegratedCommand and Control Centre (ICCC) couple des capteurs IoT à des modèles hydrologiques prédictifs afin d’anticiper le ruissellement et d’évacuer préventivement les zones inondables. À Dar es Salaam, près de 70 % de la population vit dans des quartiers informels exposés aux crues du bassin de la Msimbazi. Faute de capteurs publics et de modélisations hydrologiques lourdes, la réponse repose sur les habitants eux-mêmes : financé notamment par le programme ACP-UE NDRR , Ramani Huria forme des étudiants et des membres des communautés locales à produire, à partir d’imagerie ouverte et de cartographie participative, des cartes très précises des zones les plus inondables de la ville. Les Tanzaniens y cartographient leur propre territoire pour résoudre leurs problèmes d’inondation, tandis que Chennai s’appuie sur une infrastructure technique centralisée.
Le même fossé sépare les deux rives sur le plan logistique. L’océan Indien concentre 50 à 60 % du trafic conteneurisé mondial et plus de 70 % des flux maritimes d’hydrocarbures. Singapour a engagé l’automatisation quasi intégrale de son méga-port de Tuas, appelé à traiter 65 millions d’équivalents vingt pieds (EVP : unité de mesure standard du trafic et de la capacité des ports à conteneurs) par an : des véhicules guidés et des algorithmes prédictifs de gestion de quai y visent à accélérer la rotation des navires et à consolider la place de la cité-État comme plaque tournante du transbordement mondial.
Sur la façade africaine, Mombasa et Dar es Salaam rivalisent pour capter le transit des marchandises à destination et en provenance des pays enclavés d’Afrique de l’Est et des Grands Lacs (Ouganda, Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo). Toutefois, la modernisation portuaire de Dar es Salaam repose sur un accord signé en 2023 avec l’opérateur émirati DP World, qui exploite depuis avril 2024 le principal terminal du port dans le cadre d’une concession de trente ans, et en modernise les équipements et les systèmes informatiques (jusqu’à un milliard de dollars d’investissements annoncés). Les résultats sont tangibles : l’attente moyenne des navires serait passée de 46 à 7 jours en 2024, selon les autorités tanzaniennes. Mais ce gain a un prix stratégique : l’investissement, les choix techniques et les données du terminal relèvent d’un acteur privé étranger, dont les termes financiers restent confidentiels, ce qui a nourri, en 2023, un débat public sur une possible « vente » des ports. L’innovation vient ainsi d’un opérateur externe plutôt que d’un investissement public municipal.
Des asymétries structurelles : capital, câbles et souveraineté de la donnée
Le traitement algorithmique massif nécessite une infrastructure physique concentrée. Sur la façade asiatique de l’océan Indien, Singapour figure parmi les carrefours de câbles sous-marins les plus denses de la planète (une trentaine de systèmes en service) et a absorbé à elle seule plus de la moitié des nouvelles capacités de centres de données d’Asie du Sud-Est au cours des dernières années. Chennai bénéficie également d’atterrissements stratégiques reliant le sous-continent indien au golfe Persique et au détroit de Malacca.
À l’inverse, si les câbles 2Africa et PEACE ont fait exploser la connectivité brute de l’Afrique de l’Est, la capacité de calcul n’a pas suivi. Huit systèmes de câbles atterrissent à Mombasa, mais les grandes capacités de centres de données se trouvent à Nairobi, à environ 480 km. Le stockage et le calcul intensif, notamment pour l’IA, dépendent donc largement d’infrastructures situées hors des villes côtières, voire hors de la région. Il en résulte des coûts et des délais de transfert accrus, et surtout une exposition des données urbaines à des juridictions étrangères, ce qui limite le traitement souverain des données (Hummel et al., 2021).
Le différentiel budgétaire parachève cette fracture : Singapour consacre plus d’un milliard de dollars singapouriens sur cinq ans à sa stratégie nationale NAIS 2.0,tandis que les villes est-africaines, contraintes par des capacités d’investissement propres limitées, dépendent de l’aide multilatérale et de bailleurs extérieurs pour équiper leurs services de base. Cette asymétrie matérielle et financière conditionne directement les mécanismes des acteurs et les choix d’instruments détaillés dans la partie suivante.
[1]PEACE (Pakistan and East Africa Connecting Europe), le câble sous-marin de 15 000 km qui relie Singapour, la Malaisie, l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe via Marseille, est officiellement lancé par China Mobile International (CMI).
Comment ces trajectoires divergent-elles ?
L’écart entre les deux rives ne se mesure pas qu’au volume des investissements, il s’inscrit dans l’architecture même de la décision publique. Tandis que la façade asiatique consacre une approche cybernétique et intégrée de l’espace urbain, la côte est-africaine développe une gouvernance d’opportunité, pragmatique, mais profondément morcelée.
Centralisation holistique contre déploiements en silos
À l’est du bassin, l’action publique repose sur l’idéal du continuum informationnel. Singapour l’illustre d’autant mieux qu’elle est le premier hub mondial de transbordement de conteneurs (44,66 millions d’EVP en 2025, dont près de 90 % en transbordement en 2024) et le premier port mondial d’avitaillement en combustible : la fluidité de son port est un enjeu pour toute la région. La cité-État y a développé Virtual Singapore, initié en 2014, puis un jumeau numérique maritime, lancé en mars 2025 par l’autorité portuaire avec GovTech. Ce modèle virtuel du port, alimenté en données en temps réel, doit aider à anticiper la congestion et à gérer les aléas climatiques. Chennai reproduit cette ambition d’hypervision par son Integrated Command and Control Centre (ICCC), adossé à la mission fédérale Smart Cities lancée en 2015. Ce centre fusionne vidéosurveillance, gestion des déchets, trafic routier et alertes de submersion au sein d’une plateforme unique, administrée par la société de projet Chennai Smart City Limited afin de contourner les inerties bureaucratiques locales (Praharaj et al., 2018). Le dispositif Citizen 360°, en consolidant les profils nominatifs des administrés, pousse plus loin cette logique panoptique, soulevant de vives controverses documentées par l’Internet Freedom Foundation.
En revanche, sur la rive occidentale africaine, les contraintes budgétaires interdisent une telle convergence : la gouvernance algorithmique s’y fragmente en isolats techniques. À Mombasa, l’IA demeure confinée au domaine d’activité de laKenya Ports Authority(KPA) pour fluidifier les accès au terminal de Kilindini, sans passerelle vers les services municipaux, tandis que le programme sécuritaire Safe City (Kapiyo, 2026)déploie ses caméras de manière autonome (Jili, 2022). À Dar es Salaam, l’innovation procède souvent de la périphérie. En effet, dès 2015, le projet Ramani Huria a mobilisé étudiants et résidents pour cartographier par drones et données participatives les zones inondables de la plaine de la Msimbazi. Cette initiative remarquable peine toutefois à s’ancrer dans les documents d’urbanisme réglementaires, à l’instar du système de traçabilité des déchets Smart-TRACS, entravé par le manque de coordination institutionnelle (Pellatt & Palfreman, 2023).
Jeux d’acteurs et souveraineté : entre commande publique et dépendance extérieure
Le modèle asiatique procède d’un volontarisme régalien assumé (Ho, 2016). À Singapour, l’agence publique GovTech édicte les normes techniques, sanctuarise la propriété des données critiques et subordonne les équipementiers privés à des exigences strictes d’interopérabilité via son Model AI Governance Framework. Chennai tire parti d’un bassin industriel dynamique, l’un des premiers pôles indiens d’exportation de logiciels en mode service (SaaS), pour ancrer ses partenariats public-privé dans un tissu d’entreprises nationales, nonobstant le recours persistant à des infrastructures cloud d’origine américaine. L’Union indienne a parallèlement consolidé sa souveraineté normative avec l’adoption du Digital Personal Data Protection Act en 2023 (Gujarat National Law University & Saurabh, 2024). Sur la façade est-africaine, l’étroitesse de l’assiette financière étatique et municipale transfère le pouvoir d’orientation vers des opérateurs extraterritoriaux : bailleurs multilatéraux pour les subventions d’ingénierie, consortiums émiratis (DP World) et équipementiers chinois (Huawei) pour les infrastructures critiques (De Kluiver & Neethling, 2025). Le Kenya (en dépit de son Data Protection Act de 2019) comme la Tanzanie peinent à imposer leurs arbitrages juridiques face à ces conglomérats, nourrissant le risque d’une aliénation décisionnelle sur la gestion d’actifs urbains et logistiques névralgiques.
