Catégorie : Afrique

  • L’océan Indien, l’hyperguerre et El Niño

    L’océan Indien, l’hyperguerre et El Niño

    Depuis le mois de septembre 2026, la guerre en Iran s’étend du golfe Persique et du détroit d’Ormuz jusqu’au Yémen. Au sud du pays, les offensives des milices houthistes, en guerre depuis une vingtaine d’années et alliées au régime des Gardiens de la Révolution, leur permettent de s’emparer de positions dominantes autour du détroit de Bab el-Mandeb, qui verrouille l’accès à la mer Rouge, et du golfe d’Aden, qui donne sur l’océan Indien[1].

    En d’autres termes, les deux détroits qui contrôlent l’accès du Moyen-Orient à l’océan Indien sont directement impliqués dans la guerre avec l’Iran. Durant la même période, l’océan Indien commence à subir les effets de l’épisode El Niño 2026, phénomène climatique planétaire récurrent qui s’accompagne de la diffusion d’une couche d’eau chaude à la surface du Pacifique Sud (Testot & Valantin, El Niño, Histoire et Géopolitique d’une Bombe Climatique, Paris, 2023).
    Historiquement, certains épisodes d’El Niño ont déclenché des pénuries et des famines à l’échelle de régions entières, en particulier lorsque les réponses gouvernementales se sont avérées inadaptées, voire contre-productives. Ce fut le cas en Inde et en Chine entre 1896 et 1902, où des réponses gouvernementales ineptes dans l’un des cas, insuffisantes dans l’autre, face à un épisode El Niño très violent, ont tué 6 à 19 millions d’Indiens et 10 millions de Chinois. Or, l’épisode 2026-2027 s’annonce d’une puissance historique, et ses effets vont se faire sentir de façon de plus en plus violente dans l’océan Indien en 2026 et en 2027.
    Par ses effets de restriction, voire de pénurie, et par la mise sous tension de la cohésion des sociétés et l’aggravation des tensions stratégiques, cette fusion de la surchauffe géopolitique et de la surchauffe climatique produit des effets très comparables à ceux d’un siège. Mais cette fusion dépasse et englobe l’ensemble des nations et des sociétés : elle fait émerger un état de siège global, à la fois géopolitique et climatique, une situation stratégique que nous qualifions ici d’« hypersiège », dont les effets s’exercent sur l’ensemble de l’océan Indien.
    Dans cet article, nous allons donc étudier comment la guerre en Iran affecte l’approvisionnement en hydrocarbures bruts et raffinés dans l’océan Indien, et comment ces effets géopolitiques se conjuguent à ceux d’El Niño. Enfin, nous allons voir comment cette situation géopolitique planétaire déclenche une mobilisation internationale.

    I. La guerre d’Iran, catastrophe dans l’océan Indien ?

    De début mars à octobre 2026, les différentes phases du semi-blocage du détroit d’Ormuz affectent durablement les exportations quotidiennes, qui représentent 20 % de la production mondiale de pétrole, 19 % de celle de gaz naturel et 30 % des exportations mondiales d’engrais azotés . Puis, du fait notamment des stratégies de contournement de l’Arabie saoudite (quasi-doublement des capacités de son pipeline est-ouest qui débouche sur le port de Yanbu, en mer Rouge), les exportations de brut du Moyen-Orient ont retrouvé environ 84 % de leur niveau d’avant-guerre : 16,3 millions de barils par jour en septembre, contre 19,5 avant le conflit [2].
    Dans le domaine du gaz naturel liquéfié (GNL), en revanche, et malgré les efforts massifs du Qatar pour sécuriser la production, les couloirs de navigation et les méthaniers, le trafic de GNL à travers Ormuz reste en septembre environ 80 % en dessous de son niveau d’avant-guerre, soit à peu près un cinquième ; le Qatar dépend en effet d’Ormuz pour la quasi-totalité de ses exportations. Les analystes  estiment qu’octobre pourrait atteindre 25 % du trafic d’avant-guerre si le rythme de fin septembre se maintient [2]. Et ce, alors que la demande internationale, en particulier européenne, s’envole en raison de la nécessité de reconstituer les stocks de gaz avant l’hiver.
    Enfin, la crise des exportations de produits raffinés, dont le gazole nécessaire aux camions, ne trouve aucune solution. S’il a été possible de trouver une solution de contournement terrestre pour le brut saoudien, il n’en existe aucune pour les produits raffinés, qui dépendent des capacités de transport propres aux complexes pétrochimiques et des flottes de tankers spécialisés. La reprise relative des exportations de brut et de GNL s’adosse donc à une crise profonde des exportations de produits raffinés. Cette dichotomie entre les flux de pétrole brut, de GNL et d’hydrocarbures raffinés a des répercussions profondes sur la géopolitique de l’océan Indien, en accentuant les contrastes entre les façades africaine et asiatique.

    La façade africaine et la crise des produits raffinés

    La Tanzanie, le Mozambique, le Kenya, l’Afrique du Sud, Madagascar et Maurice importent peu ou pas de pétrole brut. En revanche, leurs économies nécessitent des importations continues de gazole pour les flottes de camions, d’essence pour les voitures et les deux-roues, et de kérosène et de fioul lourd pour les flottes maritimes.
    Ainsi, en 2025, le Kenya s’approvisionnait à environ 66 % de son gazole dans le Golfe et n’en a reçu aucun en avril 2026 [3]. La réduction massive des exportations de produits raffinés du Golfe frappe donc de plein fouet les activités de transport et, par là, les prix des marchandises dans l’ensemble des pays africains riverains de l’océan Indien, soit près de 250 millions de personnes.

    La façade asiatique et la crise gazière et pétrolière

    Face à la crise d’Ormuz, les problématiques de la façade asiatique sont très différentes, mais tout aussi sensibles. Contrairement aux pays de la façade africaine, l’Inde importe avant tout du pétrole brut, car ses gigantesques complexes pétrochimiques lui permettent d’alimenter son marché intérieur en produits raffinés. En revanche, le Pakistan dépend à 99 % du Golfe pour son GNL, comme pour ses carburants raffinés. Il en va de même pour le Bangladesh, le Myanmar, le Sri Lanka et la Thaïlande. Tous ont donc dû diversifier leurs sources d’approvisionnement dans l’urgence, tout en subissant de plein fouet le choc énergétique.
    Face à cette crise de l’approvisionnement en pétrole brut, le gouvernement Modi a dû accroître ses importations de pétrole russe, malgré les tensions entre la Russie et les États-Unis liées à la guerre en Ukraine. Par ailleurs, certains ports, comme Gwadar au Pakistan et Kyaukphyu au Myanmar, sont des terminaux maritimes reliés à la Chine par des pipelines dans le cadre de la Nouvelle Route de la soie. La réduction des flux pétroliers et gaziers en provenance du Golfe entraîne donc une baisse des approvisionnements chinois qui dépendent de ces terminaux.
    Enfin, l’ensemble des pays asiatiques riverains de l’océan Indien a subi de plein fouet le ralentissement des approvisionnements en engrais, malgré les politiques de diversification, notamment vers la Russie. La phase active de la guerre en Iran, entre mars et mai 2026, a largement bloqué les exportations d’engrais et de leurs précurseurs, tels que les phosphates et l’urée, dont le Qatar est un grand producteur. Or, toute la façade africaine de l’océan Indien dépend du Golfe pour 20 % à 30 % de ses importations d’engrais. Les pays concernés ont donc dû faire face à la hausse massive des prix et à la crise d’accès aux carburants et aux engrais au moment même des semis de printemps [4].
    C’est dans ce contexte de pressions géopolitiques, pétrochimiques et agricoles que l’ensemble de la région doit faire face à l’hypersiège climatique qu’impose El Niño.

    II. El Niño et l’hypersiège climatique

    El Niño…

    Tous les 2 à 7 ans, un phénomène climatique récurrent, dit « El Niño », entraîne un forçage thermique massif de l’atmosphère et bouleverse le climat à l’échelle planétaire. Lors d’un épisode El Niño, la température de l’océan Pacifique équatorial peut augmenter jusqu’à 3 °C. Ce forçage entraîne un réchauffement de l’ensemble de l’atmosphère et une multiplication des événements climatiques extrêmes partout dans le monde, qui affectent notamment les zones agricoles.

    … et la crise planétaire

    Or, le changement climatique correspond à une mise sous pression permanente à l’échelle planétaire, c’est-à-dire à un état de siège chronique pour les sociétés contemporaines. Les vagues de chaleur transforment des milliers de villes et des millions de bâtiments en pièges à chaleur qui assiègent le corps même de dizaines, voire de centaines de millions de personnes à la fois.
    Les baisses de rendement agricole à l’échelle de zones continentales entières, comme en Asie du Sud aux printemps 2023, 2024 et 2025, puis de mars à mai 2026, avec des températures oscillant entre 45 et 50 °C, font courir des risques sanitaires et alimentaires à des pays entiers. Les pressions sur la biodiversité menacent le tissu même du vivant, dont dépendent les conditions de vie fondamentales des sociétés humaines : l’alimentation, le filtrage de l’eau, la qualité des sols. Ce système de pression socio-climatique s’impose ainsi comme un hypersiège (Valantin, Géopolitique d’une Planète déréglée, rééd. 2022).
    Les chocs climatiques peuvent par ailleurs profondément bouleverser les équilibres sociaux et politiques de nations et de régions entières, comme l’illustrent les « Printemps arabes » de 2010-2011, même si le choc de 2010 n’est pas imputable exclusivement à El Niño. Ainsi, entre 2008 et 2010, l’Ukraine, la Russie et le Kazakhstan subissent une série de vagues de chaleur extrêmes, tandis que des précipitations historiques affectent de vastes zones agricoles nord-américaines. En été 2010, la sécheresse et la canicule en Russie réduisent la production de blé d’environ 20 millions de tonnes, et Moscou interdit les exportations début août. Les prix mondiaux du blé progressent de 70 % entre juin et décembre 2010 [5].
    Or, dans les pays arabes, le pain constitue l’aliment de base de 70 % de la population, alors que l’indice des prix des céréales passe de 163,4 en 2007 à 179,2 en 2010, puis à 240,2 en 2011. Entre 2008 et 2011, les villes du monde arabe sont secouées par une véritable prolifération de manifestations populaires, qui finit par déboucher sur l’immense ébranlement que furent les Printemps arabes.

    Le monstre

    Or, l’épisode El Niño 2026-2027 apparaît déjà comme d’une ampleur historique. En Europe, aux États-Unis, en Angola, au Ghana et en Afrique méridionale, la multiplication des événements climatiques extrêmes affecte, et continuera d’affecter, des zones agricoles qui subissent déjà la hausse des prix des intrants agricoles causée par la guerre d’Iran, voire qui sont moins accessibles aux agriculteurs les plus défavorisés.
    Dans l’océan Indien, la mousson 2026 a été faible : elle s’est achevée avec un déficit de 12,6 % par rapport à la moyenne à long terme, la plus faible depuis plus d’une décennie, après un mois de juin déficitaire de plus de 36 %. L’Inde, le Pakistan et le Bangladesh ont subi des déficits pluviométriques d’une ampleur considérable, qui ont fortement perturbé les semailles des cultures d’été, en particulier celles du riz, base alimentaire de centaines de millions de personnes [6].

    III. Face à l’hypersiège

    Crise des engrais à l’époque d’El Niño

    Depuis début mars 2026, les systèmes agricoles du monde entier sont donc sous pression pour adapter les plantations de 2026 à une hausse des prix des engrais beaucoup plus rapide que celle des prix alimentaires. Aux États-Unis, le prix de la tonne d’engrais azoté est ainsi passé de 400 dollars début mars 2026 à 918 dollars en mai 2026. Face à ce contexte, les institutions internationales se mobilisent de manière anticipative, à une échelle inédite.

    Mobilisation internationale

    Une mobilisation internationale majeure est en cours face à l’épisode El Niño 2026, qui a atteint un niveau d’intensité très élevé au second semestre 2026. La réponse mondiale est pilotée conjointement par les agences onusiennes (FAO, PAM, OCHA, UNICEF), des réseaux humanitaires et des agences météorologiques régionales. La FAO et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont lancé leur premier appel conjoint à l’action anticipatoire : 202 millions de dollars pour protéger près de 9 millions de personnes (dont 8,8 millions) dans 22 pays à haut risque, entre juin 2026 et mars 2027 [7]. Dans le même temps, l’UNICEF concentre ses efforts sur la protection des enfants contre la malnutrition et les épidémies, l’Organisation météorologique mondiale coordonne la modélisation et l’émission d’alertes pour anticiper le pic du phénomène, et la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge déploient des plans d’urgence dans les zones exposées à la sécheresse extrême ou aux inondations.
    Sur le plan financier, le Fonds monétaire international (FMI) indique qu’il se prépare à soutenir les pays vulnérables exposés à El Niño et à la hausse des prix de l’énergie liée à la guerre avec l’Iran. Face à ces risques, le  FMI a pour mission de fournir un soutien financier pour faire face aux chocs externes. Il dispose, à cette fin, d’instruments d’urgence (Rapid Credit Facility et Rapid Financing Instrument) et, à long terme, du Fonds pour la résilience et la durabilité (RST/RSF).
    La mobilisation est particulièrement active et structurée dans l’océan Indien, où l’effet d’El Niño se combine à un dipôle de l’océan Indien (IOD) positif, un couplage qui accentue fortement les anomalies climatiques des deux rives du bassin [9].

