Catégorie : Souveraineté numérique

  • Usages des IA génératives, enjeux de formation et d’acculturation à Madagascar

    Usages des IA génératives, enjeux de formation et d’acculturation à Madagascar

    Antsiranana, Madagascar, le 30 juillet 2026. Pendant plus d’une heure, des acteurs de l’éducation et de la société civile s’expriment lors d’une conférence-débat sur l’IA générative (IAG) en éducation. Les usages de l’IAG soulèvent des questions qui semblent partagées dans le monde de l’éducation et de la formation : comment évaluer, préserver la qualité des apprentissages, former aux usages, tirer le meilleur parti de la technologie sans en perdre l’essentiel ? Comme pour de nombreuses autres ressources exportées, Madagascar est au cœur de la machine de l’IA (travailleurs du clic),  tout en étant en marge de ses bénéfices (accès limité aux technologies numériques). De manière empirique, le débat du 30 juillet montre tout l’intérêt d’une acculturation à l’égard de l’IAG pour le développement de la capacité d’agir des citoyens.

    Les enjeux de l’acculturation

    Si le coût et la difficulté d’accès aux infrastructures sont souvent identifiés comme les premiers freins, ils ne constituent qu’une partie de l’équation. L’utilisation des technologies numériques ne dépend pas uniquement de variables économiques : l’accès à l’information, lui-même canalisé par le lien social ou religieux, joue un rôle déterminant. Ainsi, la distribution de terminaux via le projet DECIM ou les formations dispensées par l’Orange Digital Center sont des conditions nécessaires, mais insuffisantes pour permettre aux jeunes et aux citoyens d’utiliser les technologies. À ce jour, pour tirer profit des IAG, une compétence clé semble résider dans la « débrouille» : celle-ci constitue un talent organisationnel développé pour naviguer dans un contexte marqué par la précarité. Sans matériel, pas d’usage, mais le matériel ne fait pas l’usage ; il s’agit de développer « une littératie » intégrant une sensibilisation éthique explicite et une capacité à évaluer tant les opportunités que les risques.
    Dans ce paysage, la question du « non-usage » mérite d’être traitée avec autant de sérieux que celle de l’usage. Le non-usage est un objet complexe : il peut s’agir d’une exclusion structurelle, d’un retrait volontaire, d’une résistance ou d’un abandon après une déception. Face à l’IA, cette complexité est accrue par des enjeux éthiques. Les infrastructures qui permettent à l’IA de fonctionner reposent sur des pratiques d’extraction matérielle, énergétique et humaine.
    La question est donc complexe : le pays manquerait de data center, condition d’une souveraineté sur les données d’après le quotidien Midi Madagasikara, ces infrastructures étant grandes consommatrices d’eau et d’électricité, ressources réclamées par la génération Z. Dans un autre domaine, lorsque l’artiste Jaojoby dénonce la transformation non consentie de ses œuvres par une IA,  ce n’est pas seulement un problème de droits d’auteur qui se pose, mais bien une question culturelle. Dès lors, admettons-nous, dans un pays en développement, que des apprenants puissent exercer leur libre arbitre pour rejeter l’IAG au nom de leurs propres valeurs ou par méfiance éthique ? La réponse à cette question conditionne l’élaboration de chartes d’usage, à l’image de celle en cours d’élaboration à l’université d’Antsiranana. Entre usages et non-usages, l’enjeu est de développer une appropriation critique de l’IA, en phase avec les réalités et les aspirations malgaches.

    Le défi de la formation aux usages

    À notre connaissance, il n’existe pas encore d’étude sur les usages de l’IAG par les étudiants malgaches. Des témoignages d’enseignants et d’étudiants, il ressort que ces usages sont développés, exposant les institutions scolaires et académiques aux mêmes défis identifiés dans la littérature scientifique sur l’évaluation des compétences, l’usage de l’IA au service des apprentissages et le développement d’une littératie de l’IA. Des études menées sur de petits échantillons suggèrent que les usages sont socialement situés et que les étudiants ont tendance à sous-estimer les risques sociaux, économiques et environnementaux associés aux systèmes d’IA. La formation aux usages vise donc à la fois le développement de la capacité à faire de l’IA un outil efficace et celui du discernement quant aux opportunités et aux risques liés à ses usages.
    Récemment, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a émis une note d’alerte officielle à l’attention des présidents d’université afin de freiner l’utilisation abusive de l’intelligence artificielle dans les travaux académiques. Pour répondre à ce défi, les établissements engagent une double stratégie, entre pédagogie et contrôle :
    • Une acculturation éthique : les institutions intègrent désormais des modules dédiés pour apprendre aux étudiants à utiliser les outils d’IA de manière critique, éthique et transparente. L’objectif est d’intégrer ces technologies dans la démarche de recherche sans compromettre les principes fondamentaux de l’intégrité scientifique.

     

    • Un cadre réglementaire strict : cette transition s’accompagne de l’établissement d’une charte de déontologie claire. Désormais, les travaux académiques devront être soumis à des détecteurs d’IA avant leur validation, selon un seuil de tolérance prédéfini.

     

    Vers une IA au service des Malgaches : former, débattre et construire la souveraineté numérique

    Des initiatives locales émergent, portées par la volonté de créer une IA au service des Malgaches et de leur culture. Des plateformes comme Artifisialy.mg ou Malagasy.ai illustrent également cette dynamique. Elles rappellent que la souveraineté numérique réside tant dans la capacité à produire localement que dans la capacité à protéger les usagers et leur environnement. Cette souveraineté passe également par l’appropriation du débat par la société civile. Il devient alors crucial de multiplier et de décentraliser les espaces où l’on peut débattre, comprendre et partager des usages de l’IA. La formation des étudiants et futurs enseignants répond dès lors à deux enjeux : développer une littératie de l’IA mobilisable dans un cadre professionnel, et participer à une acculturation plus large de la population.

     

    Références

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  • Qui contrôlera les données des forêts gabonaises ?  Entre communautés locales, intelligence artificielle et souveraineté informationnelle

    Qui contrôlera les données des forêts gabonaises ? Entre communautés locales, intelligence artificielle et souveraineté informationnelle

    L’IA, nouvel enjeu de gouvernance environnementale. La transformation numérique des sociétés africaines ne concerne plus uniquement les administrations, les entreprises ou les espaces urbains. Elle atteint également les territoires ruraux et forestiers. Au Gabon, la transformation numérique se heurte à un territoire majoritairement forestier et à des politiques publiques confrontées à plusieurs défis : la conservation de la biodiversité, la surveillance des espaces, la lutte contre les activités illicites et la participation des communautés locales.

    L’approche fondée sur la seule disponibilité technique demeure toutefois insuffisante. Ben Youssef (Ben Youssef, 2004, pp. 184-188)  distingue plusieurs dimensions de la fracture numérique : l’accès aux équipements, les usages, l’efficacité des usages et les capacités d’apprentissage . Cette lecture demeure pertinente à l’âge de l’IA. En effet, l’accès à une infrastructure ne garantit ni la maîtrise des données ni la capacité d’influencer les systèmes qui les interprètent. Dans le cas gabonais, nous avons déjà montré  (Moussavou Ndjimbit, 2024, pp. 1-3) que l’IA peut constituer une nouvelle étape de la fracture numérique lorsqu’elle se superpose aux inégalités d’équipement, de compétences et d’infrastructures .

    La question ne consiste plus seulement à savoir si les communautés locales utilisent le numérique. Elle porte également sur leur participation à la production de données et à l’interprétation algorithmique. Les recherches  (Carroll et al., 2020, pp. 1-4) sur la souveraineté des données autochtones rappellent précisément que les données constituent des ressources de pouvoir et que leur ouverture ne garantit pas, à elle seule, un partage équitable des bénéfices

    Cet article interroge ainsi les conditions d’une intelligence artificielle environnementale compatible avec la participation communautaire. À partir de résultats doctoraux recueillis au Gabon, il propose de relier les usages numériques déjà observés à une perspective de souveraineté informationnelle et de médiation algorithmique environnementale.

