Catégorie : Influence étrangère

  • De l’assistance à la substitution : construire des capacités militaires autonomes en Afrique

    De l’assistance à la substitution : construire des capacités militaires autonomes en Afrique

    Depuis des décennies, les armées africaines reçoivent des stages d’état-major, de l’entraînement tactique, des véhicules, des exercices conjoints, des conseillers et des financements. Cette accumulation ne produit pas mécaniquement des forces capables de planifier, de soutenir et de renouveler leurs opérations sans appui extérieur. Deux lectures récurrentes ramènent le problème à une alternative : soit les donateurs se réformeront mal, soit les bénéficiaires refuseront de se réformer. L’assistance doit plutôt être envisagée comme un processus de conversion : une ressource externe ne devient durable que si elle est intégrée aux routines, aux institutions, aux budgets et aux carrières de l’armée bénéficiaire. La littérature souligne les obstacles que constituent les armées « patchwork », c’est-à-dire des organisations assemblant du personnel, du matériel, des doctrines et des soutiens provenant de sources hétérogènes, ainsi que les effets des faiblesses de professionnalisation et des logiques d’appropriation politique (Lebœuf, 2018, pp. 33-45).

    La distinction centrale est celle qui sépare l’assistance de la substitution. Former une unité à une procédure, conseiller son état-major, fournir un moyen indisponible ou accomplir soi-même la fonction ne produisent pas le même type de dépendance. Dans les quatre cas, un partenaire peut améliorer l’action immédiate. Mais l’effet sur l’autonomie va de la transmission de compétences à son maintien en dehors de l’organisation. L’enjeu est particulièrement visible lorsque les fonctions concernées sont complexes : renseignement, maintenance, planification interarmes, évacuation sanitaire, appui aérien, logistique ou gestion de données. Plus elles sont fournies de l’extérieur, plus la force locale peut paraître capable sans disposer de l’ensemble des dispositifs qui rendent cette capacité reproductible.

    Le cas malien permet d’observer la difficulté à une échelle précise. La Mission de formation de l’Union européenne au Mali (European Union Training Mission in Mali, EUTM Mali), lancée en 2013 et dont le mandat a pris fin le 18 mai 2024, a progressivement élargi ses activités, passant de l’entraînement tactique au conseil et à la formation de formateurs (Baudais et Maïga, 2022 ; Service européen pour l’action extérieure, 2024, sans pagination). L’évaluation du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) évite pourtant le verdict binaire. Elle relève qu’aucune base ne permettait de suivre de façon fiable l’ensemble des personnels formés ; elle identifie ensuite l’absence de suivi post-formation et de mentorat comme une limitation majeure, souligne le contrôle très limité sur la sélection des stagiaires et recommande un mécanisme de retour permettant de suivre la performance et le comportement après la formation (Baudais et Maïga, 2022, pp. 7, 16-17, 19, 29). Ces lacunes n’annulent pas les acquis rapportés par certains stagiaires. Elles rendent surtout impossible une attribution simple : entre cours, affectation, engagement opérationnel et retour d’expérience, plusieurs maillons échappent à l’évaluateur comme au formateur. Le problème documenté est donc moins l’absence certaine d’effet que l’absence d’une chaîne institutionnelle permettant de le mesurer et de le consolider.

    Cette difficulté met en lumière la différence entre le conseil et la substitution. Dans une partie des dispositifs de coopération, le passage d’un modèle où l’officier étranger occupait directement une fonction à un modèle où il conseille sans décider réduit ses leviers immédiats, mais oblige aussi l’armée bénéficiaire à assumer la décision. Les observations disponibles montrent que l’appropriation locale agit comme un filtre : certains conseils sont adaptés, d’autres neutralisés, et leur devenir dépend autant de la qualité des conseillers que des intérêts institutionnels du partenaire (Lebœuf, 2018, pp. 41-46). Une politique d’assistance qui ne mesure que le nombre de stagiaires, de cours ou de matériel livrés, confondant l’activité et la capacité. Le test décisif reste la reproductibilité de la fonction lorsque le conseiller, le financement ou l’appui technique disparaît.