La confrontation de ces quatre trajectoires confirme qu’une vulnérabilité climatique et maritime partagée ne génère pas de convergence instrumentale. Trois variables structurelles déterminent l’autonomie des métropoles : la capacité de financement public, le contrôle effectif des couches logiques et matérielles des données, et la solidité du portage politique local, centralisé et souverain à Singapour, contesté mais national à Chennai, largement externalisé à Mombasa et Dar es Salaam.
Quelles conséquences stratégiques ?
En juin 2024, l’Union africaine a adopté sa première stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, articulée autour de cinq axes : bénéfices, capacités, risques, investissement et coopération. Les deux rives n’abordent pas l’IA urbaine avec la même continuité doctrinale. Singapour en a fait une politique nationale suivie : une première stratégie en 2019, une version 2.0 en décembre 2023 qui classe les villes intelligentes parmi les secteurs prioritaires, puis un Conseil national de l’IA présidé par le Premier ministre en février 2026, et une actualisation en mai 2026. La déclinaison locale s’inscrit dans cette chaîne de décision, de GovTech aux jumeaux numériques évoqués plus haut. L’Inde offre un cas intermédiaire : la Smart Cities Mission (2015-2025) a doté les 100 villes retenues, dont Chennai, d’un centre de commandement intégré, et la mission nationale IndiaAI(2024) y ajoute un volet de calcul et de données. Mais la clôture du programme urbain en mars 2025 et les controverses locales, comme celle de Citizen 360° à Chennai, rappellent que la déclinaison municipale reste inégale et sujette à débat. Sur le continent africain, l’Union africaine a adopté en juin 2024 sa première stratégie continentale en matière d’IA. Toutefois, le décalage persistant entre ce cadre programmatique et sa déclinaison locale met en lumière la fragilité d’une IA urbaine qui se déploie davantage au gré des opportunités de partenariats techniques ponctuels que dans le cadre d’une doctrine publique planifiée.
La fragmentation socio-spatiale : l’avènement de la ville côtière à deux vitesses
L’application préférentielle de l’IA aux seules fonctions d’échanges marchands accentue la dualité urbaine. À Mombasa comme à Dar es Salaam, les terminaux à conteneurs disposent d’une traçabilité prédictive continue, tandis que les municipalités peinent à financer les services de base (assainissement, voirie, gestion des déchets). Il en résulte des métropoles fragmentées, où des enclaves logistiques hyper-connectées jouxtent un tissu urbain sous-équipé (Cowen, 2014; Ogara et al., 2025). Cette césure n’oppose pas uniquement la rive asiatique à la rive africaine ; elle fracture chaque ville de l’intérieur, y compris Chennai, où la modernisation algorithmique profite prioritairement aux secteurs couverts par le réseau de l’ICCC.
Cette dissociation matérielle engendre un phénomène d’invisibilisation statistique aux lourdes conséquences spatiales : l’aide publique à la décision privilégie mécaniquement les quartiers dotés d’équipements connectés. En l’absence de capteurs publics et de relevés hydrologiques standardisés dans les zones informelles, les modèles prédictifs de crue ignorent ou sous-évaluent la vulnérabilité des populations les plus exposées, concentrant ainsi les investissements en matière de drainage et les secours sur les périmètres déjà formalisés. Si une initiative citoyenne comme Ramani Huria pallie partiellement cette carence en qualifiant le risque à partir de la cartographie participative, son défaut d’intégration aux systèmes d’information officiels maintient ces quartiers hors des arbitrages budgétaires prioritaires.
Recomposition géopolitique : vassalisation technologique et nouvel ordre maritime
La gouvernance urbaine littorale est devenue un vecteur d’influence pour les puissances extérieures. L’externalisation du pilotage numérique des terminaux à des opérateurs tiers engendre une asymétrie informationnelle majeure : en déléguant le traitement de leurs données stratégiques à des entités extraterritoriales, les métropoles est-africaines s’exposent à une érosion de leur autonomie décisionnelle, doublée d’une dépendance technique durable à l’égard de la maintenance des briques logicielles et matérielles (Abebe et al., 2021).
Ce différentiel consacre une hiérarchie régionale asymétrique : d’un côté, des métropoles-pôles capables de concevoir, d’administrer et d’exporter leurs propres architectures numériques, Singapour en tête et de l’autre, des métropoles réceptrices, réduites à consommer des solutions clés en main (Caprotti & Liu, 2022) et vulnérables au verrouillage propriétaire. Chennai illustre une position intermédiaire : si la ville exporte ses compétences logicielles, la controverse entourant Citizen 360° rappelle que la maturité technique ne garantit pas, à elle seule, la régulation éthique et la maîtrise démocratique des données produites.
Dans un océan Indien qui cristallise les rivalités de puissance entre l’Inde, la Chine, les monarchies du Golfe et les acteurs occidentaux (Brewster, 2018), la donnée urbaine et portuaire s’affirme désormais comme un actif géopolitique de premier plan. L’incapacité de certaines villes littorales à administrer souverainement leurs flux algorithmiques affaiblit leur position de négociation et réduit leur résilience face aux chocs exogènes. Le jumeau numérique de Singapour fluidifie le fret maritime, mais il ne préserve pas à lui seul la côte de la submersion. La gouvernance par l’IA ne constitue un vecteur authentique de résilience que lorsqu’elle repose sur un investissement conjoint dans la souveraineté infrastructurelle, l’ancrage démocratique local et l’autonomie budgétaire.
Intelligence artificielle et souveraineté : les nouvelles fractures de l’océan Indien
L’analyse comparée des quatre villes-ports de l’océan Indien, Singapour, Chennai, Mombasa et Dar es Salaam,démontre que l’intelligence artificielle ne constitue pas un simple levier neutre d’optimisation technique, mais un puissant révélateur des asymétries de puissance régionales. Tandis que la façade asiatique consolide une souveraineté algorithmique intégrée adossée à une commande publique robuste, la rive est-africaine demeure captive d’une modernisation parcellaire, dictée par l’urgence climatique et les intérêts d’acteurs extraterritoriaux.
L’intensification d’El Niño, annoncée jusqu’en 2027, rappelle que les métropoles côtières du bassin partagent un horizon commun de vulnérabilités physiques et logistiques (Valantin, 2026). Elles n’y répondent pourtant pas selon une trajectoire commune : Singapour capitalise sur une gouvernance cybernétique mature, Chennai avance sous la tension entre l’impulsion fédérale et la contestation civile, tandis que Mombasa et Dar es Salaam empruntent des voies aussi divergentes entre elles que celles de leurs homologues asiatiques.
Cette analyse invite dès lors à dépasser une lecture strictement binaire opposant l’Asie à l’Afrique. La fracture qui structure la gouvernance de l’IA urbaine dans la région tient moins à la géographie physique qu’à l’articulation de trois variables déterminantes : la capacité de financement public autonome, le degré effectif de souveraineté sur l’infrastructure des données, et la solidité de l’ancrage institutionnel local. À l’heure où l’Union africaine et l’Inde affirment leurs doctrines stratégiques respectives, l’enjeu cardinal pour l’océan Indien n’est plus de déterminer quelle métropole déploie la technologie la plus avancée, mais d’identifier les acteurs qui en maîtrisent souverainement les flux, les infrastructures et les finalités politiques.
Depuis le mois de septembre 2026, la guerre en Iran s’étend du golfe Persique et du détroit d’Ormuz jusqu’au Yémen. Au sud du pays, les offensives des milices houthistes, en guerre depuis une vingtaine d’années et alliées au régime des Gardiens de la Révolution, leur permettent de s’emparer de positions dominantes autour du détroit de Bab el-Mandeb, qui verrouille l’accès à la mer Rouge, et du golfe d’Aden, qui donne sur l’océan Indien[1].
En d’autres termes, les deux détroits qui contrôlent l’accès du Moyen-Orient à l’océan Indien sont directement impliqués dans la guerre avec l’Iran. Durant la même période, l’océan Indien commence à subir les effets de l’épisode El Niño 2026, phénomène climatique planétaire récurrent qui s’accompagne de la diffusion d’une couche d’eau chaude à la surface du Pacifique Sud (Testot & Valantin, El Niño, Histoire et Géopolitique d’une Bombe Climatique, Paris, 2023).
Historiquement, certains épisodes d’El Niño ont déclenché des pénuries et des famines à l’échelle de régions entières, en particulier lorsque les réponses gouvernementales se sont avérées inadaptées, voire contre-productives. Ce fut le cas en Inde et en Chine entre 1896 et 1902, où des réponses gouvernementales ineptes dans l’un des cas, insuffisantes dans l’autre, face à un épisode El Niño très violent, ont tué 6 à 19 millions d’Indiens et 10 millions de Chinois. Or, l’épisode 2026-2027 s’annonce d’une puissance historique, et ses effets vont se faire sentir de façon de plus en plus violente dans l’océan Indien en 2026 et en 2027.