     

    Revue de littérature : usages, appropriation et souveraineté informationnelle

     

    La sociologie des usages permet d’éviter une lecture déterministe de l’innovation. Jouët (2000, pp. 497-503) montre que les usages des technologies de communication se construisent dans l’articulation entre dispositifs techniques, pratiques sociales et processus d’appropriation . L’utilisateur n’est donc pas un simple récepteur de fonctions prescrites  en ce sens qu’il ajuste, détourne ou réorganise les dispositifs en fonction de ses besoins et de son environnement social.

    Cette perspective rejoint l’approche sociotechnique de l’innovation développée par Flichy (2003, pp. 15-22) . L’innovation ne peut être comprise en séparant radicalement la technique de la société : elle résulte d’ajustements entre cadres de fonctionnement, représentations et acteurs . Dans les territoires forestiers, un smartphone conçu pour communiquer peut ainsi devenir un outil de signalement, de géolocalisation ou de documentation environnementale.

    La gouvernance des communs apporte un deuxième niveau d’analyse. Ostrom (1990, pp. 88-102) souligne que la gestion durable d’une ressource commune dépend notamment de règles adaptées au contexte local, de la participation des usagers et de mécanismes de surveillance reconnus par le groupe . Cette approche éclaire la situation des forêts communautaires gabonaises. Une étude récente (Medzey Me Sima, Bélanger, & Khasa, 2026, pp. 14-16). montre que leur viabilité dépend fortement de l’appropriation locale de la gouvernance, de l’implication des communautés et de l’accompagnement institutionnel

    Un troisième apport porte sur la souveraineté des données. Les principes CARE (Carroll et al., 2020, pp. 4-8) dépassent la simple circulation des données. Ils privilégient les droits, les finalités et les bénéfices collectifs liés à leur usage . Cette perspective est particulièrement importante lorsque l’IA exploite des informations territoriales, culturelles ou environnementales provenant de communautés locales. Les travaux récents sur l’IA et les épistémologies autochtones renforcent cette exigence. Lewis, Whaanga et Yolgörmez (2025, pp. 2143-2148) montrent d’ailleurs que les conceptions dominantes de l’IA peuvent reproduire des hiérarchies épistémiques lorsqu’elles réduisent l’intelligence à des catégories techniques occidentales . Une gouvernance pluraliste de l’IA suppose donc de reconnaître plusieurs régimes de connaissance et plusieurs manières de qualifier les relations entre les humains, les territoires et les non-humains.

    Cadre théorique

    Le cadre théorique articule trois entrées complémentaires pour analyser le passage des usages numériques communautaires à une gouvernance environnementale médiée par l’intelligence artificielle.

    La première relève de la sociologie des usages et de l’appropriation. Chez Jouët, l’usage ne se réduit ni à l’accès à l’outil ni à l’exécution d’une fonction prescrite. Il résulte d’une construction sociale dans laquelle les acteurs ajustent les dispositifs à leurs pratiques, contraintes et représentations (Jouët, 2000, pp. 497-503, 509-515).  Flichy (2003, pp. 15-22) complète cette perspective par une approche sociotechnique de l’innovation : les propriétés d’un dispositif prennent sens dans les ajustements entre les cadres techniques, les représentations et les acteurs . Cette entrée permet d’interpréter le smartphone, le GPS ou les plateformes non pas comme de simples équipements, mais comme des dispositifs appropriés pour alerter, documenter, coordonner et rendre visibles des atteintes aux écosystèmes.

    La deuxième entrée mobilise la théorie de la gouvernance des biens communs d’Elinor Ostrom (1990, pp. 88-102) . Sa spécificité consiste à dépasser l’opposition entre une gestion exclusivement étatique et une régulation exclusivement marchande. La durabilité d’une ressource commune dépend de règles adaptées au contexte, de la participation des usagers, de mécanismes de surveillance reconnus et de capacités locales d’organisation . Appliquée aux forêts gabonaises, cette théorie conduit à considérer les communautés comme des acteurs de la gouvernance et non pas comme de simples bénéficiaires des politiques de conservation. Elle fournit également une base pour concevoir une gouvernance polycentrique des données environnementales, dans laquelle plusieurs centres de décision peuvent coopérer sans compromettre l’autonomie des acteurs locaux.

    La troisième entrée porte sur la souveraineté informationnelle et la gouvernance des données. Les principes CARE (Carroll et al., 2020, pp. 4-10) déplacent l’analyse de la seule ouverture des données vers les conditions politiques et éthiques de son utilisation : bénéfice collectif, autorité de contrôle, responsabilité et éthique. Leur spécificité est de poser la question du pouvoir sur la donnée : qui la produit, qui la conserve, qui l’interprète, qui en autorise la réutilisation et qui en bénéficie. Cette grille est centrale pour l’étude de l’IA environnementale, car la capacité algorithmique peut renforcer une asymétrie lorsque les communautés fournissent les observations tandis que les infrastructures, les modèles et les catégories d’interprétation restent contrôlés par des acteurs extérieurs. Ces trois perspectives sont articulées dans l’étude selon une logique multiniveau. La sociologie des usages éclaire le niveau micro des pratiques et des appropriations. La gouvernance des communs analyse le niveau méso des règles, des collectifs et des arrangements institutionnels. La souveraineté informationnelle examine le niveau macro des rapports de pouvoir associés aux données, aux infrastructures et aux systèmes d’IA. Cette articulation permet de relier les « usages numériques environnementaux primaux » observés empiriquement à la « médiation algorithmique environnementale » proposée dans l’article.  Elle permet surtout d’évaluer si l’IA renforce la capacité d’agir des communautés ou transforme leurs savoirs et leurs territoires en ressources informationnelles dépendantes.

    Le cadre théorique conduit ainsi à retenir quatre dimensions d’analyse : l’appropriation des dispositifs, la participation à la production des données, l’autorité sur leur traitement et la capacité d’intervenir dans la prise de décision. Ces dimensions structurent l’interprétation des résultats et la comparaison des modèles de gouvernance présentés plus loin. Elles permettent de distinguer une innovation simplement instrumentale d’une innovation sociotechnique compatible avec la participation communautaire, la justice cognitive et la souveraineté informationnelle.

    Méthodologie et ancrage empirique

    L’analyse s’appuie sur une enquête doctorale menée dans quatre provinces gabonaises : l’Estuaire, la Ngounié, l’Ogooué-Ivindo et le Woleu-Ntem. Elle associe questionnaire, observations de terrain et entretiens semi-directifs dans une démarche ethnographique en sciences de l’information et de la communication (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 149-152). La collecte principale s’est déroulée du 4 juillet 2021 au 2 janvier 2022, puis l’analyse a été approfondie jusqu’en 2025. Parmi les 500 personnes enregistrées, 467 ont rempli le questionnaire dans son intégralité (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 252-253). Dans l’Ogooué-Ivindo, l’analyse mobilisée ici porte sur 190 foyers. Pour la question relative aux équipements mobilisés, plusieurs réponses étaient possibles, ce qui explique que les pourcentages cumulés puissent dépasser 100 %. Dans l’Ogooué-Ivindo (n = 190 foyers), 60 % des répondants citent le smartphone pour recevoir, partager et diffuser des informations relatives à la gestion forestière. Le PC portable est cité à 27 %, l’ordinateur fixe à 14 %, le GPS à 10 % et la tablette à 4 % (Moussavou Ndjimbit, 2026, p. 283). Cette question autorisait plusieurs réponses. Parmi les plateformes principalement utilisées, Facebook représente 34 % des foyers, WhatsApp 27 %, TikTok 14 %, YouTube 10 %, Instagram 7 % et X 6 % (Moussavou Ndjimbit, 2026, p. 287). Ces résultats montrent que les DISTIC soutiennent déjà la circulation de l’information et la coordination communautaire. Cette démarche s’inscrit dans une ethnographie des usages attentive aux pratiques situées. Elle ne cherche pas à mesurer une diffusion abstraite de la technologie, mais à comprendre comment des objets ordinaires acquièrent une fonction environnementale dans des contextes locaux précis.