    L’assistance n’est pas une quantité

    La coopération militaire regroupe des instruments hétérogènes : formation, conseillers, exercices, soutien matériel et aide financière. Leurs effets dépendent moins de leur volume que de la structure des forces auxquelles ils s’adressent (Lebœuf, 2018, pp. 23-30). Le cadre proposé pour l’assistance aux forces de sécurité distingue la conception, la mise en œuvre et l’impact, mais ajoute un point souvent négligé : dans des secteurs fragmentés, les autorités bénéficiaires peuvent avoir intérêt à préserver précisément les divisions que le fournisseur cherche à réduire. Les logiques de gouvernance du secteur de la sécurité peuvent ainsi produire des effets contraires à l’intention du programme (Rolandsen, Dwyer et Reno, 2021, pp. 563-579). Un stage peut améliorer les compétences d’un individu sans modifier son unité, s’il est ensuite muté ou si l’organisation ne dispose pas des moyens de mettre en œuvre ces compétences. Un matériel peut accroître immédiatement une capacité tout en créant une dépendance si les pièces, la maintenance ou les munitions restent à l’extérieur. « L’assistance » doit être décomposée par fonction, niveau organisationnel et horizon temporel, plutôt que d’être traitée comme une quantité homogène.

    Les évaluations américaines ramènent au même problème de mesure. Le Government Accountability Office constatait que plusieurs plans demeuraient inachevés (GAO, 2010, pp. 7-16), que le commandement ne mesurait généralement pas les effets à long terme de ses activités (pp. 17-23) et que la multiplicité des sources de financement compliquait leur mise en œuvre (pp. 24-28). En 2025, l’Office of Inspector General du U.S. Department of Defense (DoD OIG) a évalué l’appui fourni par les brigades de l’U.S. Army spécialisées dans l’assistance aux forces de sécurité (Security Force Assistance Brigades, SFAB) dans les zones relevant de l’U.S. Africa Command (AFRICOM) et de l’U.S. Southern Command (SOUTHCOM) ; sa définition officielle de l’assistance aux forces de sécurité (security force assistance) vise explicitement le développement de la capacité des forces étrangères et de leurs institutions de soutien (DoD OIG, 2025, sans pagination). Cette formulation est importante parce qu’elle déplace l’unité d’analyse du seul stagiaire vers l’institution qui doit soutenir la compétence. Elle n’autorise pourtant aucun raccourci causal : une activité de conseil, même durable, ne devient une capacité autonome que si les fonctions associées – personnel, maintenance, données, financement et décision – sont effectivement reprises et reproduites par l’organisation bénéficiaire.

    Ce problème explique pourquoi les indicateurs de sortie classiques sont trompeurs. Le nombre de militaires formés, les jours de conseil, les exercices menés ou les équipements livrés mesurent la production du programme, non sa capacité. Même un test réussi en fin de stage ne prouve pas la rétention institutionnelle. L’Africa Partnership Station, programme américain de coopération maritime, fournit un cas concret : les marins interrogés appréciaient la formation et se déclaraient désireux d’utiliser les compétences acquises, mais cette motivation ne se traduisait souvent pas par un changement de comportement opérationnel, faute notamment de patrouilleurs fonctionnels, de carburant ou d’autres moyens (Vernon et Hoar, 2015, p. 131). L’indicateur pertinent se situe plus tard : l’unité peut-elle refaire la tâche, former ses remplaçants, maintenir son matériel et adapter la procédure à une situation nouvelle ? Sans cette temporalité, l’assistance récompense ce qui est facile à compter. Un résultat militaire observé après une formation ne prouve pas nécessairement que celle-ci en soit la cause : le commandement, les équipements, la sélection des unités et l’environnement opérationnel varient simultanément. Une évaluation sérieuse doit comparer des trajectoires, identifier les fonctions ciblées et rechercher des contrefactuels plausibles.

    L’écosystème des fournisseurs constitue lui-même une variable. Au Mali, une cartographie identifie au moins vingt programmes conduits par quatre grands fournisseurs – l’Union européenne, la France, les Nations unies et les États-Unis – avec des objectifs allant du contrôle frontalier à la contre-insurrection, à la réforme du secteur de la sécurité ou aux migrations (Marsh et Rolandsen, 2021, p. 620). L’enjeu principal est la cohésion horizontale et verticale : une assistance non coordonnée peut renforcer certaines unités tout en accentuant la fragmentation d’un appareil déjà hétérogène, tandis que le bénéficiaire peut ne pas rechercher la même cohésion que le fournisseur (pp. 615, 617). Des programmes cohérents pris séparément peuvent, collectivement, produire un système moins cohérent. L’échelle institutionnelle compte tout autant : transformer une compagnie sans agir sur l’école de formation, la gestion du personnel ou les chaînes de commandement peut produire un îlot de compétence dont l’effet disparaît avec les rotations.