Par ses effets de restriction, voire de pénurie, et par la mise sous tension de la cohésion des sociétés et l’aggravation des tensions stratégiques, cette fusion de la surchauffe géopolitique et de la surchauffe climatique produit des effets très comparables à ceux d’un siège. Mais cette fusion dépasse et englobe l’ensemble des nations et des sociétés : elle fait émerger un état de siège global, à la fois géopolitique et climatique, une situation stratégique que nous qualifions ici d’« hypersiège », dont les effets s’exercent sur l’ensemble de l’océan Indien.
Dans cet article, nous allons donc étudier comment la guerre en Iran affecte l’approvisionnement en hydrocarbures bruts et raffinés dans l’océan Indien, et comment ces effets géopolitiques se conjuguent à ceux d’El Niño. Enfin, nous allons voir comment cette situation géopolitique planétaire déclenche une mobilisation internationale.
I. La guerre d’Iran, catastrophe dans l’océan Indien ?
De début mars à octobre 2026, les différentes phases du semi-blocage du détroit d’Ormuz affectent durablement les exportations quotidiennes, qui représentent 20 % de la production mondiale de pétrole, 19 % de celle de gaz naturel et 30 % des exportations mondiales d’engrais azotés . Puis, du fait notamment des stratégies de contournement de l’Arabie saoudite (quasi-doublement des capacités de son pipeline est-ouest qui débouche sur le port de Yanbu, en mer Rouge), les exportations de brut du Moyen-Orient ont retrouvé environ 84 % de leur niveau d’avant-guerre : 16,3 millions de barils par jour en septembre, contre 19,5 avant le conflit[2].
Dans le domaine du gaz naturel liquéfié (GNL), en revanche, et malgré les efforts massifs du Qatar pour sécuriser la production, les couloirs de navigation et les méthaniers, le trafic de GNL à travers Ormuz reste en septembre environ 80 % en dessous de son niveau d’avant-guerre, soit à peu près un cinquième ; le Qatar dépend en effet d’Ormuz pour la quasi-totalité de ses exportations. Les analystes estiment qu’octobre pourrait atteindre 25 % du trafic d’avant-guerre si le rythme de fin septembre se maintient [2]. Et ce, alors que la demande internationale, en particulier européenne, s’envole en raison de la nécessité de reconstituer les stocks de gaz avant l’hiver.
Enfin, la crise des exportations de produits raffinés, dont le gazole nécessaire aux camions, ne trouve aucune solution. S’il a été possible de trouver une solution de contournement terrestre pour le brut saoudien, il n’en existe aucune pour les produits raffinés, qui dépendent des capacités de transport propres aux complexes pétrochimiques et des flottes de tankers spécialisés. La reprise relative des exportations de brut et de GNL s’adosse donc à une crise profonde des exportations de produits raffinés. Cette dichotomie entre les flux de pétrole brut, de GNL et d’hydrocarbures raffinés a des répercussions profondes sur la géopolitique de l’océan Indien, en accentuant les contrastes entre les façades africaine et asiatique.
La façade africaine et la crise des produits raffinés
La Tanzanie, le Mozambique, le Kenya, l’Afrique du Sud, Madagascar et Maurice importent peu ou pas de pétrole brut. En revanche, leurs économies nécessitent des importations continues de gazole pour les flottes de camions, d’essence pour les voitures et les deux-roues, et de kérosène et de fioul lourd pour les flottes maritimes.
Ainsi, en 2025, le Kenya s’approvisionnait à environ 66 % de son gazole dans le Golfe et n’en a reçu aucun en avril 2026 [3]. La réduction massive des exportations de produits raffinés du Golfe frappe donc de plein fouet les activités de transport et, par là, les prix des marchandises dans l’ensemble des pays africains riverains de l’océan Indien, soit près de 250 millions de personnes.
La façade asiatique et la crise gazière et pétrolière
Face à la crise d’Ormuz, les problématiques de la façade asiatique sont très différentes, mais tout aussi sensibles. Contrairement aux pays de la façade africaine, l’Inde importe avant tout du pétrole brut, car ses gigantesques complexes pétrochimiques lui permettent d’alimenter son marché intérieur en produits raffinés. En revanche, le Pakistan dépend à 99 % du Golfe pour son GNL, comme pour ses carburants raffinés. Il en va de même pour le Bangladesh, le Myanmar, le Sri Lanka et la Thaïlande. Tous ont donc dû diversifier leurs sources d’approvisionnement dans l’urgence, tout en subissant de plein fouet le choc énergétique.
Face à cette crise de l’approvisionnement en pétrole brut, le gouvernement Modi a dû accroître ses importations de pétrole russe, malgré les tensions entre la Russie et les États-Unis liées à la guerre en Ukraine. Par ailleurs, certains ports, comme Gwadar au Pakistan et Kyaukphyu au Myanmar, sont des terminaux maritimes reliés à la Chine par des pipelines dans le cadre de la Nouvelle Route de la soie. La réduction des flux pétroliers et gaziers en provenance du Golfe entraîne donc une baisse des approvisionnements chinois qui dépendent de ces terminaux.
Enfin, l’ensemble des pays asiatiques riverains de l’océan Indien a subi de plein fouet le ralentissement des approvisionnements en engrais, malgré les politiques de diversification, notamment vers la Russie. La phase active de la guerre en Iran, entre mars et mai 2026, a largement bloqué les exportations d’engrais et de leurs précurseurs, tels que les phosphates et l’urée, dont le Qatar est un grand producteur. Or, toute la façade africaine de l’océan Indien dépend du Golfe pour 20 % à 30 % de ses importations d’engrais. Les pays concernés ont donc dû faire face à la hausse massive des prix et à la crise d’accès aux carburants et aux engrais au moment même des semis de printemps[4].
C’est dans ce contexte de pressions géopolitiques, pétrochimiques et agricoles que l’ensemble de la région doit faire face à l’hypersiège climatique qu’impose El Niño.
II. El Niño et l’hypersiège climatique
El Niño…
Tous les 2 à 7 ans, un phénomène climatique récurrent, dit « El Niño », entraîne un forçage thermique massif de l’atmosphère et bouleverse le climat à l’échelle planétaire. Lors d’un épisode El Niño, la température de l’océan Pacifique équatorial peut augmenter jusqu’à 3 °C. Ce forçage entraîne un réchauffement de l’ensemble de l’atmosphère et une multiplication des événements climatiques extrêmes partout dans le monde, qui affectent notamment les zones agricoles.
… et la crise planétaire
Or, le changement climatique correspond à une mise sous pression permanente à l’échelle planétaire, c’est-à-dire à un état de siège chronique pour les sociétés contemporaines. Les vagues de chaleur transforment des milliers de villes et des millions de bâtiments en pièges à chaleur qui assiègent le corps même de dizaines, voire de centaines de millions de personnes à la fois.
Les baisses de rendement agricole à l’échelle de zones continentales entières, comme en Asie du Sud aux printemps 2023, 2024 et 2025, puis de mars à mai 2026, avec des températures oscillant entre 45 et 50 °C, font courir des risques sanitaires et alimentaires à des pays entiers. Les pressions sur la biodiversité menacent le tissu même du vivant, dont dépendent les conditions de vie fondamentales des sociétés humaines : l’alimentation, le filtrage de l’eau, la qualité des sols. Ce système de pression socio-climatique s’impose ainsi comme un hypersiège (Valantin, Géopolitique d’une Planète déréglée, rééd. 2022).
Les chocs climatiques peuvent par ailleurs profondément bouleverser les équilibres sociaux et politiques de nations et de régions entières, comme l’illustrent les « Printemps arabes » de 2010-2011, même si le choc de 2010 n’est pas imputable exclusivement à El Niño. Ainsi, entre 2008 et 2010, l’Ukraine, la Russie et le Kazakhstan subissent une série de vagues de chaleur extrêmes, tandis que des précipitations historiques affectent de vastes zones agricoles nord-américaines. En été 2010, la sécheresse et la canicule en Russie réduisent la production de blé d’environ 20 millions de tonnes, et Moscou interdit les exportations début août. Les prix mondiaux du blé progressent de 70 % entre juin et décembre 2010 [5].