     

    Des usages numériques environnementaux « primaux »

     

    Les observations montrent que les dispositifs numériques acquièrent des fonctions environnementales au contact des pratiques locales. Les communautés produisent des vidéos, diffusent des images et utilisent les plateformes pour sensibiliser ou dénoncer des atteintes aux forêts. Ces pratiques prolongent, dans l’espace numérique, des relations socioculturelles déjà établies avec les territoires forestiers (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 409-410). Nous qualifions ces pratiques d’« usages numériques environnementaux primaires ». Le concept est issu de manière inductive des données empiriques et de la théorie ancrée (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 402, 408-409). Il désigne des usages fondamentaux et spontanés mobilisés pour surveiller, informer et préserver les ressources forestières. Le qualificatif « primal » renvoie ici à ce qui est originel ou essentiel, sans désigner une caractéristique biologique des populations. Cette notion prolonge la sociologie des usages en mettant l’accent sur la dimension environnementale de l’appropriation. Comme l’indique Jouët, l’usage se stabilise dans une relation entre les contraintes techniques et la construction sociale des pratiques (Jouët, 2000, pp. 509-515). Dans les terrains étudiés, le téléphone mobile devient ainsi un intermédiaire entre l’expérience territoriale, la mémoire sociale et la circulation de l’information. Cette transformation possède également une dimension politique. Les outils numériques peuvent accroître la visibilité d’événements auparavant confinés à l’espace local et permettre la circulation de preuves auprès d’administrations, d’ONG ou d’autres communautés.

    Dans nos travaux antérieurs sur les DISTIC en zones rurales gabonaises, cette articulation entre dispositifs, engagement et justice environnementale apparaissait déjà comme un enjeu central de l’appropriation numérique (Moussavou Ndjimbit, 2023, pp. 273-280). Ces usages constituent une infrastructure sociale préalable à l’IA. Une politique publique qui introduirait des modèles algorithmiques sans reconnaître cette infrastructure risquerait de considérer les communautés comme de simples sources de données plutôt que comme des acteurs de la connaissance.

    De la donnée communautaire à la médiation algorithmique environnementale

    L’IA modifie l’échelle du traitement de l’information environnementale. Des images, localisations ou observations peuvent désormais être croisées avec des données satellitaires, des pièges photographiques ou des systèmes de classification automatisée. Le CIRAD (2023) souligne d’ailleurs l’importance des partenariats durables autour des données pour la gestion des forêts tropicales et la consolidation de dispositifs de suivi à long terme . Le passage à l’IA ne doit pourtant pas être présenté comme une simple augmentation de la capacité technique. Chaque chaîne algorithmique comporte des choix : quelles données recueillir, quelles catégories retenir, quels phénomènes rendre visibles et quels acteurs autoriser à interpréter les résultats. Carroll et al.(2020, pp. 6-9)  rappellent que la gouvernance des données doit intégrer l’autorité à contrôler, la responsabilité et le bénéfice collectif . Nous proposons donc un modèle de « médiation algorithmique environnementale » organisé en cinq opérations : observer localement ; documenter numériquement ; analyser algorithmiquement ; interpréter collectivement ; décider territorialement. L’algorithme n’y constitue pas l’autorité finale. Il intervient en tant que médiateur au sein d’une chaîne de connaissances hétérogènes. Ce modèle s’inscrit dans les travaux qui plaident en faveur d’une articulation entre l’IA et les savoirs situés. González González ( 2026, pp. 1-6) souligne que l’IA environnementale gagne en pertinence lorsque les savoirs autochtones et locaux ne sont pas réduits à des données auxiliaires, mais intégrés aux processus de décision et de résilience climatique . De même, Ray et Ray (2026, pp. 1-7) insistent sur la nécessité d’élargir les cadres éthiques de l’IA afin d’intégrer des conceptions relationnelles de la responsabilité et de la connaissance. La médiation algorithmique environnementale implique ainsi une double traduction. La première transforme une observation locale en une donnée exploitable. La seconde restitue le résultat algorithmique dans un langage socialement interprétable. Sans cette seconde traduction, l’IA peut produire de la précision technique tout en créant une distance politique entre les populations et les décisions qui concernent leurs territoires.

    Le risque d’une nouvelle dépendance informationnelle

    La numérisation environnementale peut reproduire une division asymétrique du travail informationnel. Les communautés produiraient les photographies, les coordonnées et les observations. En revanche, les infrastructures, les modèles et les bases de données demeureraient sous le contrôle d’organisations extérieures. Cette situation prolongerait la fracture numérique sous une nouvelle forme. Ben Youssef (2004, pp. 194-203) montre déjà que les inégalités numériques ne se réduisent pas à l’accès matériel, mais concernent aussi l’usage efficace et les apprentissages . Avec l’IA, une dimension supplémentaire apparaît : la capacité à gouverner les données et à contester les catégories produites par les systèmes. Les principes CARE fournissent ici un cadre d’analyse particulièrement pertinent. Le bénéfice collectif suppose que la valeur produite à partir des données profite également aux communautés qui contribuent à sa production. L’autorité de contrôle implique qu’elle dispose d’un véritable pouvoir décisionnel sur la collecte, l’utilisation et le partage de ses données. La responsabilité engage  (Carroll et al., 2020, pp. 6-10) les institutions et les acteurs qui en assurent le traitement, tandis que l’éthique impose de prendre en compte les conséquences sociales, culturelles et politiques liées à leur exploitation . Les recherches sur la gouvernance de l’IA vont dans le même sens. Kavanagh (2026, pp. 1-8) défend une gouvernance pluraliste dans laquelle les peuples concernés participent durablement à la définition des institutions et des normes de l’IA, plutôt qu’à une consultation ponctuelle . Prehn et al. (2026, pp. 1-6) relient également l’équité des bénéfices de l’IA à la souveraineté des données et à la capacité des peuples à gouverner les systèmes qui utilisent leurs données .

    Ces dépendances comportent des risques concrets : perte de maîtrise sur des données sensibles, verrouillage technologique, opacité des modèles, asymétrie contractuelle, réutilisation non consentie des données et affaiblissement de l’autonomie institutionnelle. Elles peuvent aussi déplacer l’autorité épistémique vers les acteurs capables de calculer, au détriment de ceux qui connaissent les territoires. La souveraineté informationnelle ne signifie donc pas l’autarcie numérique. Elle suppose des capacités de négociation, d’hébergement, d’audit, de réversibilité et de partage des bénéfices. La dépendance informationnelle peut prendre au moins quatre formes. La première est infrastructurelle lorsque l’hébergement, le calcul, les logiciels ou la connectivité dépendent de prestataires externes.

    La deuxième est cognitive lorsque les catégories d’analyse et les modèles sont conçus en dehors des territoires, ce qui rend certains savoirs locaux peu visibles. La troisième est économique lorsque la valeur issue des données est captée par les opérateurs qui possèdent les plateformes, les modèles ou les capacités de traitement. La quatrième est décisionnelle lorsque les communautés ne peuvent ni auditer les résultats, ni corriger les classifications, ni peser sur les décisions prises à partir de leurs propres observations. Pour le Gabon, la souveraineté informationnelle environnementale peut ainsi être définie comme la capacité des communautés et des institutions nationales à participer à la production, au contrôle, à l’interprétation et à la définition de la finalité des données relatives aux territoires forestiers.

    Modèles de gouvernance des données et de l’IA environnementale

    Quatre modèles peuvent être distingués. Dans le modèle extractif, les données sont collectées localement mais contrôlées et valorisées à l’extérieur. Dans le modèle étatique centralisé, l’administration nationale contrôle les infrastructures et les décisions, tandis que la participation communautaire reste limitée. Dans le modèle partenarial, l’État, les chercheurs, les ONG et les communautés partagent certaines fonctions, mais l’équilibre dépend des règles d’accès, de propriété et de restitution. Enfin, le modèle communautaire ou polycentrique répartit les pouvoirs décisionnels entre plusieurs niveaux et reconnaît aux communautés une autorité effective sur les données relevant de leurs territoires. Cette dernière logique rejoint les principes de gouvernance des communs d’Ostrom (1990, pp. 88-102) ainsi que l’autorité de contrôle exercée par CARE (Carroll et al., 2020, pp. 6-10).