    La façade africaine

    En Afrique de l’Est (Corne de l’Afrique), El Niño et le dipôle positif annoncent des pluies diluviennes ; au sud de l’océan Indien, ils accentuent le risque de sécheresse. Le centre climatologique régional ICPAC prévoit, pour la saison octobre-décembre 2026, 90 % de chances de pluies supérieures à la normale sur le sud de l’Éthiopie, le centre et le sud de la Somalie, ainsi que le nord-est du Kenya, avec des risques d’inondations et de maladies hydriques [9]. Les agences prépositionnent de l’aide humanitaire et des kits sanitaires (contre le choléra et les maladies à transmission vectorielle).
    Dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien (Madagascar, Mascareignes, Comores), le Forum d’orientation climatique du Sud-Ouest de l’océan Indien (SWIOCCOF), avec le soutien de l’OMM, a publié des directives spécifiques pour adapter les secteurs sensibles (agriculture, eau, énergie) aux variations de trajectoire des cyclones et au risque de sécheresse au sud de Madagascar.

    La façade asiatique

    Sur les rives nord et est de l’océan Indien (Asie du Sud, Indonésie) sévissent déjà une sécheresse aiguë et des vagues de chaleur. En Indonésie et dans l’archipel malais, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), le gouvernement indonésien et la FAO ont activé des protocoles de préparation aux sécheresses extrêmes : gestion des ressources en eau, sécurité alimentaire rurale, prévention des méga-feux de forêt. En Inde et au Sri Lanka, les gouvernements mettent en place des systèmes de surveillance étroite de l’impact sur les récoltes et d’ajustement des marchés agricoles pour éviter une crise de dépendance alimentaire.
    Le Pakistan est un cas particulier, en ce qu’il s’agit d’un pays de plus de 259 millions d’habitants, particulièrement pauvre, et qui présente une vulnérabilité extrême face à El Niño en raison de sa double géographie, avec des vallées glaciaires au nord et de vastes plaines arides au sud. Parallèlement, l’élévation des températures en haute altitude accélère la fonte des glaciers de l’Hindu Kush et de l’Himalaya, ce qui génère des risques majeurs d’inondations soudaines dues à la rupture de lacs glaciaires (GLOF) et de crues violentes en amont, tandis que le reste du pays subit un stress hydrique aigu [10].
    Sur le plan national, les autorités pakistanaises ont renforcé leur préparation [11]. L’État exploite la modélisation climatique et le suivi satellitaire pour cartographier en temps réel le stress hydrique des cultures, rationner l’eau d’irrigation et émettre des alertes précoces dans les vallées exposées aux crues glaciaires ; des protocoles de gestion des barrages et de conservation des ressources sont activés plusieurs semaines à l’avance pour atténuer l’impact sur la production agricole et sur le réseau électrique.

    Anticiper les chocs : vers un océan Indien antifragile

    En d’autres termes, le croisement des effets d’El Niño et de la guerre d’Iran est en train de déclencher une révolution stratégique dans l’espace océanique indien : celle de l’anticipation et de la préparation, tant nationales qu’internationales. L’enjeu est d’atténuer les chocs et d’améliorer la résilience des pays et des sociétés. Une telle mobilisation préventive, d’une ampleur inhabituelle, a certes des précédents (l’action anticipatoire de 2023-2024), mais elle change d’échelle [12].

    Il va donc falloir étudier de près comment cette nouvelle approche permettra de renforcer l’« anti-fragilité » du système international (Nasim Nicholas Taleb, Antifragile, 2014), en particulier dans l’océan Indien, sachant que les stratégies d’anti-fragilité sont appelées à jouer un rôle croissant face aux bouleversements géopolitiques que la crise planétaire va sans cesse accentuer.

    Références

    [1] AFP/Reuters, « Los hutíes toman la isla de Perim… », Primicias, 11 sept. 2026 : https://www.primicias.ec/internacional/guerra-iran-huties-estrecho-bab-mandeb-canal-suez-amenaza-132343/ ; Critical Threats, Iran Update, 10 sept. 2026 : https://www.criticalthreats.org/analysis/iran-update-september-10-2026

    [2] Business Today, « LNG traffic through Hormuz returns, but remains 80% below pre-war levels », 2 oct. 2026 : https://www.businesstoday.in/world/story/lng-traffic-through-hormuz-returns-but-remains-80-below-pre-war-levels-559162-2026-10-02 ; voir aussi Reuters via IDN Financials (S&P, trafic GNL de septembre) : https://www.idnfinancials.com/news/69829/lng-shipments-via-hormuz-rise-highest-since-iran-war

    [3] Argus Media, « Kenya lowers fuel standards to ease supply access », 6 mai 2026 : https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2823249-kenya-lowers-fuel-standards-to-ease-supply-access

    [4] Africa Finance Corporation / AFP, « Africa faces 86 million tonne fuel shortfall by 2040 », The Standard : https://www.standardmedia.co.ke/africa/article/2001546090/africa-faces-86-million-tonne-fuel-shortfall-by-2040

    [5] NOAA, « Agricultural and food security impacts from the 2010 Russia flash drought » : https://repository.library.noaa.gov/view/noaa/68474 ; « Reading the world in a loaf of bread », Resilience.org : https://www.resilience.org/?p=1237441

    [6] 5paisa / IMD, « India records weakest monsoon in over a decade », 30 sept. 2026 : https://www.5paisa.com/blog/india-records-weakest-monsoon-in-over-a-decade-as-rainfall-falls-126-below-average

    [7] FAO/PAM, « Bracing for El Niño : FAO and WFP launch joint appeal… », juin 2026 : https://www.fao.org/newsroom/detail/bracing-for-el-ni%C3%B1o–fao-and-wfp-launch-joint-appeal-to-protect-8.8-million-people-from-extreme-weather-events/en

    [8] AFP, « IMF preparing El Nino assistance, ‘concerned about food security’ », Jamaica Observer, 7 oct. 2026 : https://www.jamaicaobserver.com/2026/10/07/imf-preparing-el-nino-assistance-concerned-food-security/ ; PIIE, « El Niño could drag down the global economy… », juil. 2026 : https://www.piie.com/blogs/realtime-economics/2026/el-nino-could-drag-down-global-economy-almost-700-billion-or-3 ; FMI, « Proposal for a Food Shock Window… », oct. 2022 : https://www.bookstore.imf.org/books/proposal-for-a-food-shock-window-under-the-rapid-financing-instrument-and-rapid-credit-facility

    [9] OMM, « El Niño impacts Greater Horn of Africa », 19 août 2026 : https://wmo.int/media/news/el-nino-impacts-greater-horn-of-africa ; ICPAC, communiqué du 18 août 2026 : https://www.icpac.net/news/the-greater-horn-of-africa-is-expected-to-experience-a-wetter-than-normal-october-december-ond-2026-season-as-el-niño-strengthens/

    [10] ProPakistani, « PMD forecasts below-normal rainfall and higher temperatures across Pakistan », 4 juin 2026 : https://propakistani.pk/2026/06/04/pmd-forecasts-below-normal-rainfall-and-higher-temperatures-across-pakistan/

    [11] Arab News / AFP, « Pakistan warns of heightened glacial lake flood risk as temperatures rise », 26 févr. 2026 : https://www.arabnews.com/node/2634499

    [12] Anticipation Hub et al., « El Niño 2026–2027 : seizing the moment » : https://www.anticipation-hub.org/news/el-nino-2026-2027-seizing-the-moment

     

     

  • De l’assistance à la substitution : construire des capacités militaires autonomes en Afrique

    De l’assistance à la substitution : construire des capacités militaires autonomes en Afrique

    Depuis des décennies, les armées africaines reçoivent des stages d’état-major, de l’entraînement tactique, des véhicules, des exercices conjoints, des conseillers et des financements. Cette accumulation ne produit pas mécaniquement des forces capables de planifier, de soutenir et de renouveler leurs opérations sans appui extérieur. Deux lectures récurrentes ramènent le problème à une alternative : soit les donateurs se réformeront mal, soit les bénéficiaires refuseront de se réformer. L’assistance doit plutôt être envisagée comme un processus de conversion : une ressource externe ne devient durable que si elle est intégrée aux routines, aux institutions, aux budgets et aux carrières de l’armée bénéficiaire. La littérature souligne les obstacles que constituent les armées « patchwork », c’est-à-dire des organisations assemblant du personnel, du matériel, des doctrines et des soutiens provenant de sources hétérogènes, ainsi que les effets des faiblesses de professionnalisation et des logiques d’appropriation politique (Lebœuf, 2018, pp. 33-45).

    La distinction centrale est celle qui sépare l’assistance de la substitution. Former une unité à une procédure, conseiller son état-major, fournir un moyen indisponible ou accomplir soi-même la fonction ne produisent pas le même type de dépendance. Dans les quatre cas, un partenaire peut améliorer l’action immédiate. Mais l’effet sur l’autonomie va de la transmission de compétences à son maintien en dehors de l’organisation. L’enjeu est particulièrement visible lorsque les fonctions concernées sont complexes : renseignement, maintenance, planification interarmes, évacuation sanitaire, appui aérien, logistique ou gestion de données. Plus elles sont fournies de l’extérieur, plus la force locale peut paraître capable sans disposer de l’ensemble des dispositifs qui rendent cette capacité reproductible.

    Le cas malien permet d’observer la difficulté à une échelle précise. La Mission de formation de l’Union européenne au Mali (European Union Training Mission in Mali, EUTM Mali), lancée en 2013 et dont le mandat a pris fin le 18 mai 2024, a progressivement élargi ses activités, passant de l’entraînement tactique au conseil et à la formation de formateurs (Baudais et Maïga, 2022 ; Service européen pour l’action extérieure, 2024, sans pagination). L’évaluation du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) évite pourtant le verdict binaire. Elle relève qu’aucune base ne permettait de suivre de façon fiable l’ensemble des personnels formés ; elle identifie ensuite l’absence de suivi post-formation et de mentorat comme une limitation majeure, souligne le contrôle très limité sur la sélection des stagiaires et recommande un mécanisme de retour permettant de suivre la performance et le comportement après la formation (Baudais et Maïga, 2022, pp. 7, 16-17, 19, 29). Ces lacunes n’annulent pas les acquis rapportés par certains stagiaires. Elles rendent surtout impossible une attribution simple : entre cours, affectation, engagement opérationnel et retour d’expérience, plusieurs maillons échappent à l’évaluateur comme au formateur. Le problème documenté est donc moins l’absence certaine d’effet que l’absence d’une chaîne institutionnelle permettant de le mesurer et de le consolider.

    Cette difficulté met en lumière la différence entre le conseil et la substitution. Dans une partie des dispositifs de coopération, le passage d’un modèle où l’officier étranger occupait directement une fonction à un modèle où il conseille sans décider réduit ses leviers immédiats, mais oblige aussi l’armée bénéficiaire à assumer la décision. Les observations disponibles montrent que l’appropriation locale agit comme un filtre : certains conseils sont adaptés, d’autres neutralisés, et leur devenir dépend autant de la qualité des conseillers que des intérêts institutionnels du partenaire (Lebœuf, 2018, pp. 41-46). Une politique d’assistance qui ne mesure que le nombre de stagiaires, de cours ou de matériel livrés, confondant l’activité et la capacité. Le test décisif reste la reproductibilité de la fonction lorsque le conseiller, le financement ou l’appui technique disparaît.

    L’assistance n’est pas une quantité

    La coopération militaire regroupe des instruments hétérogènes : formation, conseillers, exercices, soutien matériel et aide financière. Leurs effets dépendent moins de leur volume que de la structure des forces auxquelles ils s’adressent (Lebœuf, 2018, pp. 23-30). Le cadre proposé pour l’assistance aux forces de sécurité distingue la conception, la mise en œuvre et l’impact, mais ajoute un point souvent négligé : dans des secteurs fragmentés, les autorités bénéficiaires peuvent avoir intérêt à préserver précisément les divisions que le fournisseur cherche à réduire. Les logiques de gouvernance du secteur de la sécurité peuvent ainsi produire des effets contraires à l’intention du programme (Rolandsen, Dwyer et Reno, 2021, pp. 563-579). Un stage peut améliorer les compétences d’un individu sans modifier son unité, s’il est ensuite muté ou si l’organisation ne dispose pas des moyens de mettre en œuvre ces compétences. Un matériel peut accroître immédiatement une capacité tout en créant une dépendance si les pièces, la maintenance ou les munitions restent à l’extérieur. « L’assistance » doit être décomposée par fonction, niveau organisationnel et horizon temporel, plutôt que d’être traitée comme une quantité homogène.

    Les évaluations américaines ramènent au même problème de mesure. Le Government Accountability Office constatait que plusieurs plans demeuraient inachevés (GAO, 2010, pp. 7-16), que le commandement ne mesurait généralement pas les effets à long terme de ses activités (pp. 17-23) et que la multiplicité des sources de financement compliquait leur mise en œuvre (pp. 24-28). En 2025, l’Office of Inspector General du U.S. Department of Defense (DoD OIG) a évalué l’appui fourni par les brigades de l’U.S. Army spécialisées dans l’assistance aux forces de sécurité (Security Force Assistance Brigades, SFAB) dans les zones relevant de l’U.S. Africa Command (AFRICOM) et de l’U.S. Southern Command (SOUTHCOM) ; sa définition officielle de l’assistance aux forces de sécurité (security force assistance) vise explicitement le développement de la capacité des forces étrangères et de leurs institutions de soutien (DoD OIG, 2025, sans pagination). Cette formulation est importante parce qu’elle déplace l’unité d’analyse du seul stagiaire vers l’institution qui doit soutenir la compétence. Elle n’autorise pourtant aucun raccourci causal : une activité de conseil, même durable, ne devient une capacité autonome que si les fonctions associées – personnel, maintenance, données, financement et décision – sont effectivement reprises et reproduites par l’organisation bénéficiaire.