Or, dans les pays arabes, le pain constitue l’aliment de base de 70 % de la population, alors que l’indice des prix des céréales passe de 163,4 en 2007 à 179,2 en 2010, puis à 240,2 en 2011. Entre 2008 et 2011, les villes du monde arabe sont secouées par une véritable prolifération de manifestations populaires, qui finit par déboucher sur l’immense ébranlement que furent les Printemps arabes.
Le monstre
Or, l’épisode El Niño 2026-2027 apparaît déjà comme d’une ampleur historique. En Europe, aux États-Unis, en Angola, au Ghana et en Afrique méridionale, la multiplication des événements climatiques extrêmes affecte, et continuera d’affecter, des zones agricoles qui subissent déjà la hausse des prix des intrants agricoles causée par la guerre d’Iran, voire qui sont moins accessibles aux agriculteurs les plus défavorisés.
Dans l’océan Indien, la mousson 2026 a été faible : elle s’est achevée avec un déficit de 12,6 % par rapport à la moyenne à long terme, la plus faible depuis plus d’une décennie, après un mois de juin déficitaire de plus de 36 %. L’Inde, le Pakistan et le Bangladesh ont subi des déficits pluviométriques d’une ampleur considérable, qui ont fortement perturbé les semailles des cultures d’été, en particulier celles du riz, base alimentaire de centaines de millions de personnes [6].
III. Face à l’hypersiège
Crise des engrais à l’époque d’El Niño
Depuis début mars 2026, les systèmes agricoles du monde entier sont donc sous pression pour adapter les plantations de 2026 à une hausse des prix des engrais beaucoup plus rapide que celle des prix alimentaires. Aux États-Unis, le prix de la tonne d’engrais azoté est ainsi passé de 400 dollars début mars 2026 à 918 dollars en mai 2026. Face à ce contexte, les institutions internationales se mobilisent de manière anticipative, à une échelle inédite.
Mobilisation internationale
Une mobilisation internationale majeure est en cours face à l’épisode El Niño 2026, qui a atteint un niveau d’intensité très élevé au second semestre 2026. La réponse mondiale est pilotée conjointement par les agences onusiennes (FAO, PAM, OCHA, UNICEF), des réseaux humanitaires et des agences météorologiques régionales. La FAO et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont lancé leur premier appel conjoint à l’action anticipatoire : 202 millions de dollars pour protéger près de 9 millions de personnes (dont 8,8 millions) dans 22 pays à haut risque, entre juin 2026 et mars 2027 [7]. Dans le même temps, l’UNICEF concentre ses efforts sur la protection des enfants contre la malnutrition et les épidémies, l’Organisation météorologique mondiale coordonne la modélisation et l’émission d’alertes pour anticiper le pic du phénomène, et la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge déploient des plans d’urgence dans les zones exposées à la sécheresse extrême ou aux inondations.
Sur le plan financier, le Fonds monétaire international (FMI) indique qu’il se prépare à soutenir les pays vulnérables exposés à El Niño et à la hausse des prix de l’énergie liée à la guerre avec l’Iran. Face à ces risques, le FMI a pour mission de fournir un soutien financier pour faire face aux chocs externes. Il dispose, à cette fin, d’instruments d’urgence (Rapid Credit Facility et Rapid Financing Instrument) et, à long terme, du Fonds pour la résilience et la durabilité (RST/RSF).
La mobilisation est particulièrement active et structurée dans l’océan Indien, où l’effet d’El Niño se combine à un dipôle de l’océan Indien (IOD) positif, un couplage qui accentue fortement les anomalies climatiques des deux rives du bassin [9].
La façade africaine
En Afrique de l’Est (Corne de l’Afrique), El Niño et le dipôle positif annoncent des pluies diluviennes ; au sud de l’océan Indien, ils accentuent le risque de sécheresse. Le centre climatologique régional ICPAC prévoit, pour la saison octobre-décembre 2026, 90 % de chances de pluies supérieures à la normale sur le sud de l’Éthiopie, le centre et le sud de la Somalie, ainsi que le nord-est du Kenya, avec des risques d’inondations et de maladies hydriques [9]. Les agences prépositionnent de l’aide humanitaire et des kits sanitaires (contre le choléra et les maladies à transmission vectorielle).
Dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien (Madagascar, Mascareignes, Comores), le Forum d’orientation climatique du Sud-Ouest de l’océan Indien (SWIOCCOF), avec le soutien de l’OMM, a publié des directives spécifiques pour adapter les secteurs sensibles (agriculture, eau, énergie) aux variations de trajectoire des cyclones et au risque de sécheresse au sud de Madagascar.
La façade asiatique
Sur les rives nord et est de l’océan Indien (Asie du Sud, Indonésie) sévissent déjà une sécheresse aiguë et des vagues de chaleur. En Indonésie et dans l’archipel malais, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), le gouvernement indonésien et la FAO ont activé des protocoles de préparation aux sécheresses extrêmes : gestion des ressources en eau, sécurité alimentaire rurale, prévention des méga-feux de forêt. En Inde et au Sri Lanka, les gouvernements mettent en place des systèmes de surveillance étroite de l’impact sur les récoltes et d’ajustement des marchés agricoles pour éviter une crise de dépendance alimentaire.
Le Pakistan est un cas particulier, en ce qu’il s’agit d’un pays de plus de 259 millions d’habitants, particulièrement pauvre, et qui présente une vulnérabilité extrême face à El Niño en raison de sa double géographie, avec des vallées glaciaires au nord et de vastes plaines arides au sud. Parallèlement, l’élévation des températures en haute altitude accélère la fonte des glaciers de l’Hindu Kush et de l’Himalaya, ce qui génère des risques majeurs d’inondations soudaines dues à la rupture de lacs glaciaires (GLOF) et de crues violentes en amont, tandis que le reste du pays subit un stress hydrique aigu [10].
Sur le plan national, les autorités pakistanaises ont renforcé leur préparation [11]. L’État exploite la modélisation climatique et le suivi satellitaire pour cartographier en temps réel le stress hydrique des cultures, rationner l’eau d’irrigation et émettre des alertes précoces dans les vallées exposées aux crues glaciaires ; des protocoles de gestion des barrages et de conservation des ressources sont activés plusieurs semaines à l’avance pour atténuer l’impact sur la production agricole et sur le réseau électrique.
Anticiper les chocs : vers un océan Indien antifragile
En d’autres termes, le croisement des effets d’El Niño et de la guerre d’Iran est en train de déclencher une révolution stratégique dans l’espace océanique indien : celle de l’anticipation et de la préparation, tant nationales qu’internationales. L’enjeu est d’atténuer les chocs et d’améliorer la résilience des pays et des sociétés. Une telle mobilisation préventive, d’une ampleur inhabituelle, a certes des précédents (l’action anticipatoire de 2023-2024), mais elle change d’échelle [12].
Il va donc falloir étudier de près comment cette nouvelle approche permettra de renforcer l’« anti-fragilité » du système international (Nasim Nicholas Taleb, Antifragile, 2014), en particulier dans l’océan Indien, sachant que les stratégies d’anti-fragilité sont appelées à jouer un rôle croissant face aux bouleversements géopolitiques que la crise planétaire va sans cesse accentuer.