     

    Trois scénarios prospectifs pour le Gabon et le bassin du Congo

     

    Le premier scénario prolonge le modèle extractif et correspondrait à une IA extractive. Les territoires fournissent des données, mais les infrastructures de calcul, les catégories et la valorisation restent extérieures. Ce scénario accroît la visibilité écologique tout en maintenant une dépendance informationnelle.

    Le deuxième scénario correspond au modèle étatique centralisé et serait celui d’une IA institutionnelle centralisée. L’État renforce ses capacités de surveillance et de traitement, mais les communautés demeurent principalement des informateurs ou des bénéficiaires. Ce modèle peut améliorer l’efficacité administrative sans garantir une véritable coproduction des connaissances.

    Le troisième scénario privilégie une gouvernance partenariale et polycentrique fondée sur une IA environnementale participative. Les populations contribuent à définir les indicateurs, disposent d’un droit de regard sur les données, participent à leur interprétation et bénéficient des résultats produits. Les expériences internationales de community-based monitoring (Argyriou, Brofeldt, & Theilade, 2026, pp. 7-15) montrent que les outils numériques deviennent plus pertinents lorsqu’ils soutiennent l’agence locale plutôt que de la remplacer . Ce troisième scénario correspond le mieux aux pratiques observées sur le terrain gabonais. Les communautés utilisent déjà des smartphones, des GPS et des plateformes numériques dans leurs activités de coordination. Dans l’Ogooué-Ivindo, ces dispositifs servent au partage d’informations et au suivi des ressources forestières (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 283-285). Une architecture participative pourrait désormais articuler ces pratiques aux données satellitaires et aux outils d’IA. Une telle architecture suppose cinq garanties. Elles concernent le consentement, la transparence, la gouvernance partagée, les savoirs locaux et la restitution des résultats. Ces garanties ne ralentissent pas l’innovation ; elles en conditionnent la légitimité et la durabilité.

    Discussion : de l’innovation technique à la justice cognitive

    L’enjeu principal n’est finalement pas de choisir entre les savoirs locaux et l’intelligence artificielle. Il consiste à organiser leur rencontre sans que l’un ne soit absorbé par l’autre. L’IA peut détecter rapidement des régularités dans de grands volumes de données ; les habitants disposent, quant à eux, d’une connaissance située des rythmes, des usages et des significations du territoire. Les travaux de Lewis et al. (2025, pp. 2149-2154) invitent précisément à replacer l’IA dans un univers plus large d’intelligences et de relations, plutôt qu’à la considérer comme l’étalon unique de la connaissance ). Cette orientation permet d’éviter une hiérarchie automatique entre la connaissance calculée et la connaissance vécue. Elle rejoint également la logique des communs. Chez Ostrom, la durabilité dépend moins d’un contrôle extérieur absolu que de la capacité des acteurs à élaborer des règles adaptées et légitimes (1990, pp. 90-102). Dans les forêts communautaires gabonaises, Medzey Me Sima et al. (2026, pp. 14-16) montrent que la faible appropriation locale fragilise précisément les dispositifs de gouvernance . La médiation algorithmique environnementale proposée ici doit donc être comprise comme un cadre sociotechnique de négociation. Elle ne remplace ni les institutions publiques ni l’expertise scientifique. Elle cherche à rendre visibles les conditions sociales par lesquelles une donnée devient une connaissance légitime et une connaissance devient une décision. Cette perspective transforme également la notion de souveraineté. Il ne s’agit ni de fermer les données ni de refuser les coopérations scientifiques internationales. Il s’agit de garantir une réelle capacité de négociation sur ce qui est collecté, conservé, modélisé, partagé et transformé en action publique.

    En conclusion, l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives pour la surveillance des écosystèmes, l’identification des pressions environnementales et la coordination des acteurs. Son intérêt stratégique pour le Gabon et le bassin du Congo ne peut cependant être évalué uniquement sur la base de la performance technique. Les résultats doctoraux montrent que les communautés développent déjà des appropriations environnementales du numérique. Ces pratiques s’enracinent dans des relations territoriales, écospirituelles, ombilicales et ancestrales avec la forêt. Elles font des technologies des médiateurs contemporains d’attachements socioculturels préexistants . Les usages numériques environnementaux primaux constituent ainsi une base sociale pour des dispositifs d’IA plus avancés. L’enjeu est dès lors de savoir qui transforme l’observation en donnée, la donnée en connaissance et la connaissance en décision. Une IA environnementale durable doit reconnaître les communautés comme coproductrices de l’intelligence territoriale et non comme simples fournisseurs d’informations. La médiation algorithmique environnementale proposée s’articule autour de cinq moments : l’observation locale, la documentation numérique, l’analyse algorithmique, l’interprétation collective et la décision territoriale. Elle fournit un cadre pour penser une IA participative, contextualisée et compatible avec la souveraineté informationnelle. Pour le Gabon, cette orientation permettrait de relier l’innovation technologique, la gouvernance forestière et la justice cognitive. Le défi n’est donc pas seulement de déployer l’IA dans les territoires forestiers, mais de construire les institutions capables d’en partager les connaissances, les responsabilités et les bénéfices.

     

  • Cybersécurité et souveraineté numérique à Madagascar : construire la résilience d’un État en transformation

    Cybersécurité et souveraineté numérique à Madagascar : construire la résilience d’un État en transformation

    En quelques années, Madagascar a engagé une profonde transformation numérique. La modernisation des services publics, l’essor du mobile money, la dématérialisation des transactions et le développement des usages numériques constituent désormais des leviers importants de modernisation de l’État, d’inclusion financière et de développement économique.

    Cette mutation s’est accompagnée de plusieurs initiatives structurantes : la création du Centre de réponse aux incidents informatiques de Madagascar, la ratification de la Convention de Malabo en 2024, la préparation de la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 et l’organisation du premier Symposium national de la cybersécurité en 2026. Ces évolutions traduisent une prise de conscience progressive de la dimension stratégique de la sécurité numérique.

    L’accélération des usages numériques élargit toutefois la surface d’exposition du pays. Les récentes affaires de fraude bancaire, les réseaux cybercriminels démantelés sur le territoire et les débats relatifs aux compétences nationales montrent que les vulnérabilités ne concernent plus seulement les systèmes informatiques. Elles affectent également la continuité économique, la protection des données, la confiance dans les services numériques et la capacité des institutions à coordonner leurs actions.

    Ces événements ne doivent donc pas être interprétés comme une simple succession d’incidents techniques. Ils montrent les tensions propres à toute transformation numérique rapide : développement des usages, dépendance croissante aux infrastructures, montée des menaces et la nécessité de construire simultanément les compétences, la gouvernance et la confiance.

    La cybersécurité devient ainsi une composante de la souveraineté numérique. Celle-ci ne se réduit pas à la maîtrise technologique. Elle désigne également la capacité d’un État à protéger ses infrastructures essentielles, à organiser la coopération entre les acteurs publics et privés, à développer ses ressources humaines et à maintenir la confiance indispensable au fonctionnement de l’économie numérique.

    Cette analyse propose de partir des événements récents pour examiner les réponses déjà engagées, identifier les fragilités persistantes et formuler des recommandations.

    La question centrale est la suivante :

    Dans quelle mesure les événements récents liés à la cybersécurité mettent-ils en évidence les conditions nécessaires à la construction d’une souveraineté numérique durable à Madagascar ?

     

    Les faits : deux événements, un même signal

     En quelques semaines, deux événements ont replacé la cybersécurité au cœur du débat public à Madagascar.

    Le premier est l’affaire de  skimming bancaire, révélée au début de l’année 2026, qui a conduit au démantèlement de plusieurs réseaux criminels impliquant des ressortissants étrangers. Cette affaire a mis en évidence la capacité des organisations transnationales à exploiter les infrastructures numériques du pays afin de commettre des fraudes à grande échelle.