    Ce problème explique pourquoi les indicateurs de sortie classiques sont trompeurs. Le nombre de militaires formés, les jours de conseil, les exercices menés ou les équipements livrés mesurent la production du programme, non sa capacité. Même un test réussi en fin de stage ne prouve pas la rétention institutionnelle. L’Africa Partnership Station, programme américain de coopération maritime, fournit un cas concret : les marins interrogés appréciaient la formation et se déclaraient désireux d’utiliser les compétences acquises, mais cette motivation ne se traduisait souvent pas par un changement de comportement opérationnel, faute notamment de patrouilleurs fonctionnels, de carburant ou d’autres moyens (Vernon et Hoar, 2015, p. 131). L’indicateur pertinent se situe plus tard : l’unité peut-elle refaire la tâche, former ses remplaçants, maintenir son matériel et adapter la procédure à une situation nouvelle ? Sans cette temporalité, l’assistance récompense ce qui est facile à compter. Un résultat militaire observé après une formation ne prouve pas nécessairement que celle-ci en soit la cause : le commandement, les équipements, la sélection des unités et l’environnement opérationnel varient simultanément. Une évaluation sérieuse doit comparer des trajectoires, identifier les fonctions ciblées et rechercher des contrefactuels plausibles.

    L’écosystème des fournisseurs constitue lui-même une variable. Au Mali, une cartographie identifie au moins vingt programmes conduits par quatre grands fournisseurs – l’Union européenne, la France, les Nations unies et les États-Unis – avec des objectifs allant du contrôle frontalier à la contre-insurrection, à la réforme du secteur de la sécurité ou aux migrations (Marsh et Rolandsen, 2021, p. 620). L’enjeu principal est la cohésion horizontale et verticale : une assistance non coordonnée peut renforcer certaines unités tout en accentuant la fragmentation d’un appareil déjà hétérogène, tandis que le bénéficiaire peut ne pas rechercher la même cohésion que le fournisseur (pp. 615, 617). Des programmes cohérents pris séparément peuvent, collectivement, produire un système moins cohérent. L’échelle institutionnelle compte tout autant : transformer une compagnie sans agir sur l’école de formation, la gestion du personnel ou les chaînes de commandement peut produire un îlot de compétence dont l’effet disparaît avec les rotations.

    Appropriation, incitations et politiques militaires

    Les centres africains de formation au maintien de la paix rendent visible la même difficulté à un autre niveau. Au Kenya, l’étude de l’International Peace Support Training Centre décrit une sélection fortement personnalisée, l’absence d’examen formel, un suivi très limité des anciens stagiaires et le fait que peu de participants étaient ensuite déployés dans des missions de l’Union africaine ; les certificats, les réseaux et les indemnités pouvaient également constituer des incitations individuelles (Jowell, 2018, p. 109). Plus loin, l’analyse montre des bailleurs peu coordonnés, une logique quantitative de multiplication des cours et, surtout, une capacité interne insuffisante : la plupart des formations étaient financées et dispensées de l’extérieur, ce qui posait directement la question de leur soutenabilité sans appui extérieur (pp. 110-114, 130-131). Ces constats ne prouvent pas l’inutilité du centre. Ils montrent pourquoi la présence à un cours ne peut constituer l’unique mesure du transfert : la sélection, l’emploi, le suivi, la reproduction locale de la formation et le financement doivent être observés ensemble.

    Cette observation conduit à traiter la volonté politique avec prudence. L’expression est souvent utilisée comme variable résiduelle : si la réforme échoue malgré les moyens, le bénéficiaire manquerait de volonté. Or les dirigeants peuvent avoir des raisons cohérentes de ne pas professionnaliser l’armée selon le modèle extérieur. Une force très autonome, dotée d’un état-major puissant et d’un corps d’officiers cohésif, peut être perçue comme un risque politique ; une structure fragmentée, en revanche, peut paraître moins efficace face à une menace extérieure, mais plus sûre pour le régime. L’assistance se heurte alors à une divergence d’objectifs et non à une simple incompréhension technique. La distinction entre la sécurité de l’État et celle du régime devient déterminante.

    Le même raisonnement s’applique à la logistique. Les partenaires étrangers préfèrent souvent fournir une capacité rapidement visible : des véhicules, des équipements, des systèmes de communication. Pourtant, la disponibilité dépend de chaînes moins spectaculaires – pièces de rechange, budgets récurrents, personnel qualifié, dépôts, contrats et procédures de contrôle. Si ces fonctions ne sont pas durablement financées par l’État bénéficiaire, le matériel livré augmente les stocks sans accroître proportionnellement la force disponible. L’aide peut même fragmenter davantage un parc déjà hétérogène. La modernisation devient alors une simple addition de plateformes plutôt qu’une architecture pérenne. La rotation du personnel est un mécanisme souvent sous-estimé. Les partenaires forment fréquemment des militaires choisis pour leur aptitude linguistique ou leur niveau technique, puis les réaffectent selon des logiques de carrière nationales. Si le programme ne prend pas en compte cette mobilité, la compétence disparaît de l’unité ciblée. Inversement, une politique de diffusion peut utiliser les mutations pour propager le savoir. Le même phénomène peut donc détruire ou amplifier l’effet selon que les affectations sont coordonnées avec l’objectif de formation. Cela montre pourquoi la gestion des ressources humaines relève pleinement de la question de l’efficacité militaire.

    Les incitations individuelles comptent également, mais elles doivent être traitées comme des mécanismes organisationnels plutôt que comme un défaut moral des bénéficiaires. Une formation à l’étranger peut être à la fois un investissement professionnel, une récompense de carrière, une source d’indemnités et un moyen de construire des réseaux. Le problème apparaît lorsque la sélection n’est pas liée au poste futur ou lorsque l’organisation ne suit pas l’emploi des personnels formés. Dans ce cas, le rendement collectif du programme peut rester faible même si l’individu a réellement appris. La bonne unité d’analyse n’est donc ni le cours ni le stagiaire : c’est la trajectoire qui relie la sélection, la formation, l’affectation, la pratique, le retour d’expérience et la formation des remplaçants.

    De l’accompagnement à la substitution

    La frontière entre conseil et substitution n’est pas toujours visible. Un conseiller peut se contenter d’observer et de recommander ; il peut aussi participer à l’élaboration du plan, fournir l’information sans laquelle l’opération serait impossible, ou coordonner des appuis. Dans ce dernier cas, l’unité partenaire agit, mais une partie de sa capacité réside en dehors de celle-ci. Dans la pratique des Security Force Assistance Brigades américaines, l’éventail des missions a été explicitement formulé comme train, advise, assist, accompany, enable – former, conseiller, assister, accompagner et mettre à disposition des fonctions habilitantes (U.S. Department of Defense, 2018, sans pagination). Cette séquence ne constitue pas une taxonomie universelle de l’assistance militaire, mais elle fournit une grille fonctionnelle utile. Cette gradation est cruciale pour l’Afrique : une unité peut être tactiquement autonome au contact tout en dépendant entièrement d’un partenaire pour le renseignement, les communications ou l’évacuation. Le retrait du soutien révèle alors une capacité moindre que celle observée pendant l’accompagnement.

    Les dispositifs français, américains, européens, chinois ou russes diffèrent par leurs objectifs, leurs instruments et leurs chaînes de contrôle ; les regrouper dans une même catégorie d’« assistance étrangère » ferait disparaître la variation qu’il faut expliquer. Le cas russe illustre ce point. L’enquête du Royal United Services Institute (RUSI), fondée principalement sur des entretiens et explicitement limitée par l’accès restreint aux sources écrites primaires, rapporte que les services de soutien de Wagner – formation, conseil, maintenance – ont été jugés peu distinctifs par les clients, et que le bilan de la formation des forces locales reste modeste (Giustozzi, de Deus Pereira et Lewis, 2025, pp. 1-2, 4-5, 36-37). Au Mali, elle documente néanmoins la formation de forces spéciales, l’instruction et l’appui à une petite capacité aérienne, puis la reprise de plusieurs tâches par des personnels rattachés au ministère russe de la Défense sous l’étiquette Africa Corps (pp. 6-10). Cette source permet donc de comparer des fonctions et des perceptions des clients ; elle ne transforme ni la satisfaction politique ni la présence d’un partenaire en une mesure indépendante de l’efficacité.

    Le problème se pose avec une acuité particulière lorsque l’assistance devient un enjeu politique. Les gouvernements bénéficiaires peuvent mettre les partenaires en concurrence pour obtenir des équipements, des formations ou des garanties sans accepter les conditionnalités d’un seul fournisseur. Cette diversification accroît leur autonomie diplomatique, mais peut réduire la cohérence militaire si les systèmes, les doctrines et les soutiens ne sont pas compatibles. Le pluralisme des partenaires n’équivaut donc pas automatiquement à une autonomie de défense. Une armée autonome n’est pas celle qui peut choisir entre plusieurs fournisseurs ; c’est celle qui peut transformer ces apports en une force dont les fonctions essentielles demeurent sous son contrôle. L’accompagnement au combat soulève, en outre, une question d’apprentissage tacite. Certaines compétences ne se transmettent pas efficacement en salle de cours : coordination sous pression, lecture d’une situation ambiguë, articulation entre renseignement et manœuvre. Accompagner une unité permet d’apprendre au contact, mais le partenaire risque alors de reprendre la décision lorsque la situation devient critique. Si l’objectif déclaré est l’autonomisation, l’accompagnement doit donc être organisé de manière à réduire progressivement la part de la fonction assurée par l’extérieur. Sans ce transfert, le conseiller risque de devenir durablement indispensable et la performance observée reste co-produite par l’acteur extérieur.

    La Chine offre ici un terrain de comparaison utile, car l’échelle annoncée de l’assistance ne dit rien, à elle seule, de son rendement institutionnel. Le Plan d’action de Beijing 2025-2027 du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) prévoit un don militaire d’un milliard de yuans, la formation de 6 000 militaires africains, l’invitation de 500 jeunes officiers ainsi que des exercices, entraînements et patrouilles conjoints ; il annonce aussi la formation de 1 000 personnels de police et d’application de la loi (FOCAC, 2024, § 2.2.10). Ces engagements établissent l’ampleur politique du partenariat, et non la capacité militaire qui en résultera. La même grille doit être appliquée aux programmes chinois, occidentaux ou russes : quelles fonctions sont effectivement transférées, quelles dépenses récurrentes imposent-elles, qui entretient les équipements, qui planifie l’emploi et quelles institutions assurent la reproduction des savoirs après le départ du partenaire ?

    Comment mesurer l’autonomie capacitaire ?

    L’autonomie doit être assurée au-delà de la clôture du programme. Une activité produite pendant l’assistance, un résultat constaté immédiatement après la formation et la reproduction durable d’une fonction sont trois choses distinctes. Pour savoir laquelle existe, il faut suivre la chaîne de soutien : qui exécute la tâche, qui prépare les remplaçants, qui finance les coûts récurrents et qui adapte la procédure lorsque l’environnement change ? Si plusieurs de ces fonctions demeurent durablement extérieures, la capacité est co-produite plutôt que pleinement internalisée. Le constat ne vaut pas condamnation : certaines interdépendances sont rationnelles et d’autres dépendances sont prévues dès la conception du système. Il oblige simplement à distinguer l’effet militaire disponible aujourd’hui de sa soutenabilité, puis à préciser le seuil à partir duquel une assistance devient une substitution dont l’interruption compromet une mission centrale.

    Il faut également mesurer les effets non recherchés. Une unité massivement assistée peut devenir une enclave privilégiée au sein de l’armée, attirer les meilleurs personnels et accroître l’écart avec les autres forces. Elle peut améliorer la performance locale tout en affaiblissant l’équilibre institutionnel. À l’inverse, la diffusion volontaire des instructeurs, la standardisation des procédures et la création de centres nationaux peuvent transformer un investissement initial en un levier de multiplication. Le succès ne se mesure pas seulement verticalement, par la production d’une unité d’élite, mais aussi horizontalement, par la diffusion des compétences au sein de l’organisation. Ce point rejoint l’idée selon laquelle la professionnalisation ne se résume ni à l’équipement ni à la formation individuelle.

    Autonomie ne signifie pas autarcie. Aucune armée contemporaine ne fabrique seule toutes ses technologies, pièces, munitions ou sources de renseignement. Ce qui importe, c’est le degré de vulnérabilité engendré par l’interdépendance. Une fonction devient stratégiquement dépendante lorsque l’interruption d’un fournisseur empêche l’exécution d’une mission centrale et qu’aucune solution locale, aucun stock, aucun fournisseur de remplacement ni aucune procédure dégradée ne permettent d’absorber le choc. À l’inverse, une dépendance extérieure peut rester compatible avec l’autonomie si elle est substituable, redondante et politiquement recomposable. Ce critère évite de confondre la souveraineté militaire avec l’autosuffisance, tout en identifiant précisément les domaines où l’assistance a glissé vers la substitution.

    Les ruptures de partenariat constituent, à cet égard, un test plus instructif que les cérémonies de fin de formation. Depuis 2020, plusieurs armées du Sahel ont dû recomposer rapidement des relations de défense auparavant structurées par des formations, du renseignement et des soutiens occidentaux. Observer ce qui continue de fonctionner, ce qui doit être acheté ailleurs et ce qui disparaît permet d’identifier les fonctions réellement internalisées. Il serait cependant excessif d’y voir une expérience quasi contrôlée : changements de commandement, intensification de la violence, sanctions, acquisitions nouvelles et l’arrivée d’autres partenaires se produisent simultanément. La rupture révèle la dépendance ; elle n’en isole pas automatiquement la cause.