Références
[1] AFP/Reuters, « Los hutíes toman la isla de Perim… », Primicias, 11 sept. 2026 : https://www.primicias.ec/internacional/guerra-iran-huties-estrecho-bab-mandeb-canal-suez-amenaza-132343/ ; Critical Threats, Iran Update, 10 sept. 2026 : https://www.criticalthreats.org/analysis/iran-update-september-10-2026
[2] Business Today, « LNG traffic through Hormuz returns, but remains 80% below pre-war levels », 2 oct. 2026 : https://www.businesstoday.in/world/story/lng-traffic-through-hormuz-returns-but-remains-80-below-pre-war-levels-559162-2026-10-02 ; voir aussi Reuters via IDN Financials (S&P, trafic GNL de septembre) : https://www.idnfinancials.com/news/69829/lng-shipments-via-hormuz-rise-highest-since-iran-war
[3] Argus Media, « Kenya lowers fuel standards to ease supply access », 6 mai 2026 : https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2823249-kenya-lowers-fuel-standards-to-ease-supply-access
[4] Africa Finance Corporation / AFP, « Africa faces 86 million tonne fuel shortfall by 2040 », The Standard : https://www.standardmedia.co.ke/africa/article/2001546090/africa-faces-86-million-tonne-fuel-shortfall-by-2040
[5] NOAA, « Agricultural and food security impacts from the 2010 Russia flash drought » : https://repository.library.noaa.gov/view/noaa/68474 ; « Reading the world in a loaf of bread », Resilience.org : https://www.resilience.org/?p=1237441
[6] 5paisa / IMD, « India records weakest monsoon in over a decade », 30 sept. 2026 : https://www.5paisa.com/blog/india-records-weakest-monsoon-in-over-a-decade-as-rainfall-falls-126-below-average
[7] FAO/PAM, « Bracing for El Niño : FAO and WFP launch joint appeal… », juin 2026 : https://www.fao.org/newsroom/detail/bracing-for-el-ni%C3%B1o–fao-and-wfp-launch-joint-appeal-to-protect-8.8-million-people-from-extreme-weather-events/en
[8] AFP, « IMF preparing El Nino assistance, ‘concerned about food security’ », Jamaica Observer, 7 oct. 2026 : https://www.jamaicaobserver.com/2026/10/07/imf-preparing-el-nino-assistance-concerned-food-security/ ; PIIE, « El Niño could drag down the global economy… », juil. 2026 : https://www.piie.com/blogs/realtime-economics/2026/el-nino-could-drag-down-global-economy-almost-700-billion-or-3 ; FMI, « Proposal for a Food Shock Window… », oct. 2022 : https://www.bookstore.imf.org/books/proposal-for-a-food-shock-window-under-the-rapid-financing-instrument-and-rapid-credit-facility
[9] OMM, « El Niño impacts Greater Horn of Africa », 19 août 2026 : https://wmo.int/media/news/el-nino-impacts-greater-horn-of-africa ; ICPAC, communiqué du 18 août 2026 : https://www.icpac.net/news/the-greater-horn-of-africa-is-expected-to-experience-a-wetter-than-normal-october-december-ond-2026-season-as-el-niño-strengthens/
[10] ProPakistani, « PMD forecasts below-normal rainfall and higher temperatures across Pakistan », 4 juin 2026 : https://propakistani.pk/2026/06/04/pmd-forecasts-below-normal-rainfall-and-higher-temperatures-across-pakistan/
[11] Arab News / AFP, « Pakistan warns of heightened glacial lake flood risk as temperatures rise », 26 févr. 2026 : https://www.arabnews.com/node/2634499
[12] Anticipation Hub et al., « El Niño 2026–2027 : seizing the moment » : https://www.anticipation-hub.org/news/el-nino-2026-2027-seizing-the-moment
À Madagascar, chaque affaire impliquant directement ou indirectement la Franceravive les débats sur sa place, son influence et la nature de la relation franco-malgache. Ces réactions ne se limitent désormais plus aux échanges diplomatiques ni aux prises de position officielles. Elles se prolongent et s’amplifient sur les réseaux sociaux.
À l’ère numérique, l’image d’un État se construit autant à travers ses actions que par les commentaires, les controverses et les réinterprétations qu’elles suscitent en ligne. Les programmes de coopération, les investissements et les prises de parole officielles demeurent essentiels, mais leur existence ne garantit plus, à elle seule, leur compréhension ni leur réception.
Les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de l’environnement communicationnel. Ils ne constituent pas seulement des canaux de diffusion : ils sont aussi des espaces où l’action publique est interprétée, discutée et parfois détournée de son intention initiale.
L’objectif n’était pas de mesurer l’opinion de l’ensemble de la population malgache, mais de comprendre comment la France est représentée, discutée et réinterprétée dans différents contextes conversationnels.
Un résultat central se dégage : la France n’est ni uniformément rejetée ni uniformément valorisée. Son image est contextuelle, multidimensionnelle et dépendante du cadrage.
Il n’existe pas une seule image de la France
La perception de la France varie selon qu’il s’agit d’aide humanitaire, de visas, de souveraineté, de défense, d’économie, d’études ou de francophonie.
Au-delà d’un simple jugement favorable ou défavorable, les conversations évaluent la relation franco-malgache à travers cinq questions : que produit-elle concrètement ? Qui en bénéficie le plus ? Madagascar conserve-t-il la maîtrise de ses choix et de ses actifs ? À qui sont attribués les résultats ou les échecs ? Les droits, les opportunités et les bénéfices sont-ils perçus comme réciproques ?
Cette grille permet de comprendre pourquoi une même action peut être appréciée pour son utilité, mais contestée lorsqu’elle est interprétée comme déséquilibrée ou insuffisamment respectueuse de la souveraineté malgache.
L’aide humanitaire et la capacité opérationnelle française constituent ainsi l’actif réputationnel le plus net du corpus. Elles sont favorablement reçues lorsque leurs effets sont visibles, rapides et directement identifiables.
À l’inverse, les visas et la mobilité condensent un jugement beaucoup plus large sur l’équité de la relation. Une procédure administrative peut alors devenir le symbole d’une réciprocité jugée insuffisante.
La réputation française ne dépend donc pas uniquement de ce que la France accomplit. Elle repose aussi sur la capacité des publics à identifier les résultats, les bénéficiaires et à partager les responsabilités.
Le contexte de diffusion fait partie du message
Les conversations associées aux trois médias étudiés n’activent pas les mêmes répertoires. Dans le corpus de 2424.mg, l’histoire, la souveraineté, la défense, la Russie ou les îles Éparses apparaissent plus fréquemment. Sur Orange Actu Madagascar, les échanges mettent davantage en avant la responsabilité interne, la gouvernance malgache et le pragmatisme économique. Dans L’Express de Madagascar, les lectures observées sont plus institutionnelles, avec une présence accrue des infrastructures et de la souveraineté culturelle.
Ces différences ne permettent pas d’enfermer les lecteurs dans des catégories fixes. Conformément aux étudessur ce sujet, elles montrent néanmoins que la réception d’un message dépend aussi de l’environnement médiatique et de la communauté qui s’en saisit. Une communication uniforme, diffusée à l’identique sur tous les sujets et dans tous les espaces, devient dès lors insuffisante.
Les commentaires ne constituent pas un sondage, mais des capteurs de dynamiques discursives. Les commentaires Facebook ne reflètent pas « ce que pense Madagascar » : ils ne constituent pas un échantillon représentatif de la population, car ils résultent d’une double sélection — celle des personnes qui choisissent de commenter et celle des contenus ou des réactions rendus plus visibles par la plateforme, notamment par son algorithme. Ils peuvent ainsi rendre plus apparentes des opinions polarisées, conflictuelles ou très engagées, sans en mesurer la prévalence au sein de la population générale.
Mais ils ne sont pas dépourvus de valeur. Ils fonctionnent comme des capteurs narratifs. Ils permettent d’identifier les récits disponibles, les sujets qui cristallisent les tensions et les associations d’idées susceptibles d’être réactivées par une nouvelle actualité.
L’enjeu n’est donc pas de répondre à chaque commentaire négatif ni de considérer toute critique comme une opération d’influence. Il consiste à détecter les cadres d’interprétation avant qu’ils ne s’imposent à la conversation.
Passer de la communication de présence à la communication de preuve
La relation France–Madagascar conserve un capital symbolique, institutionnel et opérationnel important. Mais celui-ci ne peut produire pleinement ses effets que s’il se traduit par des bénéfices lisibles, équilibrés et clairement attribuables. C’est pourquoi l’étude pilote propose de passer d’une communication de présence à une communication de preuve : montrer ce que la relation produit concrètement, à qui elle bénéficie et quels changements observables elle permet.
Cette approche suppose également de rendre visibles les bénéfices mutuels, de distinguer les responsabilités françaises, malgaches et partagées, et de présenter Madagascar comme acteur de ses priorités et de ses choix, plutôt que comme simple bénéficiaire. Cette exigence de réciprocité et de respect de la souveraineté dépasse d’ailleurs le seul cadre franco-malgache. Dans son message à la nation du 31 décembre 2025, le président du Faso, Ibrahim Traoré, réaffirmait ainsi l’ouverture de son pays à des partenaires « sincères », à condition qu’ils respectent sa souveraineté, sa liberté et sa dignité.
Plus le sujet est sensible, moins le message peut rester abstrait. La défense, les visas ou la compétition géopolitique exigent davantage de préparation, de transparence et de réciprocité visible. Ils nécessitent aussi, lorsque cela est pertinent, des prises de parole conjointes ou portées par des acteurs malgaches crédibles.
Il ne s’agit pas d’éviter les sujets à risque, mais de les préparer en anticipant les récits qu’ils sont susceptibles d’activer.
Un enjeu qui dépasse la France
Le cas franco-malgache constitue enfin un laboratoire d’un phénomène beaucoup plus large. L’océan Indien est devenu un espace de compétition stratégique entre plusieurs puissances — France, Chine, Inde, États-Unis, Russie ou encore les pays du Golfe — qui cherchent toutes, à des degrés divers, à y renforcer leur influence.