    Appropriation, incitations et politiques militaires

    Les centres africains de formation au maintien de la paix rendent visible la même difficulté à un autre niveau. Au Kenya, l’étude de l’International Peace Support Training Centre décrit une sélection fortement personnalisée, l’absence d’examen formel, un suivi très limité des anciens stagiaires et le fait que peu de participants étaient ensuite déployés dans des missions de l’Union africaine ; les certificats, les réseaux et les indemnités pouvaient également constituer des incitations individuelles (Jowell, 2018, p. 109). Plus loin, l’analyse montre des bailleurs peu coordonnés, une logique quantitative de multiplication des cours et, surtout, une capacité interne insuffisante : la plupart des formations étaient financées et dispensées de l’extérieur, ce qui posait directement la question de leur soutenabilité sans appui extérieur (pp. 110-114, 130-131). Ces constats ne prouvent pas l’inutilité du centre. Ils montrent pourquoi la présence à un cours ne peut constituer l’unique mesure du transfert : la sélection, l’emploi, le suivi, la reproduction locale de la formation et le financement doivent être observés ensemble.

    Cette observation conduit à traiter la volonté politique avec prudence. L’expression est souvent utilisée comme variable résiduelle : si la réforme échoue malgré les moyens, le bénéficiaire manquerait de volonté. Or les dirigeants peuvent avoir des raisons cohérentes de ne pas professionnaliser l’armée selon le modèle extérieur. Une force très autonome, dotée d’un état-major puissant et d’un corps d’officiers cohésif, peut être perçue comme un risque politique ; une structure fragmentée, en revanche, peut paraître moins efficace face à une menace extérieure, mais plus sûre pour le régime. L’assistance se heurte alors à une divergence d’objectifs et non à une simple incompréhension technique. La distinction entre la sécurité de l’État et celle du régime devient déterminante.

    Le même raisonnement s’applique à la logistique. Les partenaires étrangers préfèrent souvent fournir une capacité rapidement visible : des véhicules, des équipements, des systèmes de communication. Pourtant, la disponibilité dépend de chaînes moins spectaculaires – pièces de rechange, budgets récurrents, personnel qualifié, dépôts, contrats et procédures de contrôle. Si ces fonctions ne sont pas durablement financées par l’État bénéficiaire, le matériel livré augmente les stocks sans accroître proportionnellement la force disponible. L’aide peut même fragmenter davantage un parc déjà hétérogène. La modernisation devient alors une simple addition de plateformes plutôt qu’une architecture pérenne. La rotation du personnel est un mécanisme souvent sous-estimé. Les partenaires forment fréquemment des militaires choisis pour leur aptitude linguistique ou leur niveau technique, puis les réaffectent selon des logiques de carrière nationales. Si le programme ne prend pas en compte cette mobilité, la compétence disparaît de l’unité ciblée. Inversement, une politique de diffusion peut utiliser les mutations pour propager le savoir. Le même phénomène peut donc détruire ou amplifier l’effet selon que les affectations sont coordonnées avec l’objectif de formation. Cela montre pourquoi la gestion des ressources humaines relève pleinement de la question de l’efficacité militaire.

    Les incitations individuelles comptent également, mais elles doivent être traitées comme des mécanismes organisationnels plutôt que comme un défaut moral des bénéficiaires. Une formation à l’étranger peut être à la fois un investissement professionnel, une récompense de carrière, une source d’indemnités et un moyen de construire des réseaux. Le problème apparaît lorsque la sélection n’est pas liée au poste futur ou lorsque l’organisation ne suit pas l’emploi des personnels formés. Dans ce cas, le rendement collectif du programme peut rester faible même si l’individu a réellement appris. La bonne unité d’analyse n’est donc ni le cours ni le stagiaire : c’est la trajectoire qui relie la sélection, la formation, l’affectation, la pratique, le retour d’expérience et la formation des remplaçants.