    Le financement national fournit enfin un indicateur simple mais puissant. Une capacité dont les coûts récurrents ne figurent pas durablement au budget du bénéficiaire est vulnérable dès que le financement extérieur s’arrête. Cette règle s’applique aussi bien au matériel qu’aux centres de formation. Les bailleurs peuvent prendre en charge les dépenses initiales ; l’institutionnalisation commence lorsque l’État accepte de payer les instructeurs, les pièces, les munitions d’entraînement et les infrastructures. L’appropriation ne se mesure pas seulement au discours ou à la présence d’un drapeau national dans le programme, mais aussi à la prise en charge effective de ses coûts. Une dernière dimension est politique : la possibilité de dire non au partenaire. Une force qui ne peut refuser une recommandation, modifier une procédure ou choisir un autre fournisseur sans perdre une fonction essentielle demeure dépendante, même si son personnel exécute techniquement la mission. L’autonomie capacitaire comporte également une part de discrétion décisionnelle. Elle ne signifie pas se passer d’alliés, mais pouvoir recomposer la relation sans effondrement de la fonction militaire. C’est ce critère qui relie finalement l’assistance, la souveraineté et l’efficacité.

    Que doit on  en retenir ?

    L’assistance militaire se comprend mieux en fonction de ce que l’organisation bénéficiaire peut encore produire que de ce que le partenaire a livré. Transmission, accompagnement, mise à disposition de fonctions habilitantes (enabling) et substitution décrivent des relations différentes : une unité peut mieux combattre tant qu’un appui extérieur relie ses capteurs, ses feux et sa logistique ; un programme plus modeste peut, lui, modifier durablement une école, une procédure ou une chaîne de maintenance. L’abondance d’aide n’est donc ni un indicateur d’autonomie ni son contraire. Dans un paysage africain où les fournisseurs se multiplient, le point décisif réside dans la résilience de la fonction : un personnel capable de la reproduire, un budget pour la soutenir, des données et des procédures accessibles, et la possibilité de changer de partenaire sans effondrement. C’est à cette échelle que l’on peut distinguer le renforcement des capacités, l’interdépendance maîtrisée et la substitution durable.

    Références

    Lebœuf, Aline, Cooperating with African Armed Forces, Focus stratégique, no 76 bis, Paris, Ifri, 2018.

    Jowell, Marco, Peacekeeping in Africa: Politics, Security and the Failure of Foreign Military Assistance, Londres, I.B. Tauris, 2018.

    Vernon, Alison Rimsky et Margaux Hoar, « Maritime Security: The Africa Partnership Station in Ghana », dans Jessica Piombo (dir.), The US Military in Africa: Enhancing Security and Development?, Boulder, FirstForumPress/Lynne Rienner, 2015, pp. 121-140.

    Giustozzi, Antonio, Joana de Deus Pereira et David Lewis, Did Wagner Succeed in the Eyes of its African and Middle Eastern Clients?, Whitehall Report 4-24, Londres, RUSI, janvier 2025.

    GAO, Defense Management: Improved Planning, Training, and Interagency Collaboration Could Strengthen DOD’s Efforts in Africa, GAO-10-794, Washington, 2010, spécialement pp. 7-28.

    U.S. Department of Defense Office of Inspector General, Evaluation of U.S. Army Security Force Assistance Brigade Support to Combatant Commands, DODIG-2025-118, 25 juin 2025, page officielle de présentation, sans pagination.

    Baudais, Virginie et Souleymane Maïga, The European Union Training Mission in Mali: An Assessment, SIPRI Background Paper, Stockholm, SIPRI, avril 2022, spécialement pp. 7, 16-17, 19 et 29, https://doi.org/10.55163/MYTU5439.

    Rolandsen, Øystein H., Maggie Dwyer et William Reno, « Security Force Assistance to Fragile States: A Framework of Analysis », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. 15, no 5, 2021, pp. 563-579, https://doi.org/10.1080/17502977.2021.1988224.

    Marsh, Nicholas et Øystein H. Rolandsen, « Fragmented We Fall: Security Sector Cohesion and the Impact of Foreign Security Force Assistance in Mali », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. 15, no 5, 2021, pp. 614-629, spécialement pp. 615, 617 et 620, https://doi.org/10.1080/17502977.2021.1988226.

    Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), Plan d’action de Beijing (2025-2027), 5 septembre 2024, § 2.2.10, ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, document officiel en ligne, sans pagination.

    Service européen pour l’action extérieure, « Mali : Communiqué de presse sur le non-renouvellement du mandat d’EUTM Mali », 8 mai 2024, publication en ligne, sans pagination.

    U.S. Department of Defense, « Department of Defense Press Briefing by Colonel Jackson via Teleconference », 13 juin 2018, transcription officielle en ligne, sans pagination.

  • Usages des IA génératives, enjeux de formation et d’acculturation à Madagascar

    Usages des IA génératives, enjeux de formation et d’acculturation à Madagascar

    Antsiranana, Madagascar, le 30 juillet 2026. Pendant plus d’une heure, des acteurs de l’éducation et de la société civile s’expriment lors d’une conférence-débat sur l’IA générative (IAG) en éducation. Les usages de l’IAG soulèvent des questions qui semblent partagées dans le monde de l’éducation et de la formation : comment évaluer, préserver la qualité des apprentissages, former aux usages, tirer le meilleur parti de la technologie sans en perdre l’essentiel ? Comme pour de nombreuses autres ressources exportées, Madagascar est au cœur de la machine de l’IA (travailleurs du clic),  tout en étant en marge de ses bénéfices (accès limité aux technologies numériques). De manière empirique, le débat du 30 juillet montre tout l’intérêt d’une acculturation à l’égard de l’IAG pour le développement de la capacité d’agir des citoyens.

    Les enjeux de l’acculturation

    Si le coût et la difficulté d’accès aux infrastructures sont souvent identifiés comme les premiers freins, ils ne constituent qu’une partie de l’équation. L’utilisation des technologies numériques ne dépend pas uniquement de variables économiques : l’accès à l’information, lui-même canalisé par le lien social ou religieux, joue un rôle déterminant. Ainsi, la distribution de terminaux via le projet DECIM ou les formations dispensées par l’Orange Digital Center sont des conditions nécessaires, mais insuffisantes pour permettre aux jeunes et aux citoyens d’utiliser les technologies. À ce jour, pour tirer profit des IAG, une compétence clé semble résider dans la « débrouille» : celle-ci constitue un talent organisationnel développé pour naviguer dans un contexte marqué par la précarité. Sans matériel, pas d’usage, mais le matériel ne fait pas l’usage ; il s’agit de développer « une littératie » intégrant une sensibilisation éthique explicite et une capacité à évaluer tant les opportunités que les risques.
    Dans ce paysage, la question du « non-usage » mérite d’être traitée avec autant de sérieux que celle de l’usage. Le non-usage est un objet complexe : il peut s’agir d’une exclusion structurelle, d’un retrait volontaire, d’une résistance ou d’un abandon après une déception. Face à l’IA, cette complexité est accrue par des enjeux éthiques. Les infrastructures qui permettent à l’IA de fonctionner reposent sur des pratiques d’extraction matérielle, énergétique et humaine.
    La question est donc complexe : le pays manquerait de data center, condition d’une souveraineté sur les données d’après le quotidien Midi Madagasikara, ces infrastructures étant grandes consommatrices d’eau et d’électricité, ressources réclamées par la génération Z. Dans un autre domaine, lorsque l’artiste Jaojoby dénonce la transformation non consentie de ses œuvres par une IA,  ce n’est pas seulement un problème de droits d’auteur qui se pose, mais bien une question culturelle. Dès lors, admettons-nous, dans un pays en développement, que des apprenants puissent exercer leur libre arbitre pour rejeter l’IAG au nom de leurs propres valeurs ou par méfiance éthique ? La réponse à cette question conditionne l’élaboration de chartes d’usage, à l’image de celle en cours d’élaboration à l’université d’Antsiranana. Entre usages et non-usages, l’enjeu est de développer une appropriation critique de l’IA, en phase avec les réalités et les aspirations malgaches.

    Le défi de la formation aux usages

    À notre connaissance, il n’existe pas encore d’étude sur les usages de l’IAG par les étudiants malgaches. Des témoignages d’enseignants et d’étudiants, il ressort que ces usages sont développés, exposant les institutions scolaires et académiques aux mêmes défis identifiés dans la littérature scientifique sur l’évaluation des compétences, l’usage de l’IA au service des apprentissages et le développement d’une littératie de l’IA. Des études menées sur de petits échantillons suggèrent que les usages sont socialement situés et que les étudiants ont tendance à sous-estimer les risques sociaux, économiques et environnementaux associés aux systèmes d’IA. La formation aux usages vise donc à la fois le développement de la capacité à faire de l’IA un outil efficace et celui du discernement quant aux opportunités et aux risques liés à ses usages.
    Récemment, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a émis une note d’alerte officielle à l’attention des présidents d’université afin de freiner l’utilisation abusive de l’intelligence artificielle dans les travaux académiques. Pour répondre à ce défi, les établissements engagent une double stratégie, entre pédagogie et contrôle :
    • Une acculturation éthique : les institutions intègrent désormais des modules dédiés pour apprendre aux étudiants à utiliser les outils d’IA de manière critique, éthique et transparente. L’objectif est d’intégrer ces technologies dans la démarche de recherche sans compromettre les principes fondamentaux de l’intégrité scientifique.

     

    • Un cadre réglementaire strict : cette transition s’accompagne de l’établissement d’une charte de déontologie claire. Désormais, les travaux académiques devront être soumis à des détecteurs d’IA avant leur validation, selon un seuil de tolérance prédéfini.

     

    Vers une IA au service des Malgaches : former, débattre et construire la souveraineté numérique

    Des initiatives locales émergent, portées par la volonté de créer une IA au service des Malgaches et de leur culture. Des plateformes comme Artifisialy.mg ou Malagasy.ai illustrent également cette dynamique. Elles rappellent que la souveraineté numérique réside tant dans la capacité à produire localement que dans la capacité à protéger les usagers et leur environnement. Cette souveraineté passe également par l’appropriation du débat par la société civile. Il devient alors crucial de multiplier et de décentraliser les espaces où l’on peut débattre, comprendre et partager des usages de l’IA. La formation des étudiants et futurs enseignants répond dès lors à deux enjeux : développer une littératie de l’IA mobilisable dans un cadre professionnel, et participer à une acculturation plus large de la population.

     

    Références

    Andriamanalinarivo, H. R., Ralimampionona, V. F., Andrianandrasanirina, F. T., & Andrianantenaina, F. (2026). Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) comme catalyseur du développement socio-économique à Madagascar. Revue Internationale de la Recherche Scientifique, 4(2), 1920–1925. https://doi.org/10.5281/zenodo.19115752

    Audran, J. (2024). Cinq enjeux d’évaluation face à l’émergence des IA génératives en éducation. Mesure et évaluation en éducation, 47(1), 6–26. https://doi.org/10.7202/1114564ar
    Biagini, G. (2025). Towards an AI-literate future: A systematic literature review exploring education, ethics, and applications. International Journal of Artificial Intelligence in Education, 35, 2616–2666. https://doi.org/10.1007/s40593-025-00466-w
    Bozkurt, A. (2025) ‘AI’s Thirst, AI’s Heat, AI’s Waste: Exposing the Hidden Environmental Impact of Every Artificial Intelligence Interaction’, Open Praxis, 17(4), p. 638–647. Available at: https://doi.org/10.55982/openpraxis.17.4.1058.
    Cornet, M., Torres-Cierpe, J., & Le Ludec, C. (2026). Bringing AI data workers to the forefront : Aspirational débrouille strategies in Madagascar and Venezuela. Big Data & Society, 13(1), 20539517261434334. https://doi.org/10.1177/20539517261434334
    Kellner, C., Massou, L., & Morelli, P. (2010). (Re)penser le non-usage des TIC. Questions de communication, (18), 7–20. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.395
    Le Ludec, C., & Cornet, M. (2023, 26 mars). Enquête : derrière l’IA, les travailleurs précaires des pays du Sud. The Conversation. https://doi.org/10.64628/AAK.ntj4pnath

    Lintner, T. A systematic review of AI literacy scales. npj Sci. Learn. 9, 50 (2024). https://doi.org/10.1038/s41539-024-00264-4

    Naudet, C. (2025). L’usage de l’intelligence artificielle générative au lycée : Un révélateur des inégalités socio-scolaires ? Distances et médiations des savoirs, 51. https://doi.org/10.4000/14y46
    Quince, Z., & Nikolic, S. (2026). Student identification of the social, economic and environmental implications of using Generative Artificial Intelligence (GenAI): identifying student ethical awareness of ChatGPT from a scaffolded multi-stage assessment. European Journal of Engineering Education, 51(1), 43–62. https://doi.org/10.1080/03043797.2025.2482830
    Razafindrabe, A. (2023). Les déterminants de la réduction de la fracture numérique à Madagascar. Netcom, 37(1–2). https://doi.org/10.4000/netcom.7334
    Trestini, M., et Zeyringer, M. (2026). Les professeurs des écoles en France et l’intelligence artificielle : y a-t-il une influence d’ordre éthique sur les intentions d’usage et l’utilisation effective ? STICEF, 2026(1). https://doi.org/10.23709/STICEF.33.1.1
  • Qui contrôlera les données des forêts gabonaises ?  Entre communautés locales, intelligence artificielle et souveraineté informationnelle

    Qui contrôlera les données des forêts gabonaises ? Entre communautés locales, intelligence artificielle et souveraineté informationnelle

    L’IA, nouvel enjeu de gouvernance environnementale. La transformation numérique des sociétés africaines ne concerne plus uniquement les administrations, les entreprises ou les espaces urbains. Elle atteint également les territoires ruraux et forestiers. Au Gabon, la transformation numérique se heurte à un territoire majoritairement forestier et à des politiques publiques confrontées à plusieurs défis : la conservation de la biodiversité, la surveillance des espaces, la lutte contre les activités illicites et la participation des communautés locales.