Mais cette compétition ne se joue plus seulement dans les accords, les investissements ou les coopérations militaires. À l’ère des réseaux sociaux, elle se joue aussi dans les perceptions.
Il ne s’agit donc plus seulement de se demander ce qu’il faut dire, mais d’aller plus loin : que comprennent réellement les publics des actions entreprises ?
C’est cette évolution qui transforme profondément la communication diplomatique. À l’ère des réseaux sociaux, l’influence ne repose plus seulement sur la capacité à convaincre. Elle commence aussi, et peut-être d’abord, par la capacité à écouter.
Le 29 avril 2026, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a indiqué avoir convoqué le chargé d’affaires de Madagascar à Paris, après la déclaration persona non grata d’un agent diplomatique français à Antananarivo. Paris a rejeté les accusations de déstabilisation et réaffirmé son soutien au processus de transition malgache.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte judiciaire sensible. Des enquêtes ont été ouvertes à Madagascar sur une tentative présumée d’assassinat du chef de l’État et un projet présumé de coup d’État, dans lesquelles plusieurs personnes ont été placées en détention provisoire.
À ce stade, ces accusations doivent être abordées avec prudence : elles relèvent d’enquêtes en cours et ne sauraient être confondues avec des faits établis. L’enjeu n’est pas tant de trancher la réalité judiciaire de l’affaire que d’analyser ce qu’elle produit dans l’espace public notamment en termes de récit d’ingérence, de souveraineté et de déstabilisation.
En tant que chercheur en sciences de l’information, j’ai étudié l’impact des réseaux sociaux sur la stabilité démocratique malgache. L’expulsion d’un agent diplomatique français à Madagascar illustre un élément clé. Dans une transition politique fragile, une affaire bilatérale peut devenir une bataille de récits autour de l’ingérence, de la souveraineté et des recompositions d’influence dans l’océan Indien.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que cette affaire dit des relations entre Paris et Antananarivo. Il est aussi de comprendre ce qu’elle révèle de la diplomatie contemporaine. Celle-ci est désormais exposée aux récits, aux soupçons, aux mémoires historiques et aux circulations numériques.
Un incident diplomatique dans une transition fragile
Depuis septembre 2025, Madagascar connaît une forte mobilisation portée par le mouvement Gen Z, née de revendications très concrètes contre les coupures d’eau et d’électricité, puis élargie à la corruption et à la crise sociale.
Les mobilisations de septembre 2025 apparaissent comme étant les plus importantes qu’ait connues Madagascar depuis plusieurs années, avec une organisation inspirée d’autres mouvements de jeunesse, notamment au Kenya et au Népal.
Cette contestation a ensuite pris une dimension politique majeure en octobre 2025, à la suite de semaines de manifestations et de l’intervention d’une unité militaire d’élite, le CAPSAT, menée par le colonel Michaël Randrianirina. Celui-ci a ensuite pris la tête de la transition.
Or, les transitions politiques sont toujours des périodes de forte vulnérabilité informationnelle. Les institutions doivent produire de la stabilité alors même que leur légitimité reste discutée. Les acteurs politiques cherchent à fixer un récit dominant : récit de restauration, récit de rupture, récit d’ordre, récit populaire ou récit sécuritaire.
Dans ce contexte, l’affaire de l’agent français ne se réduit pas à une friction diplomatique. Elle survient alors que le pouvoir de transition doit gérer simultanément la crise énergétique, l’ordre public, la sortie institutionnelle et les contestations portées par la Gen Z. D’un point de vue médiatique, la reprise des manifestations est perçue comme le signe du discrédit croissant des autorités de transition, avec des militants arrêtés et des critiques persistantes sur l’incapacité à résoudre la crise énergétique.
Changement de regard
Pour les sciences de l’information et de la communication, un événement n’est jamais seulement un fait. Il devient public à travers les récits qui le rendent intelligible. Ces récits sélectionnent des causes, désignent des responsables, hiérarchisent des émotions et orientent les interprétations collectives.
C’est précisément ce qui se joue ici. Une crise initialement liée à des problèmes internes — accès à l’eau, électricité, gouvernance, jeunesse, légitimité politique — peut être progressivement relue à travers le prisme de la déstabilisation. Ce changement de regard est décisif.
Lorsqu’un pouvoir parle de complot, de tentative de coup d’État ou d’ingérence étrangère, il ne décrit pas seulement une menace. Il propose une interprétation officielle de la crise. Cette interprétation sélectionne des responsables, déplace l’attention publique et transforme une contestation sociale en enjeu de sécurité nationale. C’est là que se joue la dimension communicationnelle de l’affaire : le récit ne vient pas après l’événement, il participe à sa signification politique.
Ce mécanisme n’est pas propre à Madagascar. Dans de nombreux contextes de transition ou de fragilité institutionnelle, la figure de l’ingérence étrangère fonctionne comme une ressource politique. Elle permet d’unifier un camp, de délégitimer des opposants, de justifier un durcissement sécuritaire ou de réaffirmer l’autorité de l’État.
Cela ne signifie pas que toute accusation d’ingérence serait nécessairement infondée. Les ingérences existent, notamment dans des espaces géopolitiques disputés. Mais l’analyse communicationnelle invite à distinguer la réalité éventuelle des faits, qui relève de l’enquête, et les effets publics du récit, qui relèvent de la circulation de l’information.
Un acteur diplomatique mais aussi symbolique
À Madagascar, la France est à la fois une ancienne puissance coloniale, un acteur diplomatique majeur, un partenaire économique, culturel et sécuritaire, mais aussi une figure symbolique oscillant entre acceptation et contestation. La relation franco-malgache est travaillée par une mémoire historique longue, dans laquelle se mêlent coopération, dépendance, ressentiment et revendication de souveraineté.
Le dossier des îles Éparses illustre cette charge symbolique. En juin 2025, Madagascar a réaffirmé sa demande derestitution de ces îles administrées par la France dans le canal du Mozambique, en sollicitant également une indemnisation pour les pertes économiques subies. Cette question reste un contentieux majeur, à la fois territorial, économique et mémoriel.
Même lorsqu’un démenti intervient rapidement, il ne suffit pas toujours à neutraliser totalement la puissance symbolique du récit. En communication politique,l’accusation agit parfois moins comme une preuve que comme un cadrage en ce sens qu’elle installe une interprétation avant même que les faits ne soient définitivement établis.
L’affaire intervient également au moment où Madagascar cherche à diversifier ses partenariats. Depuis la transition, le nouveau pouvoir affiche une diplomatie ouverte à plusieurs acteurs. Les autorités malgaches cherchent àrassurer Parisaprès un rapprochement remarqué avec Moscou, tout en revendiquant une diplomatie pragmatique et ouverte à tous les partenaires.
Cette évolution doit être replacée dans un cadre régional plus large. L’océan Indien est devenu un espace stratégiqueoù se croisent des enjeux de routes maritimes, d’accès aux ressources, de sécurité, d’influence diplomatique et de projection militaire. La France y dispose d’intérêts importants, notamment avec La Réunion, Mayotte et les îles Éparses. Mais elle n’est plus seule.
La Russie, la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Afrique du Sud ou encore les organisations régionales peuvent peser, chacune à leur manière, dans les équilibres de Madagascar. Dans un tel environnement, toute fragilisation de l’image française peut être interprétée comme une opportunité par d’autres acteurs.
La compétition d’influence ne se limite plus aux accords militaires, aux financements ou aux visites officielles. Elle passe aussi par les récits : qui est présenté comme partenaire fiable ? Qui est décrit comme puissance intrusive ? Qui apparaît comme soutien à la souveraineté ? Qui est associé à la crise ?
La diplomatie à l’épreuve des vulnérabilités informationnelles
Cette affaire montre qu’un incident diplomatique ne reste plus confiné aux canaux institutionnels. Il devient rapidement un objet médiatique, politique et numérique, circulant dans un espace public traversé par les émotions collectives, les mémoires historiques et les frustrations sociales. Les États doivent donc gérer, en plus de leurs relations diplomatiques, leurs vulnérabilités communicationnelles.
Pour la France, le démenti est nécessaire, mais il ne suffit pas toujours lorsque l’accusation trouve un terrain favorable dans l’histoire coloniale ou la compétition géopolitique. Pour Madagascar, la revendication de souveraineté est légitime, mais le registre de la menace extérieure peut aussi réduire l’espace du débat et transformer la contestation sociale en soupçon politique.