    Le second est intervenu lors du premier Symposium national de la cybersécurité, organisé à Antananarivo les 22 et 23 juin 2026. À cette occasion, les responsables du Centre de réponse aux incidents informatiques (CIRT) ont rappelé que Madagascar restait confronté à un déficit important de compétences nationales, ce qui conduit encore au recours à des expertises étrangères.

    À première vue, ces deux événements semblent distincts. Pourtant, ils renvoient à une même interrogation essentielle :

    Madagascar dispose-t-il des capacités nécessaires pour sécuriser durablement sa transformation numérique ?

    L’affaire de skimming rappelle que la cybercriminalité connaît une mutation profonde. Les groupes criminels ciblent désormais les infrastructures de paiement, utilisent des équipements spécialisés et opèrent à l’échelle internationale. Les attaques deviennent plus organisées, plus sophistiquées et plus difficiles à détecter, notamment grâce à l’usage de technologies numériques avancées.

    Les opérations menées par les autorités malgaches illustrent cette évolution. Elles montrent que les cybermenaces ne concernent plus uniquement la protection des systèmes d’information. Elles touchent également les activités économiques, les institutions et la confiance accordée aux services numériques.

    Dans le même temps, les échanges lors du Symposium national ont mis en lumière une autre réalité : le renforcement des infrastructures numériques doit s’accompagner du développement des compétences nationales. Comme dans de nombreux pays, Madagascar fait face à une pénurie mondiale d’experts en cybersécurité, ce qui soulève la question de la capacité à construire un écosystème national durable.

    Les questions posées

    Ces deux événements surviennent alors que Madagascar accélère sa transformation numérique. L’extension des services financiers digitaux, la modernisation de l’administration et le développement des plateformes numériques ouvrent de nouvelles perspectives économiques, mais élargissent également la surface d’exposition aux cybermenaces.

    Ils conduisent à quatre interrogations majeures :

    • Madagascar dispose-t-il des capacités nécessaires pour protéger durablement son espace numérique ?
    • Les compétences disponibles sont-elles adaptées à l’évolution des menaces ?
    • Les acteurs publics, privés et académiques coopèrent-ils suffisamment ?
    • Comment renforcer la confiance dans les services numériques sans freiner leur développement ?

     

    Ces questions constituent le point de départ de l’analyse proposée dans cet article.

    Madagascar construit progressivement sa souveraineté numérique

    Après avoir mis en évidence les vulnérabilités révélées par les événements récents, il convient de souligner que Madagascar ne part pas d’une page blanche. Depuis plusieurs années, le pays mène une série d’initiatives visant à structurer sa gouvernance du numérique et à renforcer sa résilience face aux cybermenaces.

    Cette dynamique s’est traduite par plusieurs avancées majeures : la création du Centre de Réponse aux Incidents Informatiques (CIRT) en juin 2026, la ratification de la Convention de Malabo, l’élaboration de la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 et l’organisation du premier Symposium national de la cybersécurité.

    Ces initiatives témoignent d’une reconnaissance croissante du caractère stratégique de la cybersécurité pour le développement du pays.

    Au-delà de ces dispositifs institutionnels, l’année 2026 marque également une étape importante avec la création de la Communauté des praticiens malgaches de la sécurité de l’information (MISPC). Cette initiative traduit une évolution significative : la cybersécurité n’est plus seulement l’affaire des institutions publiques, mais devient un espace de coopération réunissant administrations, entreprises, universités et experts autour d’une culture commune du partage des connaissances et de la gestion des incidents.

    Parallèlement, les travaux engagés pour renforcer le cadre juridique de la cybersécurité traduisent une volonté d’inscrire cette politique dans un dispositif plus exigeant. Les autorités ont annoncé l’élaboration de textes prévoyant des obligations renforcées pour les acteurs concernés, notamment en matière de prévention, de gestion et de notification des incidents, dans le prolongement des engagements pris au titre de la Convention de Malabo.

     

    Ces évolutions témoignent d’une dynamique encourageante. Elles montrent que Madagascar s’engage progressivement à bâtir un écosystème national de cybersécurité. Pour autant, au regard du Global Cybersecurity Index 2025  ces initiatives soulèvent une question essentielle :

     

    Suffisent-elles à construire une véritable souveraineté numérique ?

     

    Pour répondre à cette interrogation, il est nécessaire de dépasser une lecture institutionnelle des événements et de proposer une grille d’analyse permettant d’appréhender la cybersécurité comme un enjeu de gouvernance, de coopération mais aussi de confiance.

    Comprendre la cybersécurité au-delà de la technique

    Les événements récents montrent que les cyberincidents ne peuvent plus être analysés uniquement sous l’angle technique. Derrière une fraude bancaire, une attaque informatique ou une pénurie de compétences se dessinent des enjeux bien plus vastes qui concernent la gouvernance publique, le développement économique, la coordination des acteurs et la confiance dans les institutions.

    Pour dépasser une lecture centrée sur les seuls aspects technologiques, l’ODS propose un modèle d’analyse stratégique de la souveraineté numérique afin d’apprécier la capacité d’un État à organiser durablement son écosystème numérique.

    Ce modèle repose sur quatre dimensions complémentaires :

    1. Les infrastructures stratégiques : que faut-il protéger ?
    2. Les compétences : qui possède les capacités d’agir?
    3. La gouvernance : comment organiser la coopération ?
    4. La confiance : comment assurer l’adhésion durable des acteurs ?

     Ces quatre dimensions sont issues d’une lecture croisée des travaux de Manuel Castells, Karl Weick, James R. Taylor et Edgar Morin, adaptés au contexte de la souveraineté numérique.

     Les infrastructures numériques : protéger un espace stratégique

    Le développement du numérique transforme profondément le fonctionnement d’un État. Les administrations, les banques, les entreprises et les citoyens dépendent désormais d’infrastructures numériques pour accéder aux services, effectuer des paiements, communiquer ou créer de la valeur.

    Dans cette perspective, les infrastructures numériques deviennent des actifs stratégiques. Une attaque contre un système de paiement, un réseau de télécommunications ou une plateforme publique ne constitue plus seulement un incident informatique. Elle peut affecter la continuité économique, la confiance des citoyens et la capacité de l’État à exercer ses missions.

    Cette première dimension, inspirée des travaux de Manuel Castells sur la société en réseaux, conduit à considérer la cybersécurité comme une condition du bon fonctionnement des infrastructures essentielles.

    Les compétences : construire les capacités nationales

    La souveraineté numérique ne dépend pas uniquement des technologies disponibles. Elle repose également sur les femmes et les hommes capables de les concevoir, de les protéger et de les faire évoluer.

    La pénurie mondiale de spécialistes, mise en évidence lors du Symposium national, rappelle que la question centrale n’est pas seulement de disposer d’experts, mais de développer un vivier national de compétences, de favoriser leur montée en qualification et, surtout, de créer les conditions de leur fidélisation. Selon une analyse de la Société financière internationale ( IFC), le secteur malgache de l’informatique et de l’externalisation devrait recruter environ 7 500 professionnels hautement qualifiés par an, alors que le pays n’en formerait qu’environ 2 000. L’écart potentiel atteint ainsi 5 500 profils par an, soit près de 73 % des besoins estimés. Ce qui montre encore une fois le contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée et  renvoie directement à la capacité d’un État à maîtriser durablement son développement numérique.

    La gouvernance : organiser l’action collective

    La cybersécurité mobilise une pluralité d’acteurs: administrations, autorités de régulation, opérateurs, banques, entreprises, universités, forces de sécurité et chercheurs. L’enjeu n’est donc pas seulement de renforcer chaque organisation, mais de créer des mécanismes permanents de coordination, de partage d’information et d’apprentissage collectif.

    Inspirée des travaux de Karl Weick sur le sensemaking et enrichie par les analyses de James R. Taylor sur la communication organisationnelle, cette troisième dimension montre que la résilience dépend avant tout de la qualité des interactions entre les acteurs.