    L’approche fondée sur la seule disponibilité technique demeure toutefois insuffisante. Ben Youssef (Ben Youssef, 2004, pp. 184-188)  distingue plusieurs dimensions de la fracture numérique : l’accès aux équipements, les usages, l’efficacité des usages et les capacités d’apprentissage . Cette lecture demeure pertinente à l’âge de l’IA. En effet, l’accès à une infrastructure ne garantit ni la maîtrise des données ni la capacité d’influencer les systèmes qui les interprètent. Dans le cas gabonais, nous avons déjà montré  (Moussavou Ndjimbit, 2024, pp. 1-3) que l’IA peut constituer une nouvelle étape de la fracture numérique lorsqu’elle se superpose aux inégalités d’équipement, de compétences et d’infrastructures .

    La question ne consiste plus seulement à savoir si les communautés locales utilisent le numérique. Elle porte également sur leur participation à la production de données et à l’interprétation algorithmique. Les recherches  (Carroll et al., 2020, pp. 1-4) sur la souveraineté des données autochtones rappellent précisément que les données constituent des ressources de pouvoir et que leur ouverture ne garantit pas, à elle seule, un partage équitable des bénéfices

    Cet article interroge ainsi les conditions d’une intelligence artificielle environnementale compatible avec la participation communautaire. À partir de résultats doctoraux recueillis au Gabon, il propose de relier les usages numériques déjà observés à une perspective de souveraineté informationnelle et de médiation algorithmique environnementale.

     

    Revue de littérature : usages, appropriation et souveraineté informationnelle

     

    La sociologie des usages permet d’éviter une lecture déterministe de l’innovation. Jouët (2000, pp. 497-503) montre que les usages des technologies de communication se construisent dans l’articulation entre dispositifs techniques, pratiques sociales et processus d’appropriation . L’utilisateur n’est donc pas un simple récepteur de fonctions prescrites  en ce sens qu’il ajuste, détourne ou réorganise les dispositifs en fonction de ses besoins et de son environnement social.

    Cette perspective rejoint l’approche sociotechnique de l’innovation développée par Flichy (2003, pp. 15-22) . L’innovation ne peut être comprise en séparant radicalement la technique de la société : elle résulte d’ajustements entre cadres de fonctionnement, représentations et acteurs . Dans les territoires forestiers, un smartphone conçu pour communiquer peut ainsi devenir un outil de signalement, de géolocalisation ou de documentation environnementale.

    La gouvernance des communs apporte un deuxième niveau d’analyse. Ostrom (1990, pp. 88-102) souligne que la gestion durable d’une ressource commune dépend notamment de règles adaptées au contexte local, de la participation des usagers et de mécanismes de surveillance reconnus par le groupe . Cette approche éclaire la situation des forêts communautaires gabonaises. Une étude récente (Medzey Me Sima, Bélanger, & Khasa, 2026, pp. 14-16). montre que leur viabilité dépend fortement de l’appropriation locale de la gouvernance, de l’implication des communautés et de l’accompagnement institutionnel

    Un troisième apport porte sur la souveraineté des données. Les principes CARE (Carroll et al., 2020, pp. 4-8) dépassent la simple circulation des données. Ils privilégient les droits, les finalités et les bénéfices collectifs liés à leur usage . Cette perspective est particulièrement importante lorsque l’IA exploite des informations territoriales, culturelles ou environnementales provenant de communautés locales. Les travaux récents sur l’IA et les épistémologies autochtones renforcent cette exigence. Lewis, Whaanga et Yolgörmez (2025, pp. 2143-2148) montrent d’ailleurs que les conceptions dominantes de l’IA peuvent reproduire des hiérarchies épistémiques lorsqu’elles réduisent l’intelligence à des catégories techniques occidentales . Une gouvernance pluraliste de l’IA suppose donc de reconnaître plusieurs régimes de connaissance et plusieurs manières de qualifier les relations entre les humains, les territoires et les non-humains.

    Cadre théorique

    Le cadre théorique articule trois entrées complémentaires pour analyser le passage des usages numériques communautaires à une gouvernance environnementale médiée par l’intelligence artificielle.

    La première relève de la sociologie des usages et de l’appropriation. Chez Jouët, l’usage ne se réduit ni à l’accès à l’outil ni à l’exécution d’une fonction prescrite. Il résulte d’une construction sociale dans laquelle les acteurs ajustent les dispositifs à leurs pratiques, contraintes et représentations (Jouët, 2000, pp. 497-503, 509-515).  Flichy (2003, pp. 15-22) complète cette perspective par une approche sociotechnique de l’innovation : les propriétés d’un dispositif prennent sens dans les ajustements entre les cadres techniques, les représentations et les acteurs . Cette entrée permet d’interpréter le smartphone, le GPS ou les plateformes non pas comme de simples équipements, mais comme des dispositifs appropriés pour alerter, documenter, coordonner et rendre visibles des atteintes aux écosystèmes.

    La deuxième entrée mobilise la théorie de la gouvernance des biens communs d’Elinor Ostrom (1990, pp. 88-102) . Sa spécificité consiste à dépasser l’opposition entre une gestion exclusivement étatique et une régulation exclusivement marchande. La durabilité d’une ressource commune dépend de règles adaptées au contexte, de la participation des usagers, de mécanismes de surveillance reconnus et de capacités locales d’organisation . Appliquée aux forêts gabonaises, cette théorie conduit à considérer les communautés comme des acteurs de la gouvernance et non pas comme de simples bénéficiaires des politiques de conservation. Elle fournit également une base pour concevoir une gouvernance polycentrique des données environnementales, dans laquelle plusieurs centres de décision peuvent coopérer sans compromettre l’autonomie des acteurs locaux.

    La troisième entrée porte sur la souveraineté informationnelle et la gouvernance des données. Les principes CARE (Carroll et al., 2020, pp. 4-10) déplacent l’analyse de la seule ouverture des données vers les conditions politiques et éthiques de son utilisation : bénéfice collectif, autorité de contrôle, responsabilité et éthique. Leur spécificité est de poser la question du pouvoir sur la donnée : qui la produit, qui la conserve, qui l’interprète, qui en autorise la réutilisation et qui en bénéficie. Cette grille est centrale pour l’étude de l’IA environnementale, car la capacité algorithmique peut renforcer une asymétrie lorsque les communautés fournissent les observations tandis que les infrastructures, les modèles et les catégories d’interprétation restent contrôlés par des acteurs extérieurs. Ces trois perspectives sont articulées dans l’étude selon une logique multiniveau. La sociologie des usages éclaire le niveau micro des pratiques et des appropriations. La gouvernance des communs analyse le niveau méso des règles, des collectifs et des arrangements institutionnels. La souveraineté informationnelle examine le niveau macro des rapports de pouvoir associés aux données, aux infrastructures et aux systèmes d’IA. Cette articulation permet de relier les « usages numériques environnementaux primaux » observés empiriquement à la « médiation algorithmique environnementale » proposée dans l’article.  Elle permet surtout d’évaluer si l’IA renforce la capacité d’agir des communautés ou transforme leurs savoirs et leurs territoires en ressources informationnelles dépendantes.

    Le cadre théorique conduit ainsi à retenir quatre dimensions d’analyse : l’appropriation des dispositifs, la participation à la production des données, l’autorité sur leur traitement et la capacité d’intervenir dans la prise de décision. Ces dimensions structurent l’interprétation des résultats et la comparaison des modèles de gouvernance présentés plus loin. Elles permettent de distinguer une innovation simplement instrumentale d’une innovation sociotechnique compatible avec la participation communautaire, la justice cognitive et la souveraineté informationnelle.

    Méthodologie et ancrage empirique

    L’analyse s’appuie sur une enquête doctorale menée dans quatre provinces gabonaises : l’Estuaire, la Ngounié, l’Ogooué-Ivindo et le Woleu-Ntem. Elle associe questionnaire, observations de terrain et entretiens semi-directifs dans une démarche ethnographique en sciences de l’information et de la communication (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 149-152). La collecte principale s’est déroulée du 4 juillet 2021 au 2 janvier 2022, puis l’analyse a été approfondie jusqu’en 2025. Parmi les 500 personnes enregistrées, 467 ont rempli le questionnaire dans son intégralité (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 252-253). Dans l’Ogooué-Ivindo, l’analyse mobilisée ici porte sur 190 foyers. Pour la question relative aux équipements mobilisés, plusieurs réponses étaient possibles, ce qui explique que les pourcentages cumulés puissent dépasser 100 %. Dans l’Ogooué-Ivindo (n = 190 foyers), 60 % des répondants citent le smartphone pour recevoir, partager et diffuser des informations relatives à la gestion forestière. Le PC portable est cité à 27 %, l’ordinateur fixe à 14 %, le GPS à 10 % et la tablette à 4 % (Moussavou Ndjimbit, 2026, p. 283). Cette question autorisait plusieurs réponses. Parmi les plateformes principalement utilisées, Facebook représente 34 % des foyers, WhatsApp 27 %, TikTok 14 %, YouTube 10 %, Instagram 7 % et X 6 % (Moussavou Ndjimbit, 2026, p. 287). Ces résultats montrent que les DISTIC soutiennent déjà la circulation de l’information et la coordination communautaire. Cette démarche s’inscrit dans une ethnographie des usages attentive aux pratiques situées. Elle ne cherche pas à mesurer une diffusion abstraite de la technologie, mais à comprendre comment des objets ordinaires acquièrent une fonction environnementale dans des contextes locaux précis.

     

    Des usages numériques environnementaux « primaux »

     

    Les observations montrent que les dispositifs numériques acquièrent des fonctions environnementales au contact des pratiques locales. Les communautés produisent des vidéos, diffusent des images et utilisent les plateformes pour sensibiliser ou dénoncer des atteintes aux forêts. Ces pratiques prolongent, dans l’espace numérique, des relations socioculturelles déjà établies avec les territoires forestiers (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 409-410). Nous qualifions ces pratiques d’« usages numériques environnementaux primaires ». Le concept est issu de manière inductive des données empiriques et de la théorie ancrée (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 402, 408-409). Il désigne des usages fondamentaux et spontanés mobilisés pour surveiller, informer et préserver les ressources forestières. Le qualificatif « primal » renvoie ici à ce qui est originel ou essentiel, sans désigner une caractéristique biologique des populations. Cette notion prolonge la sociologie des usages en mettant l’accent sur la dimension environnementale de l’appropriation. Comme l’indique Jouët, l’usage se stabilise dans une relation entre les contraintes techniques et la construction sociale des pratiques (Jouët, 2000, pp. 509-515). Dans les terrains étudiés, le téléphone mobile devient ainsi un intermédiaire entre l’expérience territoriale, la mémoire sociale et la circulation de l’information. Cette transformation possède également une dimension politique. Les outils numériques peuvent accroître la visibilité d’événements auparavant confinés à l’espace local et permettre la circulation de preuves auprès d’administrations, d’ONG ou d’autres communautés.

    Dans nos travaux antérieurs sur les DISTIC en zones rurales gabonaises, cette articulation entre dispositifs, engagement et justice environnementale apparaissait déjà comme un enjeu central de l’appropriation numérique (Moussavou Ndjimbit, 2023, pp. 273-280). Ces usages constituent une infrastructure sociale préalable à l’IA. Une politique publique qui introduirait des modèles algorithmiques sans reconnaître cette infrastructure risquerait de considérer les communautés comme de simples sources de données plutôt que comme des acteurs de la connaissance.

    De la donnée communautaire à la médiation algorithmique environnementale

    L’IA modifie l’échelle du traitement de l’information environnementale. Des images, localisations ou observations peuvent désormais être croisées avec des données satellitaires, des pièges photographiques ou des systèmes de classification automatisée. Le CIRAD (2023) souligne d’ailleurs l’importance des partenariats durables autour des données pour la gestion des forêts tropicales et la consolidation de dispositifs de suivi à long terme . Le passage à l’IA ne doit pourtant pas être présenté comme une simple augmentation de la capacité technique. Chaque chaîne algorithmique comporte des choix : quelles données recueillir, quelles catégories retenir, quels phénomènes rendre visibles et quels acteurs autoriser à interpréter les résultats. Carroll et al.(2020, pp. 6-9)  rappellent que la gouvernance des données doit intégrer l’autorité à contrôler, la responsabilité et le bénéfice collectif . Nous proposons donc un modèle de « médiation algorithmique environnementale » organisé en cinq opérations : observer localement ; documenter numériquement ; analyser algorithmiquement ; interpréter collectivement ; décider territorialement. L’algorithme n’y constitue pas l’autorité finale. Il intervient en tant que médiateur au sein d’une chaîne de connaissances hétérogènes. Ce modèle s’inscrit dans les travaux qui plaident en faveur d’une articulation entre l’IA et les savoirs situés. González González ( 2026, pp. 1-6) souligne que l’IA environnementale gagne en pertinence lorsque les savoirs autochtones et locaux ne sont pas réduits à des données auxiliaires, mais intégrés aux processus de décision et de résilience climatique . De même, Ray et Ray (2026, pp. 1-7) insistent sur la nécessité d’élargir les cadres éthiques de l’IA afin d’intégrer des conceptions relationnelles de la responsabilité et de la connaissance. La médiation algorithmique environnementale implique ainsi une double traduction. La première transforme une observation locale en une donnée exploitable. La seconde restitue le résultat algorithmique dans un langage socialement interprétable. Sans cette seconde traduction, l’IA peut produire de la précision technique tout en créant une distance politique entre les populations et les décisions qui concernent leurs territoires.