    De l’accompagnement à la substitution

    La frontière entre conseil et substitution n’est pas toujours visible. Un conseiller peut se contenter d’observer et de recommander ; il peut aussi participer à l’élaboration du plan, fournir l’information sans laquelle l’opération serait impossible, ou coordonner des appuis. Dans ce dernier cas, l’unité partenaire agit, mais une partie de sa capacité réside en dehors de celle-ci. Dans la pratique des Security Force Assistance Brigades américaines, l’éventail des missions a été explicitement formulé comme train, advise, assist, accompany, enable – former, conseiller, assister, accompagner et mettre à disposition des fonctions habilitantes (U.S. Department of Defense, 2018, sans pagination). Cette séquence ne constitue pas une taxonomie universelle de l’assistance militaire, mais elle fournit une grille fonctionnelle utile. Cette gradation est cruciale pour l’Afrique : une unité peut être tactiquement autonome au contact tout en dépendant entièrement d’un partenaire pour le renseignement, les communications ou l’évacuation. Le retrait du soutien révèle alors une capacité moindre que celle observée pendant l’accompagnement.

    Les dispositifs français, américains, européens, chinois ou russes diffèrent par leurs objectifs, leurs instruments et leurs chaînes de contrôle ; les regrouper dans une même catégorie d’« assistance étrangère » ferait disparaître la variation qu’il faut expliquer. Le cas russe illustre ce point. L’enquête du Royal United Services Institute (RUSI), fondée principalement sur des entretiens et explicitement limitée par l’accès restreint aux sources écrites primaires, rapporte que les services de soutien de Wagner – formation, conseil, maintenance – ont été jugés peu distinctifs par les clients, et que le bilan de la formation des forces locales reste modeste (Giustozzi, de Deus Pereira et Lewis, 2025, pp. 1-2, 4-5, 36-37). Au Mali, elle documente néanmoins la formation de forces spéciales, l’instruction et l’appui à une petite capacité aérienne, puis la reprise de plusieurs tâches par des personnels rattachés au ministère russe de la Défense sous l’étiquette Africa Corps (pp. 6-10). Cette source permet donc de comparer des fonctions et des perceptions des clients ; elle ne transforme ni la satisfaction politique ni la présence d’un partenaire en une mesure indépendante de l’efficacité.

    Le problème se pose avec une acuité particulière lorsque l’assistance devient un enjeu politique. Les gouvernements bénéficiaires peuvent mettre les partenaires en concurrence pour obtenir des équipements, des formations ou des garanties sans accepter les conditionnalités d’un seul fournisseur. Cette diversification accroît leur autonomie diplomatique, mais peut réduire la cohérence militaire si les systèmes, les doctrines et les soutiens ne sont pas compatibles. Le pluralisme des partenaires n’équivaut donc pas automatiquement à une autonomie de défense. Une armée autonome n’est pas celle qui peut choisir entre plusieurs fournisseurs ; c’est celle qui peut transformer ces apports en une force dont les fonctions essentielles demeurent sous son contrôle. L’accompagnement au combat soulève, en outre, une question d’apprentissage tacite. Certaines compétences ne se transmettent pas efficacement en salle de cours : coordination sous pression, lecture d’une situation ambiguë, articulation entre renseignement et manœuvre. Accompagner une unité permet d’apprendre au contact, mais le partenaire risque alors de reprendre la décision lorsque la situation devient critique. Si l’objectif déclaré est l’autonomisation, l’accompagnement doit donc être organisé de manière à réduire progressivement la part de la fonction assurée par l’extérieur. Sans ce transfert, le conseiller risque de devenir durablement indispensable et la performance observée reste co-produite par l’acteur extérieur.

    La Chine offre ici un terrain de comparaison utile, car l’échelle annoncée de l’assistance ne dit rien, à elle seule, de son rendement institutionnel. Le Plan d’action de Beijing 2025-2027 du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) prévoit un don militaire d’un milliard de yuans, la formation de 6 000 militaires africains, l’invitation de 500 jeunes officiers ainsi que des exercices, entraînements et patrouilles conjoints ; il annonce aussi la formation de 1 000 personnels de police et d’application de la loi (FOCAC, 2024, § 2.2.10). Ces engagements établissent l’ampleur politique du partenariat, et non la capacité militaire qui en résultera. La même grille doit être appliquée aux programmes chinois, occidentaux ou russes : quelles fonctions sont effectivement transférées, quelles dépenses récurrentes imposent-elles, qui entretient les équipements, qui planifie l’emploi et quelles institutions assurent la reproduction des savoirs après le départ du partenaire ?