    La confiance : le véritable capital 

    La dernière dimension du modèle porte sur la confiance.

    Les citoyens utilisent les services numériques parce qu’ils estiment que leurs données sont protégées. Les entreprises investissent lorsqu’elles jugent les infrastructures fiables. Les investisseurs évaluent également la qualité de la gouvernance numérique avant de s’engager.Dans cette perspective, la confiance ne constitue pas une conséquence de la cybersécurité ; elle en devient l’une des finalités essentielles.En s’inspirant de la pensée complexe d’Edgar Morin, ce modèle d’analyse considère la souveraineté numérique comme un système où les dimensions techniques, humaines, organisationnelles, juridiques et économiques sont étroitement interdépendantes.

    Les quatre piliers de la souveraineté numérique:

    L’analyse conduit finalement à identifier quatre piliers interdépendants :

    1. protéger les infrastructures stratégiques ;
    2. développer les compétences nationales ;
    3. organiser la gouvernance collective ;
    4. Construire durablement la confiance.

     

    Ces quatre piliers constituent le cadre d’analyse retenu par l’ODS pour évaluer la maturité de la souveraineté numérique d’un État.

    Cinq priorités pour renforcer la souveraineté numérique de Madagascar

    Les événements récents mettent en évidence cinq priorités qui devraient structurer l’action des pouvoirs publics et des acteurs privés dans les années à venir.

    1. Anticiper plutôt que subir les cybermenaces

    La sophistication croissante des attaques montre que la cybersécurité ne peut plus reposer uniquement sur une logique de réaction. Les organisations doivent renforcer leurs capacités de veille, de détection précoce, de partage d’information et de gestion des crises afin d’anticiper les menaces avant qu’elles ne produisent leurs effets.

    Cette évolution implique également une coopération renforcée avec les partenaires régionaux et internationaux face à des réseaux criminels dont les activités dépassent largement les frontières nationales.

    La résilience d’un État dépend de sa capacité à détecter les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des crises.

     

    1. Faire des compétences un investissement stratégique

    Le principal défi n’est pas seulement de répondre à la pénurie actuelle de spécialistes, mais aussi de construire une véritable filière nationale de cybersécurité.Cela suppose de renforcer les formations universitaires, de soutenir la recherche, de favoriser les certifications professionnelles et d’offrir des perspectives de carrière afin de retenir les talents.

    À terme, les compétences doivent être considérées comme une infrastructure stratégique au même titre que les réseaux ou les centres de données.

    La souveraineté numérique commence par la maîtrise des savoirs.

     

    1. Construire une gouvernance intégrée

    La cybersécurité mobilise une grande diversité d’acteurs: administrations, autorités de régulation, opérateurs de télécommunications, banques, entreprises, universités, chercheurs et forces de sécurité.

    L’enjeu n’est plus d’additionner les initiatives, mais d’assurer leur cohérence au sein d’une gouvernance clairement organisée, fondée sur des mécanismes permanents de coordination, de partage d’information et de prise de décision.

    La coordination constitue désormais une capacité stratégique.

     

    1. Faire de la confiance un avantage compétitif

    La confiance constitue aujourd’hui une ressource économique.Les citoyens utilisent les services numériques lorsqu’ils perçoivent leur sécurité.Les entreprises investissent lorsqu’elles disposent d’un environnement numérique fiable.Les investisseurs internationaux évaluent également le niveau de maturité en matière de cybersécurité avant d’engager leurs capitaux.Renforcer la confiance revient donc à accroître simultanément l’attractivité économique du pays.

     

    La confiance est un facteur de compétitivité autant que de sécurité.

     

    1. Inscrire la cybersécurité dans une vision nationale de long terme

    Les initiatives engagées depuis plusieurs années montrent que Madagascar progresse dans la structuration de son écosystème numérique. L’enjeu est désormais d’assurer la continuité de cette politique au-delà des réponses ponctuelles aux crises. La souveraineté numérique suppose une vision durable, capable d’articuler les investissements technologiques, le développement des compétences, la gouvernance, la coopération internationale et l’innovation.

    Cette approche permettrait de faire de la cybersécurité non seulement un outil de protection, mais aussi un levier de développement économique, de résilience institutionnelle et de souveraineté.

    La souveraineté numérique est un projet de développement autant qu’une politique de sécurité.

    De l’analyse à l’action : quatre leviers pour consolider la souveraineté numérique

    L’analyse des événements récents et des initiatives engagées montre que Madagascar dispose désormais des principaux fondements d’une politique nationale de cybersécurité.

    Quatre leviers prioritaires sont identifiés :

    1. Instituer une gouvernance nationale des incidents

    La gestion des cyberincidents repose sur la rapidité de la circulation de l’information. Il apparaît nécessaire de formaliser des procédures communes entre le CIRT, les autorités de régulation, les opérateurs d’importance vitale, les établissements financiers et les administrations.

    Cette gouvernance devrait préciser les modalités de notification des incidents, les responsabilités de chaque acteur et les mécanismes de coordination en situation de crise.

    Recommandation :

    Mettre en place un protocole national de gestion des incidents cyber, fondé sur des responsabilités clairement définies et des exercices de coordination réguliers.

     

    1. Structurer durablement la filière nationale des compétences

    Les besoins en matière de cybersécurité dépassent désormais la simple formation d’experts techniques. Ils concernent également les décideurs publics, les dirigeants d’entreprise, les magistrats, les enquêteurs, les régulateurs et les enseignants.

    Le développement d’une filière nationale suppose donc de rapprocher les universités, les centres de recherche, les entreprises et les administrations autour d’objectifs communs.

    Recommandation :

    Construire une stratégie nationale des compétences cyber associant la formation initiale, la formation continue, la recherche, les certifications professionnelles et l’attractivité des carrières.

     

    1. Renforcer le cadre de confiance numérique

    La protection des données, la transparence des procédures, la qualité des réponses aux incidents et la sécurité des infrastructures constituent des éléments essentiels de la confiance. Le futur cadre juridique devra être assorti de mécanismes d’évaluation, de contrôle et d’amélioration continue afin de renforcer la crédibilité des institutions et la confiance des utilisateurs.

    Recommandation :

    Associer les évolutions réglementaires à des dispositifs de contrôle, d’évaluation et de retour d’expérience permettant d’améliorer en permanence la gouvernance numérique.

     

    1. Développer une culture nationale de la cybersécurité

    La souveraineté numérique ne peut reposer uniquement sur les institutions spécialisées. Elle implique la mobilisation de l’ensemble des acteurs : administrations, entreprises, collectivités, universités, médias et citoyens.Le développement d’une culture commune de la cybersécurité constitue un facteur déterminant de résilience.

    Recommandation:

    Faire de la sensibilisation, du partage d’information et de l’exercice collectif des composantes permanentes de la politique nationale de cybersécurité.

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    Mention de publication et de republication

    Cet article a été rédigé par le Dr Fabrice Lollia et Patricia Andriniaina Ramavonirina, avec le concours de l’Afrique des Idées Madagascar ( ADI), notamment du Dr Haingonirina Ignace Rajaosolomanantena.

    Sa republication intégrale à des fins non commerciales est autorisée, sous réserve de citer les auteurs et les organisations partenaires, de conserver le texte sans modification et d’insérer un lien vers la publication originale.

    Licence: CC BY‑NC‑ND 4.0.

     

  • Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

    Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

    À Madagascar, la préparation des élections de 2027 passe par la refonte biométrique du registre électoral national avec l’objectif clair de fiabiliser les listes, mieux identifier les électeurs et renforcer la crédibilité du scrutin. Dans un pays où les dernières élections ont suscité des contestations et des accusations d’irrégularités, la biométrie est ainsi présentée comme un outil de confiance.

    Cette réforme s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pays africains ont adopté des technologies biométriques pour enregistrer ou identifier les électeurs, avec la promesse récurrente de réduire certaines fraudes et d’améliorer la qualité des scrutins.