    Le risque d’une nouvelle dépendance informationnelle

    La numérisation environnementale peut reproduire une division asymétrique du travail informationnel. Les communautés produiraient les photographies, les coordonnées et les observations. En revanche, les infrastructures, les modèles et les bases de données demeureraient sous le contrôle d’organisations extérieures. Cette situation prolongerait la fracture numérique sous une nouvelle forme. Ben Youssef (2004, pp. 194-203) montre déjà que les inégalités numériques ne se réduisent pas à l’accès matériel, mais concernent aussi l’usage efficace et les apprentissages . Avec l’IA, une dimension supplémentaire apparaît : la capacité à gouverner les données et à contester les catégories produites par les systèmes. Les principes CARE fournissent ici un cadre d’analyse particulièrement pertinent. Le bénéfice collectif suppose que la valeur produite à partir des données profite également aux communautés qui contribuent à sa production. L’autorité de contrôle implique qu’elle dispose d’un véritable pouvoir décisionnel sur la collecte, l’utilisation et le partage de ses données. La responsabilité engage  (Carroll et al., 2020, pp. 6-10) les institutions et les acteurs qui en assurent le traitement, tandis que l’éthique impose de prendre en compte les conséquences sociales, culturelles et politiques liées à leur exploitation . Les recherches sur la gouvernance de l’IA vont dans le même sens. Kavanagh (2026, pp. 1-8) défend une gouvernance pluraliste dans laquelle les peuples concernés participent durablement à la définition des institutions et des normes de l’IA, plutôt qu’à une consultation ponctuelle . Prehn et al. (2026, pp. 1-6) relient également l’équité des bénéfices de l’IA à la souveraineté des données et à la capacité des peuples à gouverner les systèmes qui utilisent leurs données .

    Ces dépendances comportent des risques concrets : perte de maîtrise sur des données sensibles, verrouillage technologique, opacité des modèles, asymétrie contractuelle, réutilisation non consentie des données et affaiblissement de l’autonomie institutionnelle. Elles peuvent aussi déplacer l’autorité épistémique vers les acteurs capables de calculer, au détriment de ceux qui connaissent les territoires. La souveraineté informationnelle ne signifie donc pas l’autarcie numérique. Elle suppose des capacités de négociation, d’hébergement, d’audit, de réversibilité et de partage des bénéfices. La dépendance informationnelle peut prendre au moins quatre formes. La première est infrastructurelle lorsque l’hébergement, le calcul, les logiciels ou la connectivité dépendent de prestataires externes.

    La deuxième est cognitive lorsque les catégories d’analyse et les modèles sont conçus en dehors des territoires, ce qui rend certains savoirs locaux peu visibles. La troisième est économique lorsque la valeur issue des données est captée par les opérateurs qui possèdent les plateformes, les modèles ou les capacités de traitement. La quatrième est décisionnelle lorsque les communautés ne peuvent ni auditer les résultats, ni corriger les classifications, ni peser sur les décisions prises à partir de leurs propres observations. Pour le Gabon, la souveraineté informationnelle environnementale peut ainsi être définie comme la capacité des communautés et des institutions nationales à participer à la production, au contrôle, à l’interprétation et à la définition de la finalité des données relatives aux territoires forestiers.

    Modèles de gouvernance des données et de l’IA environnementale

    Quatre modèles peuvent être distingués. Dans le modèle extractif, les données sont collectées localement mais contrôlées et valorisées à l’extérieur. Dans le modèle étatique centralisé, l’administration nationale contrôle les infrastructures et les décisions, tandis que la participation communautaire reste limitée. Dans le modèle partenarial, l’État, les chercheurs, les ONG et les communautés partagent certaines fonctions, mais l’équilibre dépend des règles d’accès, de propriété et de restitution. Enfin, le modèle communautaire ou polycentrique répartit les pouvoirs décisionnels entre plusieurs niveaux et reconnaît aux communautés une autorité effective sur les données relevant de leurs territoires. Cette dernière logique rejoint les principes de gouvernance des communs d’Ostrom (1990, pp. 88-102) ainsi que l’autorité de contrôle exercée par CARE (Carroll et al., 2020, pp. 6-10).

     

    Trois scénarios prospectifs pour le Gabon et le bassin du Congo

     

    Le premier scénario prolonge le modèle extractif et correspondrait à une IA extractive. Les territoires fournissent des données, mais les infrastructures de calcul, les catégories et la valorisation restent extérieures. Ce scénario accroît la visibilité écologique tout en maintenant une dépendance informationnelle.

    Le deuxième scénario correspond au modèle étatique centralisé et serait celui d’une IA institutionnelle centralisée. L’État renforce ses capacités de surveillance et de traitement, mais les communautés demeurent principalement des informateurs ou des bénéficiaires. Ce modèle peut améliorer l’efficacité administrative sans garantir une véritable coproduction des connaissances.

    Le troisième scénario privilégie une gouvernance partenariale et polycentrique fondée sur une IA environnementale participative. Les populations contribuent à définir les indicateurs, disposent d’un droit de regard sur les données, participent à leur interprétation et bénéficient des résultats produits. Les expériences internationales de community-based monitoring (Argyriou, Brofeldt, & Theilade, 2026, pp. 7-15) montrent que les outils numériques deviennent plus pertinents lorsqu’ils soutiennent l’agence locale plutôt que de la remplacer . Ce troisième scénario correspond le mieux aux pratiques observées sur le terrain gabonais. Les communautés utilisent déjà des smartphones, des GPS et des plateformes numériques dans leurs activités de coordination. Dans l’Ogooué-Ivindo, ces dispositifs servent au partage d’informations et au suivi des ressources forestières (Moussavou Ndjimbit, 2026, pp. 283-285). Une architecture participative pourrait désormais articuler ces pratiques aux données satellitaires et aux outils d’IA. Une telle architecture suppose cinq garanties. Elles concernent le consentement, la transparence, la gouvernance partagée, les savoirs locaux et la restitution des résultats. Ces garanties ne ralentissent pas l’innovation ; elles en conditionnent la légitimité et la durabilité.

    Discussion : de l’innovation technique à la justice cognitive

    L’enjeu principal n’est finalement pas de choisir entre les savoirs locaux et l’intelligence artificielle. Il consiste à organiser leur rencontre sans que l’un ne soit absorbé par l’autre. L’IA peut détecter rapidement des régularités dans de grands volumes de données ; les habitants disposent, quant à eux, d’une connaissance située des rythmes, des usages et des significations du territoire. Les travaux de Lewis et al. (2025, pp. 2149-2154) invitent précisément à replacer l’IA dans un univers plus large d’intelligences et de relations, plutôt qu’à la considérer comme l’étalon unique de la connaissance ). Cette orientation permet d’éviter une hiérarchie automatique entre la connaissance calculée et la connaissance vécue. Elle rejoint également la logique des communs. Chez Ostrom, la durabilité dépend moins d’un contrôle extérieur absolu que de la capacité des acteurs à élaborer des règles adaptées et légitimes (1990, pp. 90-102). Dans les forêts communautaires gabonaises, Medzey Me Sima et al. (2026, pp. 14-16) montrent que la faible appropriation locale fragilise précisément les dispositifs de gouvernance . La médiation algorithmique environnementale proposée ici doit donc être comprise comme un cadre sociotechnique de négociation. Elle ne remplace ni les institutions publiques ni l’expertise scientifique. Elle cherche à rendre visibles les conditions sociales par lesquelles une donnée devient une connaissance légitime et une connaissance devient une décision. Cette perspective transforme également la notion de souveraineté. Il ne s’agit ni de fermer les données ni de refuser les coopérations scientifiques internationales. Il s’agit de garantir une réelle capacité de négociation sur ce qui est collecté, conservé, modélisé, partagé et transformé en action publique.

    En conclusion, l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives pour la surveillance des écosystèmes, l’identification des pressions environnementales et la coordination des acteurs. Son intérêt stratégique pour le Gabon et le bassin du Congo ne peut cependant être évalué uniquement sur la base de la performance technique. Les résultats doctoraux montrent que les communautés développent déjà des appropriations environnementales du numérique. Ces pratiques s’enracinent dans des relations territoriales, écospirituelles, ombilicales et ancestrales avec la forêt. Elles font des technologies des médiateurs contemporains d’attachements socioculturels préexistants . Les usages numériques environnementaux primaux constituent ainsi une base sociale pour des dispositifs d’IA plus avancés. L’enjeu est dès lors de savoir qui transforme l’observation en donnée, la donnée en connaissance et la connaissance en décision. Une IA environnementale durable doit reconnaître les communautés comme coproductrices de l’intelligence territoriale et non comme simples fournisseurs d’informations. La médiation algorithmique environnementale proposée s’articule autour de cinq moments : l’observation locale, la documentation numérique, l’analyse algorithmique, l’interprétation collective et la décision territoriale. Elle fournit un cadre pour penser une IA participative, contextualisée et compatible avec la souveraineté informationnelle. Pour le Gabon, cette orientation permettrait de relier l’innovation technologique, la gouvernance forestière et la justice cognitive. Le défi n’est donc pas seulement de déployer l’IA dans les territoires forestiers, mais de construire les institutions capables d’en partager les connaissances, les responsabilités et les bénéfices.

     

  • Deepfakes et élections en Afrique : la prochaine grande menace démocratique ?

    Deepfakes et élections en Afrique : la prochaine grande menace démocratique ?

    Les élections africaines, déjà marquées par des tensions récurrentes autour de la transparence et de la désinformation, pourraient bientôt entrer dans une nouvelle ère, celle des deepfakes. Ces vidéos et audios générés par intelligence artificielle, capables d’imiter la voix, le visage et les gestes d’une personne avec un réalisme troublant, déplacent la frontière de la manipulation politique.

    S’ils prêtent parfois à sourire lorsqu’ils mettent en scène des célébrités dans des détournements humoristiques, leur usage en période électorale représente une menace sérieuse pour la stabilité démocratique. Aux États-Unis, en Inde ou encore en Slovaquie, les deepfakes ont déjà été mobilisés pour influencer l’opinion publique. La question centrale est donc très simple : l’Afrique est-elle prête à affronter ce nouvel outil de manipulation électorale ?

    Chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie la circulation de l’information, la désinformation et les vulnérabilités communicationnelles en contexte de crise. L’émergence des deepfakes illustre ces tensions. En Afrique, où la jeunesse hyperconnectée domine l’électorat mais où la culture numérique reste inégale, le risque est particulièrement élevé. J’en propose ici une lecture info-communicationnelle appliquée aux élections africaines

    Des précédents inquiétants à l’échelle mondiale

    Les deepfakes ne sont plus une hypothèse futuriste. Ils ont déjà marqué des épisodes électoraux clés, offrant des leçons pour les pays africains.
    En 2023, en Slovaquie, quelques jours avant les législatives, un deepfake audio circulant sur Facebook et Telegram attribuait à Michal Simecka, chef du parti pro-occidental progressiste slovaque, une conversation où il planifiait de ruser le scrutin. Ce contenu a semé le doute au profit du camp populiste de Robert Fico. Il s’agit du premier cas documenté en Europe où un deepfake aurait pesé sur un scrutin national.

    En 2024 aux États unis lors de la primaire démocrate du New Hampshire, des électeurs reçurent un appel téléphonique deepfake imitant la voix de Joe Biden et incident à l’abstention. Ce qui illustre l’usage des deepfakes pour dissuader la participation électorale, ce qui constitue une attaque frontale contre la démocratie.

    En 2024 en Inde, les élections générales de 2024 ont été marquées par une explosion de deepfakes. Ces vidéos et sons générés par intelligence artificielle (IA) ont été diffusés massivement par les réseaux sociaux. Des acteurs de Bollywood ou même des personnalités politiques décédées ont été mis en scène pour soutenir ou attaquer les candidats.

    Ces cas montrent que les deepfakes ne visent pas seulement à convaincre, mais surtout à introduire le doute, brouiller les repères et miner la confiance.

    Un terrain fertile en Afrique

    Le continent africain compte aujourd’hui plus de 670 millions d’internautes, majoritairement jeunes. Whatsapp, Facebook et TikTok sont devenus les principales sources d’information politique. Dans ce contexte, plusieurs facteurs accentuent la vulnérabilité face aux deepfakes :

    • Une faible culture de vérification : beaucoup d’utilisateurs partagent sans contrôler l’origine des contenus;

    • Une viralité extrême : les messages et vidéos circulent rapidement dans les groupes fermés et sont difficiles à surveiller;

    • Les institutions électorales sont contestées : la confiance citoyenne est fragile, ce qui confère une crédibilité accrue aux fausses informations.

    Des signaux faibles apparaissent déjà :

    Au Nigéria, en 2023, des inquiétudes ont émergé concernant la circulation de vidéos manipulées lors de la présidentielle.

    Au Kenya, en 2022, TikTok et Facebook ont hébergé de nombreux contenus politiques manipulés, certains proches de techniques de falsification, dans le cadre de campagnes de désinformation.

    L’Afrique se trouve donc dans une phase de vulnérabilité latente, réunissant tous les ingrédients pour que les deepfakes deviennent rapidement une arme politique.
    À la différence des « fake news » classiques, les deepfakes tirent leur force de la synergie image/son créant une illusion sensorielle difficile à contester. Leur efficacité ne repose pas seulement sur la capacité à tromper, mais sur leur pouvoir de déstabilisation symbolique.

    Ils peuvent ainsi créer un scandale contre un candidat, amplifier des clivages ethniques ou religieux et semer la confusion.

    Cette érosion du contrat de vérité constitue une crise communicationnelle majeure qui fragilise les démocraties africaines déjà confrontées à des équilibres institutionnels précaires.

    Une lecture info-communicationnelle

    Les SIC permettent d’analyser ce phénomène sous un angle élargi. Trois axes sont particulièrement pertinents :

    • Tout d’abord, en termes de médiologie et de circulation des rumeurs, les deepfakes s’inscrivent dans une longue histoire des technologies de communication comme instruments de pouvoir. L’incertitude, le manque de transparence et l’opacité de certaines sphères d’information favorisent la prolifération de rumeurs, en particulier dans les contextes électoraux ou politiques.Les deepfakes ajoutent une couche technologique qui donne un vernis de crédibilité à la rumeur.
    • Ensuite, dans le cadre des logiques sociotechniques des plateformes, les algorithmes comme celui de TikTok privilégient les contenus sensationnels et polarisants. Dans ce système le deepfake devient une arme algorithmique amplifiée par l’économie de l’attention.
    • Enfin, on constate que dans un contexte africain marqué par des fractures linguistiques, éducatives et technologiques, la réception des deepfakes varie fortement. La culture numérique inégale favorise des appropriations différenciées, accentuant les asymétries de compréhension.