    Comment mesurer l’autonomie capacitaire ?

    L’autonomie doit être assurée au-delà de la clôture du programme. Une activité produite pendant l’assistance, un résultat constaté immédiatement après la formation et la reproduction durable d’une fonction sont trois choses distinctes. Pour savoir laquelle existe, il faut suivre la chaîne de soutien : qui exécute la tâche, qui prépare les remplaçants, qui finance les coûts récurrents et qui adapte la procédure lorsque l’environnement change ? Si plusieurs de ces fonctions demeurent durablement extérieures, la capacité est co-produite plutôt que pleinement internalisée. Le constat ne vaut pas condamnation : certaines interdépendances sont rationnelles et d’autres dépendances sont prévues dès la conception du système. Il oblige simplement à distinguer l’effet militaire disponible aujourd’hui de sa soutenabilité, puis à préciser le seuil à partir duquel une assistance devient une substitution dont l’interruption compromet une mission centrale.

    Il faut également mesurer les effets non recherchés. Une unité massivement assistée peut devenir une enclave privilégiée au sein de l’armée, attirer les meilleurs personnels et accroître l’écart avec les autres forces. Elle peut améliorer la performance locale tout en affaiblissant l’équilibre institutionnel. À l’inverse, la diffusion volontaire des instructeurs, la standardisation des procédures et la création de centres nationaux peuvent transformer un investissement initial en un levier de multiplication. Le succès ne se mesure pas seulement verticalement, par la production d’une unité d’élite, mais aussi horizontalement, par la diffusion des compétences au sein de l’organisation. Ce point rejoint l’idée selon laquelle la professionnalisation ne se résume ni à l’équipement ni à la formation individuelle.

    Autonomie ne signifie pas autarcie. Aucune armée contemporaine ne fabrique seule toutes ses technologies, pièces, munitions ou sources de renseignement. Ce qui importe, c’est le degré de vulnérabilité engendré par l’interdépendance. Une fonction devient stratégiquement dépendante lorsque l’interruption d’un fournisseur empêche l’exécution d’une mission centrale et qu’aucune solution locale, aucun stock, aucun fournisseur de remplacement ni aucune procédure dégradée ne permettent d’absorber le choc. À l’inverse, une dépendance extérieure peut rester compatible avec l’autonomie si elle est substituable, redondante et politiquement recomposable. Ce critère évite de confondre la souveraineté militaire avec l’autosuffisance, tout en identifiant précisément les domaines où l’assistance a glissé vers la substitution.

    Les ruptures de partenariat constituent, à cet égard, un test plus instructif que les cérémonies de fin de formation. Depuis 2020, plusieurs armées du Sahel ont dû recomposer rapidement des relations de défense auparavant structurées par des formations, du renseignement et des soutiens occidentaux. Observer ce qui continue de fonctionner, ce qui doit être acheté ailleurs et ce qui disparaît permet d’identifier les fonctions réellement internalisées. Il serait cependant excessif d’y voir une expérience quasi contrôlée : changements de commandement, intensification de la violence, sanctions, acquisitions nouvelles et l’arrivée d’autres partenaires se produisent simultanément. La rupture révèle la dépendance ; elle n’en isole pas automatiquement la cause.

    Le financement national fournit enfin un indicateur simple mais puissant. Une capacité dont les coûts récurrents ne figurent pas durablement au budget du bénéficiaire est vulnérable dès que le financement extérieur s’arrête. Cette règle s’applique aussi bien au matériel qu’aux centres de formation. Les bailleurs peuvent prendre en charge les dépenses initiales ; l’institutionnalisation commence lorsque l’État accepte de payer les instructeurs, les pièces, les munitions d’entraînement et les infrastructures. L’appropriation ne se mesure pas seulement au discours ou à la présence d’un drapeau national dans le programme, mais aussi à la prise en charge effective de ses coûts. Une dernière dimension est politique : la possibilité de dire non au partenaire. Une force qui ne peut refuser une recommandation, modifier une procédure ou choisir un autre fournisseur sans perdre une fonction essentielle demeure dépendante, même si son personnel exécute techniquement la mission. L’autonomie capacitaire comporte également une part de discrétion décisionnelle. Elle ne signifie pas se passer d’alliés, mais pouvoir recomposer la relation sans effondrement de la fonction militaire. C’est ce critère qui relie finalement l’assistance, la souveraineté et l’efficacité.