Le véritable enjeu réside alors dans la manière dont cette affaire sera racontée : incident isolé, preuve d’ingérence, symptôme de fragilité institutionnelle ou épisode de recomposition géopolitique dans l’océan Indien.
Comme dans de nombreux pays africains, à Madagascar la diplomatie se joue donc aussi dans les récits, les images, les soupçons et les mémoires qui circulent.
Et en période de transition, la maîtrise du récit devient ainsi un véritable enjeu de pouvoir. À Madagascar, on l’aura compris, la bataille diplomatique est aussi une bataille de perception.
Le 25 septembre 2025, Antanarivo a basculé dans une crise socio-politique de grande ampleur. Ce qui avait commencé comme une contestation locale contre les délestages électriques récurrents s’est transformé en mouvement de protestation national porté, entre autres, par une jeunesse massivement connectée et amplifié par les réseaux sociaux.
En quelques jours, les manifestations se sont étendues. Le bilan de la répression, contesté par le gouvernement malgache, s’élèverait à 22 morts et 100 blessés selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU. Le gouvernement a été dissous, une unité de l’armée (le Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques, CAPSAT) a rejoint les manifestants pour s’approprier la symbolique place du 13 Mai, symbole de victoire contre le pouvoir en place.
Si les suites immédiates des événements actuelles ne sont pas évidentes à prévoir, il est déjà possible d’analyser les mécanismes qui ont permis une mobilisation si rapide et si efficace des contestataires. Il apparaît que l’information – sa circulation, ses cadrages, ses temporalités – est devenue un champ de bataille politique central. À Madagascar comme ailleurs, le pouvoir se joue également dans l’espace public numérique.
Une lecture de cette séquence malgache avec les outils des sciences de l’information et de la communication (SIC) permet de comprendre comment les réseaux sociaux peuvent catalyser une mobilisation, fragiliser des régimes politiques et redéfinir les rapports entre citoyens, médias et institutions.
Un basculement politique façonné par l’information
Dès les premiers jours, des vidéos montrant les pillages et les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont massivement circulé sur les réseaux sociaux.
Ces images, souvent filmées par des citoyens ordinaires, ont eu un double effet.
D’un côté, en mettant crûment en évidence la perte de contrôle de la part des autorités et leur recours à la violence, elles ont nourri l’indignation collective. De l’autre, elles ont contribué à structurer une narration politique de la crise : celle d’un peuple en résistance face à un pouvoir lui apparaissant comme défaillant.
Cette dynamique repose sur le principe de la puissance de cadrage des images virales. Autrement dit, ce qui compte, ce n’est pas seulement ce qui est montré, mais la manière dont ces contenus circulent, sont commentés et s’agrègent dans des temporalités extrêmement courtes.
Dans un contexte où les médias traditionnels malgaches adoptent, dans le traitement de l’information, une posture prudente – souvent marquée par l’autocensure ou une proximité avec les récits officiels –, les plates-formes numériques s’imposent comme l’arène centrale de production et de légitimation des discours politiques. Cette configuration évoque ce que Bernard Miège (2007) décrit comme « une société conquise par la communication », où les flux informationnels structurent les rapports sociaux plus rapidement que les institutions ne peuvent réagir.
La génération Z, un nouvel acteur politique
La mobilisation malgache a été portée par la génération Z : de jeunes urbains connectés, familiers des codes numériques, souvent critiques à l’égard des élites politiques. Ils ne se sont pas contentés de consommer de l’information. Ils l’ont produite, relayée et scénarisée collectivement.
Des hashtags coordonnés (#RajoelinaDémission, ###May13) ont rythmé la contestation ; des cartes collaboratives signalant des barrages routiers ont été diffusées en temps réel ; des lives Facebook ont transformé chaque moment, chaque événement, en tribune politique.
Ce fonctionnement horizontal, sans leader unique, a dérouté les institutions. C’est l’illustration même de la mutation de l’espace public. En même temps que des organisations structurées (partis, syndicats), des réseaux d’individus connectés produisent et amplifient l’action collective, s’inscrivant dans un espace public numérique agonistique, c’est-à-dire un espace où la confrontation d’opinions, d’émotions et de récits se substitue aux formes traditionnelles de délibération publique. Dans ce contexte, le pouvoir ne repose plus uniquement sur le contenu des messages, mais sur la capacité à connecter et à mobiliser des publics actifs capables d’imposer leur propre rythme au débat politique.
Ingérences et vulnérabilité informationnelles
La crise malgache n’est pas seulement endogène. Des signaux montrent une synchronisation inter-plateformes et la diffusion rapide de hashtags à partir de comptes étrangers potentiellement liés à des réseaux activistes régionaux ou à des acteurs hybrides, dans des dynamiques de cyberactivisme et géopolitique numérique.
Mais dans un pays où l’État ne dispose d’aucune stratégie structurée de veille et de riposte informationnelle comparable à Viginum en France, force est de constater que le terrain est ouvert aux campagnes d’amplification externes, qui exploitent les émotions collectives pour accentuer la polarisation interne.
Cette situation révèle une vulnérabilité communicationnelle structurelle, c’est-à-dire l’incapacité de nombreuses démocraties fragiles à anticiper les dynamiques informationnelles transnationales. Elle pose ainsi la question de la souveraineté informationnelle – un enjeu désormais crucial, au même titre que la sécurité militaire ou énergétique.
L’armée entre dans l’arène numérique
Lorsque les soldats du CAPSAT décident de soutenir les manifestants, la première bataille ne se joue pas dans la rue mais sur les réseaux sociaux. Des vidéos montrent les militaires marchant aux côtés de la foule. Ces images sont diffusées en direct, partagées en boucle et commentées massivement.
Avant même d’entreprendre une action militaire concrète, l’armée agit symboliquement dans l’espace numérique. Cette mise en scène publique a des effets politiques immédiats car elle fragilise l’autorité du président, donne confiance aux manifestants et fait basculer l’équilibre des forces dans l’imaginaire collectif.
En SIC, on parle de performativité communicationnelle. Cela signifie que communiquer devient un acte en soi, capable de produire des effets réels. Les images et les messages des militaires ne sont pas de simples témoignages. Ils transforment directement la situation politique. Dans cette perspective, l’armée ne se contente plus d’être une force armée traditionnelle ; elle devient aussi un acteur médiatique capable d’influencer l’opinion et les rapports de pouvoir à travers le numérique et le symbolique.
C’est cette hybridation entre action militaire et communication en ligne qui caractérise de nombreuses crises politiques contemporaines. Lors du coup d’État au Myanmar en 2021, les militaires ont diffusé en direct leurs prises de contrôle pour imposer une narration de légitimité ; pendant la révolution égyptienne de 2011, l’armée a utilisé Facebook et la télévision pour s’allier symboliquement au peuple ; au Soudan en 2019, des factions militaires ont relayé en ligne leurs positions politiques avant de mener toute action physique, contribuant à la recomposition des rapports de force internes.
Une grille de lecture info-communicationnelle
Pour analyser cette séquence, on peut mobiliser une grille de lecture simple, articulée autour de quatre dimensions :
Les acteurs : jeunes, diasporas, autorités, plates-formes numériques ;
Les médias : Facebook, TikTok, vidéos citoyennes, hashtags, livestreams ;
La temporalité : l’accélération, la simultanéité des actions en ligne et hors ligne ;
Les effets politiques : la délégitimation du pouvoir, la fragmentation de l’autorité et la recomposition des alliances.
Cette grille permet de dépasser une lecture purement événementielle pour comprendre les logiques structurelles à l’œuvre. Le cas malgache peut être rapproché d’autres épisodes récents comme le mouvement des jeunes au Sénégal en 2024 ou les récentes mobilisations de la génération Z au Maroc. Tous ont en commun ces caractéristiques : une mobilisation numérique horizontale, une déstabilisation rapide des élites et une hybridation des espaces d’action.
Un laboratoire pour penser les nouveaux espaces publics
La crise malgache agit comme un révélateur en ce sens qu’elle montre comment les réseaux sociaux ne sont pas de simples canaux de communication mais des infrastructures politiques capables d’organiser la contestation, de recomposer des alliances et d’affaiblir voire de défaire des pouvoirs établis. Elle illustre ainsi la nécessité pour les États de développer une gouvernance de l’information articulant communication publique, éducation numérique, dispositifs de veille et médiation démocratique. Sans cela, les sociétés s’installent dans une vulnérabilité aux dynamiques virales incontrôlées et aux manipulations externes.