    De nombreuses pistent émergent, mais leur mise en œuvre reste complexe :
    Google, Meta ou Microsoft développent des outils capables d’identifier les contenus synthétiques. Mais ces technologies de détection restent coûteuses et rarement accessibles aux médias africains.

    Des initiatives comme Africa Check jouent un rôle crucial en terme de médias et fact-checking, mais elles sont sous-dimensionnées face à la masse d’informations manipulées.

    D’un point de vue juridique, certains pays africains légifèrent contre les fake news comme le Ghana ou l’Ouganda, mais il est à craindre que ces lois, dont l’encadrement est discutable, risquent de servir la censure politique plutôt que la protection citoyenne. Une approche panafricaine via l’Union Africaine ou les communautés régionales offrirait plus de crédibilité.

    Former les jeunes et les moins jeunes à repérer, vérifier et questionner les contenus constitue un investissement démocratique stratégique. Les programmes scolaires universitaires, l’éducation aux médias, qui sont les leviers à long terme doivent intégrer la littérature numérique et médiatique comme compétences civiques.

    Vers une souveraineté numérique africaine ?

    La menace des deepfakes invite aussi à réfléchir à une souveraineté numérique africaine. L’Afrique ne peut pas dépendre uniquement des géants technologiques occidentaux pour sécuriser son espace informationnel. Le développement de laboratoires panafricains de recherche et de détection associés à des initiatives de société civile pourrait constituer une réponse endogène.

    En outre, la coopération Sud-Sud ( par exemple entre l’Inde et certains pays africains) pourrait favoriser l’échange de solutions techniques et pédagogiques. Car il ne s’agit pas seulement de contrer la manipulation, mais aussi de bâtir une culture numérique partagée, capable de redonner confiance aux citoyens.

    Les cas en Slovaquie, en Inde, aux États-Unis montrent que les deepfakes sont déjà une arme électorale redoutable. En Afrique, leur introduction dans le jeu politique n’est plus qu’une question de temps.

    Mais la menace ne se réduit pas à une technologie. Elle révèle une vulnérabilité communicationnelle plus profonde qui se caractérise par une crise de confiance minant la légitimité démocratique. L’enjeu n’est donc pas uniquement de détecter les deepfakes, mais bien de reconstruire un rapport de vérité entre gouvernés et gouvernants.

    Former les citoyens, renforcer les médias, développer une recherche locale et promouvoir une régulation panafricaine sont autant de pistes pour affronter ce défi. Car au-delà de la technique, c’est la capacité de l’Afrique à protéger l’intégrité de ses choix démocratiques qui est en jeu.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Tanzanie : la fermeture de l’espace numérique, élément clé de la répression

    Tanzanie : la fermeture de l’espace numérique, élément clé de la répression

    Le 29 octobre 2025, la Tanzanie a tenu des élections générales censées prolonger la trajectoire démocratique d’un pays souvent vu comme un îlot de stabilité politique en Afrique de l’Est.

    Mais dans un climat déjà tendu – manifestations sporadiques à Zanzibar et Arusha, arrestations d’opposants, présence accrue de force de sécurité et fermeture partielle des médias critiques –, le scrutin s’est transformé en crise politique majeure. La présidente sortante Samia Suluhu Hassan, devenue présidente de Tanzanie en mars 2021 à la suite du décès du président John Magufuli, dont elle était la vice-présidente, a été élue avec près de 98 % des voix dans un contexte où le principal parti d’opposition, Chadema, avait été marginalisé et plusieurs de ses dirigeants arrêtés.

    Dès l’annonce des résultats, des manifestations de protestation ont éclaté à Dar es Salaam (la plus grande ville du pays, où vivent environ 10 % des quelque 70 millions d’habitants du pays), à Mwanza et à Arusha. Les affrontements auraient fait, selon les sources, entre 40 et 700 morts, et plus d’un millier de blessés.

    Face à la propagation des manifestations, le pouvoir a réagi par un couvre-feu national, un déploiement militaire dans les grandes villes et une coupure d’accès à Internet pendant environ 5 jours, invoquant la prévention de la désinformation comme mesure de sécurité. L’accès à Internet a été partiellement rétabli, mais les restrictions sur les réseaux sociaux et les plates-formes de messagerie persistent.

    Ce triptyque autoritaire – fermeture politique, verrouillage territorial et blackout numérique – a transformé une contestation électorale en véritable crise systémique de confiance entre État et citoyens, entre institutions et information, et entre stabilité et légitimité.

    Gouverner par le silence : quand le contrôle de l’information devient une stratégie de stabilité

    Le contrôle de l’information comme pratique de gouvernement

    Dans la perspective des sciences de l’information et de la communication (SIC), la séquence tanzanienne illustre une tendance plus large qui est celle de la transformation de la gestion de l’information en technologie de pouvoir (voir notamment, Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, 1975 ; Gilles Deleuze, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, 1990).

    Le blackout numérique ne vise pas seulement à contenir la désinformation ; il reconfigure les conditions mêmes de la visibilité. Comme le souligne Pierre Musso dès 2003 dans Télécommunications et philosophie des réseaux, l’espace numérique n’est plus un simple médium mais un espace politique. En contrôler l’accès, c’est aussi gouverner la perception.

    Privés de réseaux sociaux, les citoyens perdent sur-le-champ leurs canaux d’expression. Les médias indépendants se retrouvent aveugles et les ONG ne peuvent plus documenter les violences.

    C’est ainsi que l’État redevient le seul producteur de discours légitime : une régie symbolique de l’ordre public, pour reprendre la notion de Patrick Charaudeau (2005) sur la mise en scène du pouvoir.

    Cette stratégie s’inscrit dans un continuum déjà observé lors d’autres scrutins africains (Ouganda 2021, Tchad 2021, Sénégal 2024). Elle marque une mutation du contrôle politique où il ne s’agit plus de réprimer la parole mais de désactiver les infrastructures mêmes de la parole.

    La fabrique de la stabilité par la censure

    Le discours officiel invoque la lutte contre les fausses informations pour justifier les coupures. Mais l’analyse sémiotique révèle un glissement de sens. L’ordre public devient synonyme de silence collectif et la stabilité politique se construit sur la neutralisation des espaces numériques de débat.

    Les travaux en communication politique (Dominique Wolton, 1997) montrent que la démocratie suppose du bruit, du conflit, du débat et que le silence n’est pas l’ordre mais plutôt la suspension de la communication sociale.

    Cette logique de stabilité performative donne l’illusion qu’il suffit que l’État contrôle la perception du désordre pour produire l’image d’un ordre.

    Dans l’analyse du cas tanzanien, cette mise en scène du calme repose sur une invisibilisation dans la mesure où le calme apparent des réseaux remplace la réalité conflictuelle du terrain. Ce phénomène de stabilité performative, c’est-à-dire ici le calme apparent des réseaux traduisant une stabilité imposée, a déjà été observé au Cameroun et en Ouganda. Dans ces cas, la coupure d’Internet fut utilisée pour maintenir une image d’ordre pendant les scrutins contestés.

    Or, la Tanzanie est un pays jeune. Près de 65 % de sa population a moins de 30 ans. Cette génération connectée via TikTok, WhatsApp ou X a intégré les réseaux sociaux non seulement comme espace de loisir mais aussi comme lieu d’existence politique. La priver soudainement d’accès dans ce moment précis porte à l’interprétation inévitable d’un effacement d’une part de la citoyenneté numérique.

    Cette fracture illustre une asymétrie de compétences médiatiques qui se caractérise par le fait que le pouvoir maîtrise les outils pour surveiller tandis que les citoyens les mobilisent pour exister. Le conflit devient ainsi info-communicationnel dans la mesure où il se joue sur les dispositifs de médiation plutôt que dans la confrontation physique.

    Aussi les répercussions sont-elles économiquement et symboliquement élevées.

    Les interdictions de déplacement paralysent le commerce intérieur et les ports, les coupures d’Internet entraînent une perte économique estimée à 238 millions de dollars (un peu plus de 204 millions d’euros) et les ONG et entreprises internationales suspendent leurs activités face au manque de visibilité opérationnelle.

    Mais au-delà du coût économique, la coupure d’Internet produit un effet délétère où la relation de confiance entre État et citoyens est rompue. L’information, en tant que bien commun, devient ici un instrument de domination.

    Crise de la médiation et dérive sécuritaire en Afrique numérique

    En Tanzanie, la circulation de l’information repose désormais sur des dispositifs de contrôle, non de transparence. L’État agit comme gatekeeper unique en filtrant les récits selon une logique de sécurité nationale. On assiste ainsi à une crise de la médiation où le lien symbolique entre institutions, médias et citoyens se défait.

    Cette rupture crée une désintermédiation forcée où des circuits parallèles (VPN, radios communautaires, messageries clandestines) émergent, mais au prix d’une fragmentation du débat public. La sphère publique devient une mosaïque de micro-espaces informels, sans régulation et favorisant l’amplification des rumeurs et de discours extrêmes.

    La situation tanzanienne dépasse le cadre du pays, en mettant en évidence les tensions d’un continent engagé dans une modernisation technologique sans démocratisation parallèle. L’Afrique de l’Est, longtemps vitrine du développement numérique avec le Kenya et le Rwanda, découvre que l’économie digitale ne garantit pas la liberté numérique.

    Là où les infrastructures se développent plus vite que les institutions, les réseaux deviennent des zones grises de gouvernance. Ni pleinement ouverts ni totalement fermés, ils sont constamment surveillés. Le cas tanzanien incarne ainsi un moment charnière où la technologie cesse d’être vecteur de progrès pour devenir vecteur de pouvoir.

    Dans une approche SIC, la question centrale reste celle de la sécurité communicationnelle.

    Peut-on parler de sécurité nationale lorsque la sécurité informationnelle des citoyens est compromise ? La coupure d’Internet ne prévient pas la crise mais la diffère, la rendant plus imprévisible et violente. Cette distinction entre sécurité perçue et sécurité vécue est la preuve que la stabilité ne se mesure pas à l’absence de bruit mais à la qualité du lien informationnel entre les acteurs.

    Une démocratie sous silence

    La Tanzanie illustre une mutation du pouvoir à l’ère numérique : gouverner, c’est aussi, désormais, gérer la visibilité. Mais la maîtrise de cette visibilité ne suffit pas à produire la légitimité. En restreignant l’accès à l’information, le régime tanzanien a peut-être gagné du temps mais il a sûrement perdu de la confiance. Pour les observateurs africains et internationaux, cette crise n’est pas un accident mais le symptôme d’une Afrique connectée, mais débranchée de sa propre parole.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • CAN 2025 de football : quand l’image du sport influence le business et l’économie

    CAN 2025 de football : quand l’image du sport influence le business et l’économie

    À l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025, l’attention se concentre naturellement sur les équipes et les performances sportives. Pourtant, au-delà du football, cet évènement continental joue un rôle tout aussi influent : il contribue à la construction de l’image économique des pays africains en projetant des signaux de confiance, de capacité organisationnelle et de crédibilité institutionnelle. Or cette dimension est rarement analysée pour elle-même.

    Le sport est souvent pensé comme levier d’émotion ou de cohésion sociale, plus rarement comme un producteur d’images économiques susceptible d’influencer les perceptions des investisseurs, des partenaires internationaux et des acteurs business. La CAN offre ainsi un terrain privilégié pour interroger ce lien.

    Je travaille sur la manière dont les images, la confiance sociale et les dispositifs symboliques influencent les dynamiques économiques, politiques et organisationnelles. J’analyse comment cette grande compétition sportive africaine participe au façonnage de représentations économiques qui dépasse largement le cadre du sport.

    Un dispositif de visibilité pour tous

    Les grandes compétitions sportives concentrent plusieurs dynamiques puissantes : une visibilité médiatique mondiale, une forte intensité émotionnelle et des récits de réussite ou de fragilité à forte portée symbolique. Ces « méga événements » sont analysés en sciences de l’information et de la communication comme des dispositifs de visibilité capables de structurer durablement des représentations collectives.

    Dans ce cadre, le sport agit comme une fabrique d’images. Il donne à voir, sur un temps court, des éléments rarement observables ailleurs comme la capacité d’un pays à organiser, sécuriser, coordonner et accueillir un évènement d’ampleur mondiale. Ces images ne relèvent pas du simple spectacle. Elles nourrissent une véritable économie de la confiance au sens où elles participent à forger des croyances partagées de fiabilité, de stabilité et de compétence des institutions – des croyances centrales pour l’attractivité économique et politique d’un pays.

    Organiser une CAN mobilise des infrastructures lourdes, des chaînes logistiques complexes, des dispositifs de sécurité et une gouvernance multi-acteurs. Lorsqu’un tel événement se déroule sans incident majeur, il projette un message implicite, notamment celui d’un État capable de gérer des projets complexes dans des délais contraints. Ces signaux jouent un rôle dans l’évaluation informelle du risque par les acteurs économiques.

    Au-delà de l’organisation, l’impact le plus difficile à mesurer est psychologique. Les grandes compétitions renforcent temporairement la fierté nationale, atténuent certaines fragmentations sociales et nourrissent le sentiment que des projets ambitieux sont possibles. Or la confiance collective influence des comportements économiques concrets tels que l’initiative entrepreneuriale, la propension à investir, la consommation ou perceptions du risque.

    Une CAN réussie ne transforme pas une économie, mais elle modifie le climat cognitif et émotionnel dans lequel elle évolue. À l’inverse, des dysfonctionnements visibles — retards, problèmes de sécurité, désorganisation — peuvent fragiliser l’image projetée et alimenter des perceptions d’instabilité. Il ne s’agit pas d’un lien automatique entre sport et investissement, mais d’un effet de résonance. Le sport amplifie des signaux préexistants et les rend visibles à grande échelle.