    Que doit on  en retenir ?

    L’assistance militaire se comprend mieux en fonction de ce que l’organisation bénéficiaire peut encore produire que de ce que le partenaire a livré. Transmission, accompagnement, mise à disposition de fonctions habilitantes (enabling) et substitution décrivent des relations différentes : une unité peut mieux combattre tant qu’un appui extérieur relie ses capteurs, ses feux et sa logistique ; un programme plus modeste peut, lui, modifier durablement une école, une procédure ou une chaîne de maintenance. L’abondance d’aide n’est donc ni un indicateur d’autonomie ni son contraire. Dans un paysage africain où les fournisseurs se multiplient, le point décisif réside dans la résilience de la fonction : un personnel capable de la reproduire, un budget pour la soutenir, des données et des procédures accessibles, et la possibilité de changer de partenaire sans effondrement. C’est à cette échelle que l’on peut distinguer le renforcement des capacités, l’interdépendance maîtrisée et la substitution durable.

    Références

    Lebœuf, Aline, Cooperating with African Armed Forces, Focus stratégique, no 76 bis, Paris, Ifri, 2018.

    Jowell, Marco, Peacekeeping in Africa: Politics, Security and the Failure of Foreign Military Assistance, Londres, I.B. Tauris, 2018.

    Vernon, Alison Rimsky et Margaux Hoar, « Maritime Security: The Africa Partnership Station in Ghana », dans Jessica Piombo (dir.), The US Military in Africa: Enhancing Security and Development?, Boulder, FirstForumPress/Lynne Rienner, 2015, pp. 121-140.

    Giustozzi, Antonio, Joana de Deus Pereira et David Lewis, Did Wagner Succeed in the Eyes of its African and Middle Eastern Clients?, Whitehall Report 4-24, Londres, RUSI, janvier 2025.

    GAO, Defense Management: Improved Planning, Training, and Interagency Collaboration Could Strengthen DOD’s Efforts in Africa, GAO-10-794, Washington, 2010, spécialement pp. 7-28.

    U.S. Department of Defense Office of Inspector General, Evaluation of U.S. Army Security Force Assistance Brigade Support to Combatant Commands, DODIG-2025-118, 25 juin 2025, page officielle de présentation, sans pagination.

    Baudais, Virginie et Souleymane Maïga, The European Union Training Mission in Mali: An Assessment, SIPRI Background Paper, Stockholm, SIPRI, avril 2022, spécialement pp. 7, 16-17, 19 et 29, https://doi.org/10.55163/MYTU5439.

    Rolandsen, Øystein H., Maggie Dwyer et William Reno, « Security Force Assistance to Fragile States: A Framework of Analysis », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. 15, no 5, 2021, pp. 563-579, https://doi.org/10.1080/17502977.2021.1988224.

    Marsh, Nicholas et Øystein H. Rolandsen, « Fragmented We Fall: Security Sector Cohesion and the Impact of Foreign Security Force Assistance in Mali », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. 15, no 5, 2021, pp. 614-629, spécialement pp. 615, 617 et 620, https://doi.org/10.1080/17502977.2021.1988226.

    Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), Plan d’action de Beijing (2025-2027), 5 septembre 2024, § 2.2.10, ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, document officiel en ligne, sans pagination.

    Service européen pour l’action extérieure, « Mali : Communiqué de presse sur le non-renouvellement du mandat d’EUTM Mali », 8 mai 2024, publication en ligne, sans pagination.

    U.S. Department of Defense, « Department of Defense Press Briefing by Colonel Jackson via Teleconference », 13 juin 2018, transcription officielle en ligne, sans pagination.

  • Madagascar‑France : quand un incident diplomatique devient une bataille de récits

    Madagascar‑France : quand un incident diplomatique devient une bataille de récits

    Le 29 avril 2026, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a indiqué avoir convoqué le chargé d’affaires de Madagascar à Paris, après la déclaration persona non grata d’un agent diplomatique français à Antananarivo. Paris a rejeté les accusations de déstabilisation et réaffirmé son soutien au processus de transition malgache.

    Cette affaire s’inscrit dans un contexte judiciaire sensible. Des enquêtes ont été ouvertes à Madagascar sur une tentative présumée d’assassinat du chef de l’État et un projet présumé de coup d’État, dans lesquelles plusieurs personnes ont été placées en détention provisoire.