    Mais que nous apprennent réellement les recherches consacrées à la biométrie électorale en Afrique ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de la gouvernance numérique et des nouvelles vulnérabilités informationnelles en Afrique et dans l’océan Indien, j’analyse dans cet article la biométrie non pas en tant que solution miracle ou simple outil technique, mais en tant que technologie électorale, en tenant compte de sa complexité contextuelle.

    Une promesse technique face à un problème politique

    L’essor de la biométrie électorale répond à des difficultés concrètes. Dans plusieurs pays africains, les systèmes d’état civil restent incomplets ou inégalement tenus. Identifier les électeurs constitue alors un défi majeur pour les administrations électorales.

    Les dispositifs biométriques permettent, en théorie, d’améliorer la qualité des registres électoraux en limitant les inscriptions multiples, les doublons et certaines formes de fraude documentaire.

    Les travaux d’Alan Gelb et Anna Diofasi montrent que ces technologies peuvent contribuer à renforcer la fiabilité administrative des listes électorales — notamment en réduisant le risque d’élections sérieusement contestées pouvant dégénérer en violence. À condition, toutefois, qu’elles soient déployées de manière rigoureuse et dans des contextes institutionnels appropriés. Cette dimension explique en partie leur diffusion progressive sur le continent, malgré des coûts élevés et une efficacité variable selon les pays.

    Par exemple, au Ghana, l’introduction de l’enregistrement et de la vérification biométriques à partir de 2012 a permis de dédupliquer les listes et de réduire les inscriptions multiples. Cette situation a contribué à faire reculer les contestations centrées sur la fiabilité du registre électoral, même si les élections restent malgré tout politiquement disputées.

    À l’inverse, l’étude du cas camerounais suggère que la biométrie peut contribuer à formaliser et à sécuriser les registres électoraux. Son effet sur la réduction des crises électorales demeure limité lorsque les institutions sont contestées. En outre, son efficacité reste faible si les acteurs politiques ne perçoivent pas le processus électoral comme impartial.

    Mais cette promesse technique ne doit pas être confondue avec une promesse démocratique plus large.

    Les débats publics autour de la biométrie reposent souvent sur une idée implicite : puisque l’une des controverses électorales porte sur l’identification des électeurs, une technologie capable de mieux identifier les individus permettrait de résoudre les problèmes de fraude.

    Cette perspective reflète une approche technosolutionniste, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une innovation technique pourrait, à elle seule, résoudre des problèmes sociaux ou politiques complexes. Or, les contestations électorales ne se réduisent pas aux questions d’identification. Elles peuvent aussi concerner l’achat de voix, les pressions administratives, l’intimidation des électeurs, les déséquilibres médiatiques, la désinformation, la compilation des résultats, l’indépendance des institutions électorales ou encore la confiance accordée aux autorités chargées du scrutin.

    Dans cette perspective, la biométrie peut améliorer certains aspects techniques de l’élection, notamment l’identification des électeurs, sans pour autant répondre à l’ensemble des enjeux de confiance qui entourent un scrutin.

    Quand la technologie électorale devient un objet de confiance

    Les travaux sur le Tchad montrent que la biométrie n’est pas seulement introduite pour ses performances techniques. Elle est aussi investie d’une forte charge symbolique — modernité, objectivité, neutralité — et présentée comme capable de corriger les défaillances imputées aux acteurs humains. Pourtant, cette recherche montre que la biométrie ne sort jamais du champ politique : le choix des prestataires, les coûts, la gestion des données et le rôle des experts deviennent eux-mêmes des objets de controverse. La biométrie ne supprime donc pas ici les conflits électoraux ; elle les reconfigure.

    D’autres recherches récentes sur le Kenya et le Sénégal vont dans le même sens en montrant comment cette reconfiguration opère à l’ère numérique. La numérisation déplace les controverses vers les bases de données, les serveurs et les enjeux de souveraineté numérique avec des citoyens qui réclament désormais l’ouverture des infrastructures censées produire la vérité électorale. Ce déplacement met en évidence un paradoxe : alors que la biométrie est promue comme gage de transparence, son opacité technique peut elle-même devenir une source de défiance.

    Ces vulnérabilités informationnelles électorales se présentent sous des formes variées. Il s’agit de rumeurs sur les données, d’opacité des systèmes, ou d’incapacité des institutions à rendre les mécanismes du scrutin vérifiables par les citoyens.

    À ces enjeux communicationnels s’ajoute la dimension de la souveraineté des données. Dans plusieurs pays africains, la collecte et le traitement des données biométriques sont confiés à des prestataires étrangers, ce qui soulève des questions quant au contrôle effectif des données personnelles des électeurs, à leur stockage et à leur éventuelle réutilisation.

    Au Kenya, la société française Safran Identity & Security, devenue IDEMIA, a été retenue par la commission électorale pour fournir la technologie du système KIEMS lors des élections générales de 2017, notamment pour l’identification biométrique des électeurs. Ce dispositif s’est ensuite retrouvé au cœur des controverses post-électorales, non parce qu’une fraude de l’entreprise aurait été démontrée, mais parce que la contestation a porté sur l’accès aux serveurs, la transmission électronique des résultats, la vérifiabilité du système et la transparence des infrastructures électorales.

    Cette question rejoint le débat sur le « colonialisme des données ». Les sociétés numériques reposent sur l’appropriation des traces produites par les individus, désormais traitées comme une ressource.

    Dans le contexte africain, Danielle Coleman parle d’un « 21st Century Scramble for Africa » pour désigner une nouvelle ruée vers le continent, centrée sur l’extraction, le stockage et le contrôle des données par les grandes entreprises.

    Appliqué aux élections biométriques, l’enjeu est particulièrement sensible. Les données électorales touchent à l’identité civile, à la citoyenneté, au droit de vote et à la souveraineté démocratique. Lorsque les systèmes, leur maintenance ou leur traitement dépendent de prestataires étrangers, les États africains peuvent devenir dépendants d’infrastructures qu’ils n’ont ni conçues ni pleinement gouvernées.

    Une technologie électorale ne s’impose donc pas uniquement parce qu’elle fonctionne. Son acceptation dépend aussi de la confiance accordée aux institutions qui la déploient, de la clarté des explications, de la crédibilité du dispositif et de la perception des risques par les publics. L’enjeu ne se limite donc pas à l’aspect technologique, il est aussi communicationnel.

    Pour Madagascar, l’enjeu n’est donc pas seulement d’introduire une biométrie fiable, mais de garantir autant que possible le contrôle national des données électorales, leur crédibililités, l’encadrement strict des prestataires et la compréhension publique du dispositif.

    La biométrie n’est pas un substitut à la confiance démocratique

    L’exploration des recherches consacrées aux expériences africaines invite à une conclusion prudente : la biométrie n’est ni une solution miracle, ni une technologie inutile. Son efficacité dépend de son articulation avec d’autres mécanismes démocratiques à savoir les audits indépendants, la transparence des procédures, le contrôle citoyen, les institutions crédibles.

    Le risque principal serait de la présenter comme un substitut à la confiance institutionnelle, comme si une technologie pouvait, à elle seule, garantir la crédibilité d’un scrutin. Au-delà de s’interroger sur le fonctionnement de la technologie, la question est aussi de comprendre comment les sociétés construisent la confiance autour d’elle. Car si une machine peut vérifier une identité, elle ne peut pas produire la légitimité d’une élection.

    En définitive, pour les pays africains engagés dans des réformes biométriques, et notamment pour Madagascar où l’apport de la biométrie est aujourd’hui d’actualité, la question décisive ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi de savoir si cette technologie est comprise, crédible, contrôlée et perçue comme légitime par les citoyens.

    La biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification des électeurs. La comparaison avec d’autres expériences africaines montre qu’elle peut produire des effets positifs lorsqu’elle s’inscrit dans une gouvernance électorale crédible. Outre le cas du Ghana déjà évoqué, le Sénégal constitue un exemple intéressant avec la consolidation du fichier électoral biométrique, appuyée sur la photographie, les empreintes digitales et le Numéro d’identification national, qui ont renforcé l’unicité de l’électeur et la fiabilité technique du registre.