    Le rôle amplificateur du numérique et des réseaux sociaux

    L’impact de la CAN sur l’image économique des pays africains ne se construit plus uniquement dans les stades ni à travers les médias traditionnels. Il se joue désormais largement sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux, où images, récits et émotions circulent en continu, surpassant les audiences TV chez les jeunes générations. Les analyses de la Coupe du monde 2022 et des JO 2024 confirment que les réseaux sociaux surpassent les audiences TV traditionnelles, avec 70 % des 18-34 ans consommant le sport principalement via plateformes numériques.

    Les algorithmes des réseaux sociaux privilégient les contenus les plus visibles et émotionnels. Les hashtags événementiels (#CAN2025) génèrent des milliards d’interactions qui façonnent l’image du pays en temps réel auprès des diasporas et investisseurs.

    Ils amplifient aussi bien les signaux positifs — ferveur populaire, organisation maîtrisée, infrastructures modernes — que les signaux négatifs — incidents, retards, controverses.

    Lors de la Coupe du monde 2022, le Maroc a bénéficié de cette dynamique numérique. Sa visibilité dans les médias influents a augmenté de 277 % pendant la Coupe du monde et de 23 % après la Coupe du monde, renforçant une image internationale de pays structuré et crédible, bien au-delà du seul terrain sportif.

    De la même manière, la victoire du Sénégal à la CAN 2021 a été amplifiée sur les réseaux sociaux, consolidant une perception de cohésion nationale et de stabilité, largement reprise par les médias internationaux.

    La CAN fonctionne ainsi comme un événement à forte intensité réputationnelle. L’image des pays hôtes se construit en temps réel à partir des contenus produits par les institutions, les médias, les supporters et les marques. Ces perceptions numériques influencent des décisions économiques concrètes : stratégies de sponsoring, choix de partenariats, attractivité touristique, implantation de marques ou évaluation informelle du risque pays. La réputation devient un actif immatériel central.

    Le numérique agit donc comme un accélérateur. Il renforce rapidement la confiance lorsque l’organisation est perçue comme maîtrisée, mais peut tout aussi vite amplifier la défiance en cas de problème. L’image sportive devient plus réactive mais aussi… plus fragile. Lors de la CAN 2023, la diffusion massive d’une organisation globalement maîtrisée a contribué à renforcer la confiance autour du pays hôte. À l’inverse, la circulation virale, sur les réseaux sociaux, de rumeurs ou d’incidents ciblés a montré comment le numérique peut, en quelques heures, fragiliser ce récit.

    Au-delà de la possibilité d’attirer directement des investisseurs, les
    travaux montrent que ces signaux contribuent à projeter une capacité organisationnelle et un climat de sérieux, particulièrement importants pour des pays en voie de développement, où la confiance et la crédibilité perçues constituent des leviers essentiels de l’attractivité économique.

    Diplomatie sportive et influence économique

    Le sport joue également un rôle croissant dans la diplomatie économique. Une CAN réussie renforce la visibilité internationale d’un pays et contribue à repositionner son image dans l’imaginaire global. En communication stratégique, ce phénomène relève du soft power : une forme d’influence indirecte fondée sur l’attractivité, la crédibilité et la capacité à susciter l’adhésion, plutôt que sur la contrainte.

    Cette diplomatie par le sport ne remplace pas les instruments classiques de la politique économique, mais elle peut en renforcer l’efficacité. En améliorant l’image d’un pays, elle crée un climat plus favorable aux échanges, aux partenariats et aux investissements, en réduisant les perceptions de risque et en renforçant la confiance.

    Il convient toutefois de rester prudent. L’image sportive ne saurait se substituer aux fondamentaux économiques : gouvernance, réformes structurelles, stabilité institutionnelle et investissement productif. Sans stratégie de transformation, une réussite sportive reste un moment émotionnel sans effet durable.

    Les recherches récentes montrent que même si les grands événements sportifs stimulent souvent l’activité économique immédiatement autour de l’événement, ces effets tendent à s’estomper en l’absence de stratégies spécifiques pour prolonger leur impact.

    La CAN 2025 illustre le rôle souvent invisible du sport dans les dynamiques économiques africaines. À l’image du sportif de haut niveau, l’événement sportif est encore trop souvent perçu à travers le prisme de l’instantanéité, réduit à une émotion collective éphémère. Pourtant, en produisant des images, des récits et des signaux de confiance, la CAN participe à la construction d’une crédibilité qui influence, de manière directe et indirecte, le monde du business.

    Le sport apparaît ainsi comme un acteur symbolique de l’économie. Son impact ne tient pas tant à l’événement lui-même qu’à la capacité des États à penser cette ressource immatérielle, à l’intégrer dans une stratégie cohérente et à la prolonger par des politiques publiques capables de transformer l’émotion en confiance durable et en opportunités économiques structurées.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

    Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

    Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

    Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

    Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

    D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

    Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

    Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

    Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

    Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

    D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

    Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

    Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

    Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

    Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

    Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

    Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

    Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

    A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

    Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

    Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

    Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

    Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

    En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

    Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

    Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

    • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).
    • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.
    • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

    Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

    Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

    Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

  • CAN 2025 : comment la réalité vécue contredit la vérité juridique

    CAN 2025 : comment la réalité vécue contredit la vérité juridique

    Le 17 mars 2026, le Jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a requalifié la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025. Alors que le Sénégal s’était imposé 1-0 après prolongation contre le Maroc à Rabat le 18 janvier, l’instance a finalement homologué un score de 3-0 en faveur du Maroc, au motif que le comportement de l’équipe sénégalaise relevait des articles 82 et 84 du règlement. Le Sénégal a contesté cette décision et annoncé un recours devant le Tribunal arbitral du sport.

    En tant que spécialiste des sciences de l’information et de la communication (SIC) ayant étudié comment la confiance sociale et les dispositifs symboliques structurent et influencent les dynamiques organisationnelles, je considère que la réattribution du titre au Maroc par la CAF ne relève pas seulement du droit sportif. Elle montre également comment une décision réglementaire peut entrer en tension avec le récit public d’un événement et fragiliser l’image de la compétition.

    L’enjeu dépasse toutefois le seul contentieux sportif. Une finale n’est pas seulement un résultat. C’est aussi un récit, une mémoire et une séquence d’appropriation collective. Lorsqu’une institution revient après coup sur ce qui avait déjà été vu et célébré comme une victoire, elle ne modifie pas seulement un score. Elle déstabilise un ordre symbolique déjà installé.

    Une finale ne se joue pas seulement sur le terrain

    La recherche en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) , montre qu’un événement n’existe jamais comme fait brut. Il existe à travers les médiations qui le rendent visible, racontable et partageable. Une finale continentale mobilise des images, des commentaires, des gestes protocolaires, des émotions nationales, des réactions numériques et des récits journalistiques. Elle produit donc un effet sémiotique c’est à dire du sens bien au-delà du terrain.

    Le vainqueur d’une finale n’est pas seulement désigné par une règle ou un tableau d’affichage. Il est aussi construit par une chaîne de médiations qui fixe publiquement l’interprétation de l’événement. En ce sens, la victoire n’est pas seulement sportive ; elle est aussi narrative.

    Dans le cas de la CAN 2025, ce processus de stabilisation avait déjà eu lieu. Le Sénégal avait gagné sur le terrain. La scène finale avait été reçue comme celle de sa victoire. Les images, les commentaires et la mémoire immédiate de l’événement avaient commencé à inscrire ce résultat dans l’espace public. Lorsque la CAF intervient deux mois plus tard pour inverser juridiquement l’issue reconnue, elle n’agit donc pas seulement sur le plan réglementaire. Elle intervient sur un récit déjà approprié par les publics.

    Il faut ici éviter tout contresens. La CAF n’agit pas sans base normative. Son communiqué indique explicitement que la sortie temporaire du terrain par le Sénégal justifie le forfait, avec enregistrement du score à 3-0 en faveur du Maroc. D’un point de vue institutionnel, cette position peut se défendre car une confédération sportive ne peut prétendre garantir l’intégrité de sa compétition si elle renonce à faire respecter ses propres textes lorsqu’un incident majeur survient.

    Mais la légitimité d’une décision institutionnelle ne repose pas uniquement sur sa validité procédurale. Elle dépend aussi de sa lisibilité dans l’espace public. Or, dans cette affaire, c’est précisément cette lisibilité qui vacille.

    Pendant près de deux mois, le récit dominant était celui d’un Sénégal vainqueur de la CAN. La décision du 17 mars introduit donc une dissonance entre la vérité réglementaire affirmée par l’institution et la vérité vécue par les publics. En d’autres termes, ce qui est juridiquement fondé peut devenir symboliquement instable.

    C’est ici que l’analyse info-communicationnelle éclaire le dossier : la crise n’est pas uniquement celle d’un règlement contesté, mais celle d’un désajustement entre plusieurs régimes de légitimité — celui du droit, celui du terrain, celui de l’image et celui de la réception.

    Infographie
    INFOGRAPHIE.
    Fabrice Lollia, CC BY

    La CAF fragilisée sur le plan réputationnel

    Cette séquence affecte d’abord l’image de la CAF elle-même. Toute institution sportive de gouvernance repose sur l’exigence de faire respecter la règle, mais aussi de rendre cette règle crédible aux yeux des publics. Or, lorsque la décision intervient après la clôture symbolique de l’événement, elle peut produire un effet paradoxal. En cherchant à restaurer un ordre normatif, elle introduit un désordre interprétatif.

    La question devient alors moins si la CAF avait juridiquement le droit de statuer ainsi que si elle parvient encore à faire coïncider sa parole avec l’intelligibilité publique de la compétition.

    La recherche montre que cette question est décisive. Une institution ne tient pas seulement par son pouvoir de décision. Elle tient aussi par sa capacité à faire reconnaître ses décisions comme cohérentes, recevables et compréhensibles. Lorsque cette reconnaissance vacille, une vulnérabilité de crédibilité apparaît.

    L’annonce par la Fédération sénégalaise de football d’un recours devant le TAS prolonge d’ailleurs cette situation. La finale cesse d’exister comme point d’aboutissement stable. Elle continue d’exister comme controverse. L’événement reste donc ouvert dans l’espace médiatique, non comme souvenir clôturé, mais comme affaire en suspens.

    La CAN n’est pas seulement un tournoi. C’est aussi une marque sportive continentale. Sa valeur ne repose pas uniquement sur la qualité du jeu ou sur son audience. Elle dépend également de la stabilité de son récit final. Une grande compétition produit des héros, des images, des affects, des souvenirs, un narratif. Elle promet aussi une forme de clarté symbolique : à la fin, un vainqueur doit émerger selon un cadre compris et partagé.

    Quand cette promesse se fissure, la compétition perd une part de sa puissance narrative. Le titre demeure légalement attribué. Mais son évidence symbolique devient moins stable. Or, dans l’économie de l’attention, cette stabilité narrative constitue une ressource stratégique.

    La controverse n’annule pas la valeur de la CAN mais elle la reconfigure. Elle fait passer l’événement d’un registre de célébration à un registre de contentieux. Et ce glissement n’est jamais neutre pour une marque sportive qui vit aussi de prestige, de mémoire collective et de confiance.

    De la crise symbolique au signal business

    L’affaire dépasse le seul cadre sportif et intéresse aussi le monde économique. Sponsors, diffuseurs, investisseurs ou acteurs du tourisme ne recherchent pas uniquement de la visibilité puisqu’ils s’associent à un environnement de confiance, lisible et maîtrisé.

    De ce point de vue, une finale requalifiée plusieurs semaines après sa tenue envoie un signal ambivalent. Elle montre la volonté d’une institution de faire respecter ses règles, mais elle montre aussi qu’un événement majeur peut rester symboliquement instable après sa clôture apparente. Sans provoquer mécaniquement un retrait des partenaires, une telle controverse ajoute donc un risque réputationnel et fragilise une confiance nécessaire pour attirer les investisseurs.

    Dans le cas du Maroc, pays hôte de la CAN 2025 et compte tenu de la belle performance économique qui a suivi la CAN, accueillir une compétition de cette ampleur, ce n’est pas seulement démontrer une capacité logistique ; c’est aussi projeter l’image d’un territoire fiable, capable d’orchestrer un événement international complexe.

    Sur le plan technique, le tournoi a plutôt conforté cette image, notamment dans la perspective de la Coupe du monde 2030.

    Mais la controverse autour de la finale rappelle qu’un grand événement ne se juge plus seulement à la qualité de son organisation matérielle. Il se juge aussi à la solidité de son dénouement narratif. Un pays peut ainsi réussir l’accueil technique d’une compétition tout en voyant une partie du bénéfice réputationnel attendu être atténuée par une crise de sens.

    Au fond, c’est bien cette tension que montre la finale de la CAN 2025. La décision de la CAF peut être juridiquement fondée mais cela ne suffit pas à neutraliser ses effets communicationnels.

    À l’ère des images virales, des controverses instantanées et des économies de réputation, la légitimité d’une institution ne se construit plus seulement dans l’énoncé d’une règle. Elle se construit aussi dans sa capacité à articuler cette règle avec un récit déjà circulant et avec les appropriations publiques qui en découlent.

    C’est pourquoi la formule résume exactement l’enjeu : oui, il s’agit d’une décision juridique ; mais oui aussi, il s’agit d’une crise d’image. Juridique, parce que la CAF revendique l’application de ses textes. Crise d’image, parce que cette application intervient contre un récit déjà stabilisé par l’expérience vécue, la médiatisation et la mémoire collective.

    Et lorsque ce désajustement survient, ce ne sont pas seulement une confédération ou deux sélections qui sont touchées. C’est tout un écosystème de confiance qui vacille. Celui de la compétition, de ses partenaires et, indirectement, du pays hôte comme organisateur crédible d’événements d’envergure.

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.