    À ce stade, ces accusations doivent être abordées avec prudence : elles relèvent d’enquêtes en cours et ne sauraient être confondues avec des faits établis. L’enjeu n’est pas tant de trancher la réalité judiciaire de l’affaire que d’analyser ce qu’elle produit dans l’espace public notamment en termes de récit d’ingérence, de souveraineté et de déstabilisation.

    En tant que chercheur en sciences de l’information, j’ai étudié l’impact des réseaux sociaux sur la stabilité démocratique malgache. L’expulsion d’un agent diplomatique français à Madagascar illustre un élément clé. Dans une transition politique fragile, une affaire bilatérale peut devenir une bataille de récits autour de l’ingérence, de la souveraineté et des recompositions d’influence dans l’océan Indien.

    L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que cette affaire dit des relations entre Paris et Antananarivo. Il est aussi de comprendre ce qu’elle révèle de la diplomatie contemporaine. Celle-ci est désormais exposée aux récits, aux soupçons, aux mémoires historiques et aux circulations numériques.

    Un incident diplomatique dans une transition fragile

    Depuis septembre 2025, Madagascar connaît une forte mobilisation portée par le mouvement Gen Z, née de revendications très concrètes contre les coupures d’eau et d’électricité, puis élargie à la corruption et à la crise sociale.

    Les mobilisations de septembre 2025 apparaissent comme étant les plus importantes qu’ait connues Madagascar depuis plusieurs années, avec une organisation inspirée d’autres mouvements de jeunesse, notamment au Kenya et au Népal.

    Cette contestation a ensuite pris une dimension politique majeure en octobre 2025, à la suite de semaines de manifestations et de l’intervention d’une unité militaire d’élite, le CAPSAT, menée par le colonel Michaël Randrianirina. Celui-ci a ensuite pris la tête de la transition.

    Or, les transitions politiques sont toujours des périodes de forte vulnérabilité informationnelle. Les institutions doivent produire de la stabilité alors même que leur légitimité reste discutée. Les acteurs politiques cherchent à fixer un récit dominant : récit de restauration, récit de rupture, récit d’ordre, récit populaire ou récit sécuritaire.

    Dans ce contexte, l’affaire de l’agent français ne se réduit pas à une friction diplomatique. Elle survient alors que le pouvoir de transition doit gérer simultanément la crise énergétique, l’ordre public, la sortie institutionnelle et les contestations portées par la Gen Z. D’un point de vue médiatique, la reprise des manifestations est perçue comme le signe du discrédit croissant des autorités de transition, avec des militants arrêtés et des critiques persistantes sur l’incapacité à résoudre la crise énergétique.

    Changement de regard

    Pour les sciences de l’information et de la communication, un événement n’est jamais seulement un fait. Il devient public à travers les récits qui le rendent intelligible. Ces récits sélectionnent des causes, désignent des responsables, hiérarchisent des émotions et orientent les interprétations collectives.

    C’est précisément ce qui se joue ici. Une crise initialement liée à des problèmes internes — accès à l’eau, électricité, gouvernance, jeunesse, légitimité politique — peut être progressivement relue à travers le prisme de la déstabilisation. Ce changement de regard est décisif.

    Lorsqu’un pouvoir parle de complot, de tentative de coup d’État ou d’ingérence étrangère, il ne décrit pas seulement une menace. Il propose une interprétation officielle de la crise. Cette interprétation sélectionne des responsables, déplace l’attention publique et transforme une contestation sociale en enjeu de sécurité nationale. C’est là que se joue la dimension communicationnelle de l’affaire : le récit ne vient pas après l’événement, il participe à sa signification politique.

    Ce mécanisme n’est pas propre à Madagascar. Dans de nombreux contextes de transition ou de fragilité institutionnelle, la figure de l’ingérence étrangère fonctionne comme une ressource politique. Elle permet d’unifier un camp, de délégitimer des opposants, de justifier un durcissement sécuritaire ou de réaffirmer l’autorité de l’État.

    Cela ne signifie pas que toute accusation d’ingérence serait nécessairement infondée. Les ingérences existent, notamment dans des espaces géopolitiques disputés. Mais l’analyse communicationnelle invite à distinguer la réalité éventuelle des faits, qui relève de l’enquête, et les effets publics du récit, qui relèvent de la circulation de l’information.