    Ces deux exemples montrent qu’il existe bien des situations où la biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification électorale, à condition d’être accompagnée par de la transparence, des audits indépendants et une pédagogie publique suffisante.

    Mais elle ne traite pas, à elle seule, les dimensions politiques, institutionnelles et informationnelles qui conditionnent la confiance démocratique. C’est dans l’articulation entre outil technique, transparence institutionnelle et contrôle citoyen que se joue, en définitive, la crédibilité du scrutin africain.The Conversation

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

    Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

    Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

    Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

    Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

    D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

    Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

    Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

    Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

    Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

    D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

    Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

    Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

    Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

    Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

    Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

    Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

    Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

    A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

    Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

    Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

    Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

    Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

    En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

    Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

    Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

    • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).
    • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.
    • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

    Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

    Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

    Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • « StravaLeaks » : quand les traces numériques deviennent un enjeu de sécurité

    « StravaLeaks » : quand les traces numériques deviennent un enjeu de sécurité

     

    Un footing, en apparence, n’a rien de sensible. Pourtant, en mars 2026, une activité enregistrée sur Strava par un militaire français a permis de localiser en temps quasi réel le porte‑avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale. Dès 2018, la carte de chaleur mondiale de Strava – une visualisation agrégée des activités publiques enregistrées par ses utilisateurs – avait déjà révélé des bases militaires et des sites sensibles, et des enquêtes plus récentes ont montré que les pratiques sportives de gardes du corps pouvaient trahir des habitudes de déplacement de chefs d’État.

    Le problème ne vient pas d’un piratage sophistiqué, mais d’un usage banal de montre connectée, compte public et trace GPS accessible en ligne. Ce cas illustre comment la sécurité d’aujourd’hui ne se limite plus à la protection physique, mais inclut aussi la maîtrise des traces numériques produites par nos comportements les plus ordinaires.

    Quand une application déborde de son usage initial

    Strava est une application conçue pour suivre et partager des performances sportives. Son usage premier relève du loisir, de la sociabilité numérique et du suivi de soi, non de la documentation d’activités sensibles. C’est pourtant là toute l’ambivalence de ce type d’outils car sans avoir été pensés pour la sécurité, ils peuvent produire des effets très concrets sur elle.

    À mesure que les technologies de traçabilité s’installent dans les usages quotidiens, elles cessent d’apparaître comme des dispositifs de contrôle. Elles deviennent des outils familiers, associés au confort ou à l’optimisation des pratiques. Dès lors, une course, un itinéraire répété, un point de départ ou d’arrivée ou une activité enregistrée en mer peuvent révéler bien davantage qu’une simple pratique sportive. Une donnée de performance peut devenir un indice sur une routine, une présence ou une habitude de déplacement.

    Le cas Strava n’est d’ailleurs pas isolé. À l’aéroport d’Heathrow(Londres), en 2014, des toilettes connectées ont été testées pour mesurer anonymement leur fréquentation, améliorer le nettoyage et mieux répartir les moyens de maintenance. L’exemple peut sembler éloigné, mais il montre que, au-delà des outils explicitement sécuritaires, des dispositifs connectés collectent eux aussi discrètement des traces numériques sur les comportements des usagers. En ce sens, la vulnérabilité ne naît plus seulement d’une attaque ou d’une fuite volontaire, mais aussi d’usages ordinaires dont les effets de visibilité sont souvent sous-estimés.

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    La sécurité ne se joue plus seulement sur le terrain

    Longtemps, la sécurité a été pensée selon un modèle essentiellement physique. Il fallait protéger une personne, sécuriser un déplacement, contrôler un périmètre, anticiper une menace. Cette logique est toujours d’actualité mais, à l’ère numérique, elle ne suffit plus.

    Dans un environnement saturé d’objets connectés, de plateformes et de données de localisation, la vulnérabilité peut désormais naître à la périphérie du dispositif de protection. Elle ne résulte plus forcément d’une intrusion ou d’une action malveillante. Elle peut venir d’un usage mal paramétré, d’une routine numérique non interrogée ou d’un outil utilisé sans conscience de ses effets de visibilité.

    La sécurité d’un responsable politique, d’un chef d’entreprise, d’un diplomate ou d’un site sensible dépend donc aussi des traces numériques produites par son environnement humain et technique : assistants, chauffeurs, escortes, collaborateurs, militaires, objets connectés, applications de suivi ou réseaux de partage. Protéger une « personne sensible », une personnalité, aujourd’hui, ce n’est plus seulement protéger son corps ou son itinéraire. C’est aussi protéger l’écosystème informationnel qui l’entoure.

    Cette évolution renvoie à une sécurité de plus en plus renforcée par la technologie via les capteurs, les données et les outils de suivi. Mais l’ajout de technologie ne supprime pas la vulnérabilité. C’est justement le problème d’une lecture technosolutionniste qui surestime la complémentarité humain-machine. Elle rappelle au contraire qu’une technologie n’est efficace qu’à condition d’être articulée à l’analyse humaine, à l’expérience de terrain et à une compréhension fine du contexte. Certes, la technologie renforce donc la vigilance, mais elle ne remplace ni le jugement, ni la formation, ni la culture du risque.

    La vulnérabilité observée est également organisationnelle, culturelle et humaine. Elle naît d’une forme de non-concordance entre la banalité des usages numériques (courir avec une montre connectée, par exemple) et la sensibilité des environnements dans lesquels elles s’inscrivent (être dans un endroit classifié secret-défense). Un même outil peut être perçu comme un outil de confort ou de performance tout en produisant des effets d’exposition importants.

    Former devient donc aussi important qu’équiper dans la mesure où il ne s’agit pas seulement d’interdire certains usages, mais plutôt de faire comprendre comment une trace numérique par définition invisible peut, par agrégation et recoupement, devenir une information sensible. La sécurité ne se joue donc plus dans le contrôle des outils, mais dans l’intelligence des pratiques.

    Réintégrer l’humain au centre de la doctrine de sécurité

    L’un des principaux enseignements de ces affaires est qu’aucune technologie ne protège à elle seule. Une application, une montre connectée ou un dispositif de géolocalisation ne sont ni bons ni mauvais en soi. Comme le montre la recherche, tout dépend du cadre dans lequel ils sont utilisés, des règles qui les entourent et de la capacité des acteurs à en comprendre les effets. Raison pour laquelle la réponse ne peut pas être juste « technique ». 

    Elle suppose aussi une doctrine d’usage, une formation adaptée et une culture sécuritaire partagée. À l’inverse la traçabilité peut aussi renforcer la protection, mais elle ne remplace ni l’analyse humaine, ni l’appréciation du contexte, ni les méthodes classiques de sécurité.

    Autrement dit, la sécurité des environnements sensibles repose sur une complémentarité entre l’outil et l’humain. Il ne suffit pas de déployer des dispositifs ; encore faut-il que les utilisateurs comprennent ce qu’ils produisent, ce qu’ils exposent et les conséquences possibles de leurs usages entre une possible surveillance et une souveillance, c’est-à-dire une forme plus discrète de captation des traces intégrées aux gestes ordinaires et parfois à peine perçue par ceux qui y participent.

    Dans le cas Strava, l’enjeu n’est donc pas seulement de mieux paramétrer une application. Il est de construire une culture du risque numérique, capable d’intégrer les gestes les plus ordinaires à la réflexion sécuritaire.

    Ce que la recherche nous enseigne en lien avec ces cas est que la vraie leçon de ces affaires est peut-être là : dans un monde connecté, la menace ne réside pas seulement dans ce que l’on cherche à cacher, mais aussi dans ce que l’on produit sans y penser.

    Ces affaires dites « StravaLeaks » montrent que la traçabilité numérique, loin d’être un simple confort d’usage, peut devenir un enjeu de sûreté dès lors qu’elle s’inscrit dans un environnement sensible. Protéger, aujourd’hui, ce n’est plus seulement verrouiller un périmètre ou escorter une personnalité. C’est aussi apprendre à gouverner les traces que produisent les usages les plus ordinaires.