La crise malgache ne peut donc se comprendre uniquement à travers les prismes politique ou économique. Elle est aussi et surtout informationnelle, dans le sens qu’elle est produite, amplifiée et structurée par des dynamiques communicationnelles. Elle illustre la façon dont, dans des contextes de fragilité institutionnelle, les réseaux sociaux deviennent des instruments puissants capables de remodeler les rapports de pouvoir entre État, société et acteurs hybrides.
Face à ces transformations, les États comme les sociétés civiles doivent apprendre à naviguer dans un espace public devenu profondément numérique, fluide et conflictuel, un enjeu majeur de la gouvernance démocratique du XXIe siècle.
De Madagascar à Maurice, des Comores aux Seychelles, la transition numérique est souvent présentée comme un moteur de modernisation. Mais sans compétences adaptées, sans protection des travailleurs et sans gouvernance de l’information, elle peut aussi accentuer les inégalités, fragiliser les parcours professionnels et affaiblir la confiance institutionnelle.
Dans l’océan Indien, le numérique est souvent raconté comme la promesse simple de plus de connexions, plus de services, plus d’emplois. Sur le terrain, la réalité est plus ambivalente. Un smartphone, une connexion mobile et quelques applications peuvent effectivement ouvrir un accès inédit à l’activité économique. Mais ces mêmes outils peuvent aussi faire entrer des milliers de travailleurs dans des formes d’emploi instables, peu protégées et dépendantes de règles qu’ils ne maîtrisent pas.
C’est tout l’enjeu de la transformation en cours que j’ai étudiée dans les Comores, à Madagascar, à Maurice et aux Seychelles. Le numérique y progresse partout, mais à des rythmes différents et dans des contextes très inégaux. Il affecte directement l’emploi, les compétences, les formes de travail et les modalités de gouvernance publique.
Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir si la région se numérise, mais de comprendre quel type de travail, de protection et de confiance cette numérisation produit.
En tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie les effets sociaux du numérique dans les contextes africains et insulaires. Mes travaux portent notamment sur les plateformes, le travail et la gouvernance sécuritaire de l’information.
Une transition régionale, mais des trajectoires très contrastées
Premier constat : la transition numérique est bien partagée, mais elle reste inégale.
Maurice et les Seychelles bénéficient d’environnements plus structurés. Madagascar et les Comores font face à des contraintes plus fortes en matière d’infrastructures, de formation et de capacités institutionnelles. Malgré ces écarts, le numérique s’impose dans toute la région comme un levier central de modernisation économique et sociale.
Le tableau comparatif du rapportfait apparaître quatre profils distincts.
Maurice dispose d’un environnement numérique robuste, avec des services à valeur ajoutée et des infrastructures interconnectées, mais le pays reste confronté à un décalage entre compétences disponibles et besoins du marché.
Les Seychelles ont davantage intégré le numérique à une logique de résilience (c’est-à-dire une capacité à mieux gérer les vulnérabilités structurelles d’un petit État insulaire en utilisant les outils numériques pour anticiper, coordonner et protéger), de gestion environnementale et de services publics.
Madagascar combine un fort potentiel humain, une jeunesse nombreuse et une croissance des usages mobiles avec de profondes fractures numériques et une forte informalité du travail.
Les Comores, enfin, avancent dans une trajectoire émergente, mais encore freinée par la faiblesse des infrastructures et des capacités opérationnelles. La stratégie Comores Numérique 2028 soutient le développement des services en ligne, des services financiers numériques et de la gouvernance, avec des initiatives comme l’e-gouvernement, e-Registre ou DIMAKOM, encore fragiles à ce stade.
Ce contraste rappelle qu’une même technologie ne produit pas les mêmes effets selon les contextes sociaux, éducatifs, territoriaux et institutionnels dans lesquels elle s’insère. Le numérique ne se réduit donc pas à une question d’équipement.La recherchemontre que la transformation numérique peut désorganiser les repères professionnels, fragiliser la confiance organisationnelle et accentuer les tensions au travail lorsque les dispositifs techniques ne sont pas accompagnés de cadres de régulation adaptés
Le rapport souligne que le numérique crée bien de nouvelles opportunités d’emploi, notamment pour les jeunes. Mais ces opportunités restent conditionnées par trois facteurs : l’adéquation entre les compétences et les besoins du marché, la capacité à encadrer les nouvelles formes de travail numérique et l’accès équitable à la formation.
Sans accompagnement adapté, le risque de précarisation accrue et creusement des inégalités se renforcent.
C’est précisément pour cela que la notion de travail décent est centrale. L’Organisation internationale du travail (OIT) rappelleque la transition numérique ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme un moyen d’atteindre le travail décent, en tenant compte de ses effets sur l’emploi, les droits des travailleurs, la protection sociale, le dialogue social et l’inclusion.
Le rapport identifie plusieurs tensions : la création d’emplois numériques peut s’accompagner de formes accrues de précarité, l’automatisation transforme les compétences requises et l’accès inégal aux compétences renforce les écarts entre territoires, genres et niveaux de qualification.
Autrement dit, le numérique peut créer de l’activité sans sécuriser les parcours. Il peut générer du revenu sans garantir de droits. Et il peut ouvrir l’accès au marché tout en laissant une partie des travailleurs en dehors de tout cadre protecteur.
La gig economy, entre opportunités et nouvelles dépendances
C’est dans le travail sous plateforme que l’ambivalence de la transition numérique apparaît le plus nettement. Dans l’océan Indien, la gig economy, autrement dit une économie fondée sur des missions courtes, flexibles et organisées via des plateformes numériques, progresse déjà à travers les micro-tâches en ligne, les prestations ponctuelles, la livraison ou les services coordonnés par application mobile. Ce modèle dit « d’ubérisation » (mise en relation directe des clients et des prestataires, via des plateformes numériques) séduit parce qu’il offre une entrée souple sur le marché du travail et des revenus complémentaires, notamment dans des contextes d’informalité élevée.
Mais cette flexibilité masque une dépendance nouvelle. Les revenus, la visibilité des travailleurs et leur accès aux clients dépendent souvent de systèmes opaques de notation, de classement et d’automatisation. À cela s’ajoute un cadre de protection souvent insuffisant : faible protection sociale, sécurité professionnelle limitée, reconnaissance floue de l’emploi et difficulté de représentation collective. Dans des contextes insulaires, cette situation renforce particulièrement la vulnérabilité des jeunes et des travailleurs à faibles revenus.
Le numérique ouvre donc des opportunités, mais il introduit aussi de nouvelles vulnérabilités. Sans régulation, la promesse d’autonomie peut rapidement se transformer en précarité durable.
L’un des apports majeurs du rapport est de montrer que la fracture numérique ne se résume pas à l’accès aux réseaux ou aux terminaux. Elle renvoie aussi à des inégalités de compétences, d’usages, de capital culturel et d’insertion sociale, ce qui en fait une question de justice socialeautant que de connectivité.
Elle est aussi informationnelle. La montée en puissance des plateformes s’accompagne d’un désordre informationneloù s’imbriquent mésinformation, désinformation et malinformation, avec des effets directs sur la confiance institutionnelle et la cohésion sociale. Ces dynamiques affectent directement la cohésion sociale, le dialogue social et la qualité des relations de travail.
Les plateformes ne sont pas de simples supports techniques. Elles organisent ce qui devient visible, crédible et légitime, et influencent ainsi les rapports de pouvoirdans l’espace numérique. C’est pourquoi le rapport insiste sur le fait que sans gouvernance de l’information, la transition numérique ne peut être pleinement soutenable. Organiser, réguler et fiabiliser les flux informationnels devient une condition essentielle pour préserver la confiance et la cohésion de la population.
Quelles réponses ?
À l’échelle régionale, quatre défis ressortent : développer les compétences numériques, réduire les fractures sociales et territoriales, mieux encadrer les nouvelles formes de travail et renforcer la gouvernance de l’information. Ces enjeux appellent des réponses coordonnées entre les États.
Le rapport propose plusieurs pistes : structurer une expertise régionale sur le numérique et le travail, mieux cibler les publics vulnérables, accompagner le travail sous plateforme par le dialogue social, et intégrer la gouvernance de l’information aux politiques du numérique, de l’emploi et de la formation.
L’idée de fond est simple : dans l’océan Indien, le numérique ne peut pas être pensé comme une simple diffusion technologique. Sa réussite se mesurera moins au nombre de connexions qu’à sa capacité à produire des compétences durables, des protections réelles, du travail digne et un environnement informationnel suffisamment fiable pour soutenir la confiance.
Sans gouvernance sociale et informationnelle, le numérique modernise les outils sans forcément renforcer les sociétés.