    Un acteur diplomatique mais aussi symbolique

    À Madagascar, la France est à la fois une ancienne puissance coloniale, un acteur diplomatique majeur, un partenaire économique, culturel et sécuritaire, mais aussi une figure symbolique oscillant entre acceptation et contestation. La relation franco-malgache est travaillée par une mémoire historique longue, dans laquelle se mêlent coopération, dépendance, ressentiment et revendication de souveraineté.

    Le dossier des îles Éparses illustre cette charge symbolique. En juin 2025, Madagascar a réaffirmé sa demande de restitution de ces îles administrées par la France dans le canal du Mozambique, en sollicitant également une indemnisation pour les pertes économiques subies. Cette question reste un contentieux majeur, à la fois territorial, économique et mémoriel.

    L’accusation d’ingérence française s’inscrit dans un imaginaire postcolonial déjà disponible, récemment réactivé par les récits médiatiques autour de l’exfiltration de l’ancien président Andry Rajoelina.

    Les recherches sur les récits publics montrent qu’une accusation peut produire des effets narratifs avant même l’établissement de la preuve , les démentis ne suffisant pas toujours à neutraliser la puissance symbolique du storytelling.

    Même lorsqu’un démenti intervient rapidement, il ne suffit pas toujours à neutraliser totalement la puissance symbolique du récit. En communication politique, l’accusation agit parfois moins comme une preuve que comme un cadrage en ce sens qu’elle installe une interprétation avant même que les faits ne soient définitivement établis.

    L’affaire intervient également au moment où Madagascar cherche à diversifier ses partenariats. Depuis la transition, le nouveau pouvoir affiche une diplomatie ouverte à plusieurs acteurs. Les autorités malgaches cherchent à rassurer Paris après un rapprochement remarqué avec Moscou, tout en revendiquant une diplomatie pragmatique et ouverte à tous les partenaires.

    Cette évolution doit être replacée dans un cadre régional plus large. L’océan Indien est devenu un espace stratégique où se croisent des enjeux de routes maritimes, d’accès aux ressources, de sécurité, d’influence diplomatique et de projection militaire. La France y dispose d’intérêts importants, notamment avec La Réunion, Mayotte et les îles Éparses. Mais elle n’est plus seule.

    La Russie, la Chine, les Émirats arabes unis, l’Inde, l’Afrique du Sud ou encore les organisations régionales peuvent peser, chacune à leur manière, dans les équilibres de Madagascar. Dans un tel environnement, toute fragilisation de l’image française peut être interprétée comme une opportunité par d’autres acteurs.

    La compétition d’influence ne se limite plus aux accords militaires, aux financements ou aux visites officielles. Elle passe aussi par les récits : qui est présenté comme partenaire fiable ? Qui est décrit comme puissance intrusive ? Qui apparaît comme soutien à la souveraineté ? Qui est associé à la crise ?

    La diplomatie à l’épreuve des vulnérabilités informationnelles

    Cette affaire montre qu’un incident diplomatique ne reste plus confiné aux canaux institutionnels. Il devient rapidement un objet médiatique, politique et numérique, circulant dans un espace public traversé par les émotions collectives, les mémoires historiques et les frustrations sociales. Les États doivent donc gérer, en plus de leurs relations diplomatiques, leurs vulnérabilités communicationnelles.

    Pour la France, le démenti est nécessaire, mais il ne suffit pas toujours lorsque l’accusation trouve un terrain favorable dans l’histoire coloniale ou la compétition géopolitique. Pour Madagascar, la revendication de souveraineté est légitime, mais le registre de la menace extérieure peut aussi réduire l’espace du débat et transformer la contestation sociale en soupçon politique.

    Le véritable enjeu réside alors dans la manière dont cette affaire sera racontée : incident isolé, preuve d’ingérence, symptôme de fragilité institutionnelle ou épisode de recomposition géopolitique dans l’océan Indien.

    Comme dans de nombreux pays africains, à Madagascar la diplomatie se joue donc aussi dans les récits, les images, les soupçons et les mémoires qui circulent.
    Et en période de transition, la maîtrise du récit devient ainsi un véritable enjeu de pouvoir. À Madagascar, on l’aura compris, la bataille diplomatique est aussi une bataille de perception.The Conversation

    Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.